Occupation bourgeoise 2

« J’n’ai plus envie de patauger en viande humaine toute la journée. »

paru dans lundimatin#200, le 18 juillet 2019

Je n’suis pas venu pour les humains. Elle me font rire vos militances. Or le commun, la lutte, les droits, c’est trop humain, moi j’en veux pas. L’humain m’a vidé l’estomac.

Or si je fais ça, c’est 100% humanoïde, c’est de la chair pleine. La politique en glace pilée dans mon cerveau j’y arrive pas. C’est chaque jour un nouveau mandat, chacun qui doit trouver la force à mettre dans sa propre lutte + dans les forces co-habitantes. On est trop jeunes et en même temps on est trop vieux. MTV nous a déformés. C’est pas tellement la force qui manque, c’est plus l’envie d’la déverser à cet endroit là. J’ai pas envie d’avoir le temps. Pour deux petites centaines d’euros j’obtiens la paix. J’aurais également pu te dire que je suis repartie vers les machines et hors des corps. ça demande vraiment d’avoir de la force de vivre avec plusieurs corps, des corps vivants je veux dire. Y’a des endroits où c’est plus simple les corps sont morts depuis longtemps.

J’n’ai plus envie de patauger en viande humaine toute la journée. Je ne sais pas comment faut le dire, j’sais d’ailleurs pas comment tu fais. C’est dur d’être seul avec les autres, c’est dur d’être soi avec les autres. J’suis une gamine, Je préfère donc m’acheter de la durée dans l’espace, avoir des murs, qu’on me foute la paix. Ne pas « avoir affaire » du tout, avec quiconque, presque personne. Alors oui j’crève de solitude, mais je préfère m’inventer une liste de devoirs plutôt que de réclamer des droits. J’fais comme tout l’monde : j’place un billet pour pas avoir à m’emmerder avec de la fabrication. C’est du boulot que d’fabriquer une existence, c’est pas que d’l’organisation. Je gagne de l’argent, ça m’sert à ça, trois nuits de boulot et c’est plié.

Hier en soirée il y avait de la merde devant la porte. Un des clochards avait chié sur le pallier côté trottoir. J’ai pas su réunir mes forces pour nettoyer l’étron liquide. Je n’ai pas su le faire, alors j’ai juste été laxiste, me disant qu’un Karcher passerait, je suis partie.

En arrivant au petit matin j’ai constaté la catastrophe. L’eau avait fait gicler la merde. Le Karcher était bien passé. Des morceaux de chiasse étaient passés en mille morceaux par dessous la porte. Il y en avait de partout, les mouches étaient en festival.

On ne se trompe pas sur la provenance d’une merde humaine, on le sait tout de suite, sans aucun doute. Et c’est très dur à supporter. Comme si nous étions programmés pour que face à certaines rencontres, la répulsion s’impose tout de suite. C’est une espèce d’odeur douleur qui data communique tout de suite : ne mange pas ça.

Vers midi je suis descendue, assaillie quelques heures avant par une fine culpabilité, effacée très vite par ma flemme, non impossible j’attendrai que quelqu’un arrive. J’ai imprimé toutes les pages que la maquette devait contenir les douze coups virtuels ventraux retentissent fort, donc je dévale les escalier.

J’entends la voix de Carolina. J’arrive et là je vois sa tête. ça n’a pas l’air d’aller du tout. Elle a l’air presque au bord de larmes et il est clair qu’elle a la nausée. Elle avait marché dans la merde avec sandales (c’est un scandale) et sans chaussettes. Richard aussi est sur le pallier. L’effet miroir de ses lunettes accentuent mon désespoir, je me sens jugée, je suis feignasse, je suis de droite, je suis selfish. Il frotte le sol avec un ballet aux poils durs. Aucun regard ne vient vers moi, j’aimerais leur dire, alors je leur dis : J’suis désolée, j’ai pas eu le courage de le faire seule. Silence. Dolly renverse de la Javel partout par terre j’ai appris hier qu’elle était mère ça lui va bien putain en plus j’suis misogyne mais c’est pas vrai je mérite vraiment la potence bon ok faut se rendre utile. J’enjambe les flaques. Elle ajoute du liquide vaisselle, vinaigre blanc, je ne sais pas bien quoi faire de mon corps mais je me dirige avec franchise vers le balais que tient Richard, afin de prendre le relais. J’aimerais participer maintenant. Oh bon sang d’merde c’est dégeulasse. D. se sent mal, je m’sens coupable et en même temps voilà qu’ça va, je frotte là où c’est déjà propre, mais en frottant je me sens mieux.

Fin de journée je sors marcher. J’étais dans une dérive choisie lorsque soudain je me suis dit bouteille de vin. Le boycott attendra plus tard je me dirige vers le Carrefour. Et soudainement dans le décor qui composait l’espace du jeu de ma semi-vidéo life, apparaît un visage connu et honnête. Je l’avais pas vu depuis longtemps. (...)

Eh bah Lili tu traînes ici toi maintenant ? Mon Dieu Vincent mais quelle surprise j’ai de la chance mais oui mais oui mais figure toi que j’habite là enfin je squatte enfin je paye mais pas très cher et c’est juste là dans la fontaine ! Hahaha dans la fontaine ? Bah ouais nous on est à côté ! Eh bah mais oui la place Concorde, c’est vrai que c’est vrai juste à côté. Ils ont le même regard d’enfant, désinfecté, pur et serein et amusé. J’suis désolée je dois filer j’ai pas mon téléphone sur moi et j’suis en retard et on m’attend mais venez voir c’est juste là peut-être après oui oui OK bon appétit ! J’entre dans la Brasserie d’à côté. On me tire-bouchonne la bouteille. Je demande aussi des glaçons consciente d’exagérer un peu mais on me dit que ah non non non pas aujourd’hui on n’en a pas suffisamment je dis d’accord merci beaucoup. C’est déjà pas mal je suis contente. En repartant j’embrasse Vincent j’embrasse Marine je leur dit de venir me voir quand ils voudront, et déjà saoule sans avoir bu je lève la tête et je vois la tronche de Molière sur sa fontaine qui ne coule plus, et ça y’est les mots me reviennent, juridiquement voilà ce que c’est (comme l’écriture) que d’vivre ici : c’est une occupation bourgeoise.

Leïla Chaix

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