OK SAORGE

Leïla Chaix

Leïla Chaix - paru dans lundimatin#538, le 21 octobre 2026

Vendredi 16 octobre au matin, Ticho est mort. C’était un dragueur lourd, un musicien hors pair, un vieux punk dégarni, morveux, qui ces derniers temps se chiait dessus en parvenant, quand il n’était pas sous oxygène, à s’enquiller des quantités admirables de bières et de joints. Un survivant. D’ailleurs son groupe Long Time Survival – mythique au-delà des Alpes – aura nommé la prophétie, et Ticho l’aura accomplie. Il m’apparaissait increvable. Un vieux de la vieille. Quand les touristes se radinaient, on adorait sortir Ticho, qui leur aboyait des paroles en provençal. Il était chouette, il était chiant.

Avant de comprendre pour sa mort, j’étais au café-librairie. Je vois que c’est le jour de sortie du Manuel de survie. On l’a même reçu en avance. Je quitte les lieux après avoir imprimé quelques affiches. Je croise Moka, un vieil anar qui a vécu les belles années de la Butte aux Cailles. Il a une tronche d’enterrement. Il se radine devant la porte. Je lui dis qu’on est vendredi. Il me répond « tout est permis », je lui dis sauf qu’on est fermés. Il dit s’en foutre, parce qu’il attend les pompes funèbres. Je ne comprends pas. On se regarde, je lui dis ciao. Je remonte la ruelle du Vival, sans trop savoir pourquoi, c’est pas mon chemin d’habitude. Et j’arrive au niveau du Four. Ils sont tous là. Zylo qui regarde dans le vide, Noé qui a les yeux tout rouges. Je comprends maintenant, je m’arrête. Les larmes montent. C’est un peu incompréhensible, elles ne m’appartiennent pas vraiment, ce sont des larmes communautaires. Je monte au Bar le Pountin. Giovanni voit ma gueule de loin, me dit t’as appris la nouvelle. On se fait un câlin maladroit. Il est parti. Ça fait bizarre. Il ne pétera sur plus personne. Fita le lave, et tout le monde le veille en silence. La communion. Un mec se cache pour sangloter. Quelqu’un a mis de la musique. Son fils est là, assis devant. Quelques femmes s’activent doucement sur les papiers, le nettoyage, les trucs relou qu’il y a à faire dans ces cas là. Y’a des gens qu’on aime malgré eux, Ticho était de ces gens-là. Il a réussi à mourir. Ça c’est donc vendredi matin, ça commence fort.

Le soir au cinéma de Tende, un peu + haut dans la vallée, projection du film SOULÈVEMENTS. Autant dire que les discussions étaient houleuses. Thomas Lacoste se prend littéralement la tête. On est quelques uns à lutter contre un grand projet inutile. Certains sont fans des SdT, mais on n’a pas la stratégie. Des narvalos venus de Marseille disent qu’il faut cramer des voitures. On risquerait de se griller. « Faudrait faire sauter ce tunnel » me glisse à l’oreille une ancienne, venue de la vallée du Var. On rentre chez nous.

Ça faisait déjà quelques semaines que l’appel du 17 octobre grondait sur les réseaux sociaux et Internet. Ça allait être un énorme zbeul. La mairie rouge de Saorge avait fait paraître sur les boucles (tout maintenant, tient dans une boucle) une affiche immonde en IA (on est plein à haïr l’IA) figurant un groupe citoyen avec des typos fluides, ludiques et dynamiques. Pour annoncer cette grande journée « mouvement citoyen à Saorge ». Une alternative aux blocages, aux actions révolutionnaires. Il allait se passer quelque chose dans notre village. On ne savait pas encore quoi. Quelques jours plus tard cette affiche, suite à de petits coups de gueule, a été vite remplacée par une affiche + sympathique, artisanale, et digne des années 2000. On en arrive a adoré ce qui est mal fait par l’humain. Sur l’affiche on peut encore lire « brunch », « discussions », « débats », « intersyndicale », « gilets jaunes ». Le lendemain, il n’en est rien. Ce déjà légendaire samedi est donc finalement arrivé.

J’ouvre alors clandestinement la librairie, fais les cafés. Plusieurs personnes descendent à Nice. On s’échange des infos utiles. Je donne mon stock de sérum phy à mes copines, parties faire la révolution. J’essaye de rester au village, de prendre un petit peu au sérieux une hypothèse communaliste. Je suis là pour participer, et observer ce qui se trame. Et comme d’habitude ce qui se trame, c’est une gauche qui installe des stands (oui c’est la société du stand), et rabâche des complaintes oiseuses. Les élus se plaigent que les gens ne traduisent pas leur colère dans un vote qui irait à gauche. Je ne fais qu’entendre cette phrase ALLER AUX URNES. Ça me donne envie de pisser.

Ça fait des siècles qu’on réfléchit à pourquoi la vie politique a été gâchée par le vote, à comment faire le quotidien, refabriquer des relations et des responsabilités, habiter le monde singulièrement, au-delà des formes politiques politicardes, pour qu’à chaque fois ça recommence. Ensemble, oui, nous larmoierons sur l’abstention. Je suis furax. On me demande de faire un atelier pancarte avec les gosses. Je réponds non. Le maire, partisan communiste, se félicite d’incarner l’alternative à la violence. La gauche contre-insurrectionnelle. Le camp de l’ordre et des gentils. On est littéralement quatorze, et on s’ennuie. Nous mimons la vie politique. Cette anti-vie. Tout le monde s’adapte ou fait semblant. Moi je trépigne d’intolérance.

Nous sommes samedi, il est 13 heures. Partout l’insurrection commence. Et ici un calme d’église. La répression des émotions, et de la représentation. Le stand, le stand, et le spectacle. Surtout bien lisser les discours. Parler du fascisme sans parler de ses racines. De nos échecs. De nos erreurs. Ne surtout pas les regarder. Ils avaient beau être annoncés, écrits avec la bonne couleur sur l’affiche, personne n’a vu les gilets jaunes. Il y avait deux messieurs élus du PCF, un élu de la France Insoumise. C’est à croire que le monde tient dans une annonce, et que la vie (l’événement) ne compte pas.
La gauche n’a aucun intérêt à faire la révolution.

Je vois que certaines militantes – après des années de bagarres littorales – commencent à penser au repli post-élection. Si jamais le RN remporte les élections. Prendre le maquis et la montagne. Embrasser l’hypothèse village. Je regarde tout autour de moi et je ne vois que la victoire de cet esprit petit-bourgeois qui nous gouverne. Les forces magiques et chthoniennes, bizarroïdes, restent tapies. Elles sont tout le temps réprimées.

Les premières nouvelles nous arrivent. À Nice des affrontements violents, des pieds de biche qui dédalent la place. Des pavés jetés sur les flics qui envoient nasse, gaz et grenades. Un bus qui se met en travers de la promenade, ça fait une énorme barricade. Main arrachée, œil éclaté ; mairie en flammes, des offices de tourisme qui crament. Ça aurait bien plu à Ticho. J’entends déjà tous les discours et les yeux ronds des innocents qui se révulsent face aux saccages, et aux vitrines fracassées. L’habituation quotidienne à enjamber des sans-abris, et les larmes qui coulent pour des murs. Je vois partout de la lâcheté et du réflexe. Tellement de cœurs matrixés, anesthésiés. J’aimerais tant avoir la patience, j’aimerais que nous ayons l’espace et le luxe de la discussion. Parce que tous les doutes sont permis. Et qu’entre nous, entretenir les désaccords, les densifier, les clarifier, sera vital. Mais six ans après le confinement, la guerre civile est revenue. Avec encore des élections en balle de match.

Plus tard le soir et pour blaguer, à partir d’une photo navrante (où l’on voit le peu de personnes réunies face à un micro et à deux stands) le maire communiste de Saorge fera un petit montage sympa avec une foule agglutinée, grâce à l’IA.

J’aurais finalement préféré me joindre au virilisme lyrique des pillards. J’aurais voulu être avec celles qui avaient douze ans au moment des gilets jaunes et qui ont maintenant 18 ans ; avec ceux qui se sont faites confiné.es à la fin de l’école primaire, et sont désormais au lycée.

Lundi 19 octobre : toute la presse nationale larmoie sur les familles de vitres. Les journalistes lèchent leurs chaînes et imposent leur narratif dramatiquement anti-émeute, anti-révolte. L’État peut désormais poser l’ultimatum sempiternel : soit t’es du côté des casseurs, soit du côté de la République. Et la prouesse est encore là, beaucoup de gens tombent du côté de la République. Comme d’habitude.

Je descends à la gare de Breil. Je lis les journaux catholiques, j’achète aussi le Nice Matin. L’Humanité s’est quand même senti obligé de titrer L’EXPLOSION SOCIALE (couv de gauche) mais condamne les vengeances de classe (intérieur droite). Même La Croix est plus nuancée. C’est quasiment plus amusant d’entendre Ciotti dénoncer les islamo-narco-gauchistes. Ça c’est mon peuple. Je pars à Vence. J’arrive chez ma mère pour dîner. La télévision tourne en boucle. Je lui dis c’est dingo maman les gens adorent revendiquer toutes les Révolutions françaises, la Commune et Mai 68, mais quand ça surgit au présent, on trouve ça sale. Elle tombe d’accord, mais ne votera pas Mélenchon. On débouche une bouteille de rouge. Je n’ai pas le cœur de faire campagne. Est-ce que l’exercice du pouvoir peut être autre chose que contre-révolutionnaire ? Je vais me coucher.

Mardi 20 octobre 2026 : C’est le matin, je vais au bar. Ils ont fait passé le couvre-feu pour les mineurs. À quand une autre dissolution ou un énième état d’urgence. Un camarade infirmier (qui m’a tenue sur ses genoux quand j’étais encore un bébé et qu’il était un jeune adulte) me dit qu’à part en 2001, dans les révoltes anti-G8, il n’a jamais vu ça à Nice. Il me raconte les assauts d’une trentaine de nazillons contre certains manifestants. Il se souvient de 2001 : des habitant.es qu’on a forcé à héberger des snipers de l’armée française pour mater les insurrections ; les italien.nes antifascistes venu.es aider. Il me raconte les vidéos d’un street-médic ratonné, les flics filmés en train de sauter à pieds joints sur son visage ; un jeune homme qui saute dans le vide du haut de l’Arc de Triomphe ; plusieurs décès, la prison ferme et les détentions provisoires sur des minots.

Aujourd’hui L’Huma se concentre sur les crimes du corps policier. Combien de temps faudra-t-il attendre, pour que l’opinion générale raconte que c’était un scandale, ce maintien de l’ordre ? Une fois que tout le monde sera mort, comme pour Gaza ?

Je rentre déjeuner chez ma mère. Je terrifie mes géniteurs. Il faudrait que je les protège. On n’aura rien dit d’important sur l’infantisme tant qu’on ne regarde pas en face la terreur que les gosses inspirent aux adultes. La crudité du patriarcat c’est la terreur profonde que les hommes ressentent pour les femmes. Tout le reste n’est que bavardage. Esquives et réconciliations.

Le ciel s’y met. Épisode méditerranéen. Émeute météorologique. Les nuages bas et les nuées d’oiseaux paniques, nassés par l’orage qui arrive.

Nous ne sommes pas prêt.es, mais nous pouvons le devenir. Prendre au sérieux l’hypothèse révolutionnaire, croire en nos forces et préparer le monde d’après, c’est d’abord voir ce qui nous manque ; et se POURVOIR réellement, réunir toutes les conditions de la Commune. Mais nous sommes tellement différents. C’est difficile de se compter. Nous sommes en train d’apprendre encore, de mieux comprendre. Nous avançons. Mais est-ce que nous pouvons gagner, autrement que temporairement ?

Ce qui est complètement dément, c’est la co-existence intense de toutes nos solidarités – de lieux, de liens, de classe, d’espèce – et l’infini disparité qui nous distingue énormément les un.es des autres. Si ce que nous voulons vraiment c’est la reprise en main du soin, de l’éducation, de la vie, de la subsistance : si ce que nous voulons vraiment c’est la vie dans tous ses replis et ses recoins les + infectes, on n’est pas prêt.es, mais on peut peut-être le devenir.

Nous avons beaucoup à apprendre.

mais si nous traduisons encore
la foi en espoir et l’espoir en attente
et si nous attendons des autres
qu’ils nous libèrent à notre place
nous n’élirons que des bouffons

et on se rappellera encore
que même les bons deviennent des cons
une fois convertis au pouvoir

et surtout nous n’apprendrons pas
alors qu’il faut que l’on apprenne
si nous sommes révolutionnaires : nous voulons tout

c’est le déluge : nous voulons tout

Leïla Chaix

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :