Bien qu’il n’y eût pas de film israélien à boycotter, pour qui n’est pas aligné sur le credo du boycott culturel formulé par le PACBI [2] en 2004 et tel que porté par ses relais en France, le retrait du cinéaste Nadav Lapid du FID de Marseille laissa incrédule de nombreuses personnes, notamment parce que, membre du jury, aucun de ses films n’était projeté, y compris lors la rencontre qui lui était consacrée – décidée après le retrait du jury afin de maintenir sa présence dans le festival [3]. L’incompréhension vint de ce que l’on ne voyait pas très bien ce que l’on pouvait, politiquement parlant, lui reprocher : estimant légitime le boycott, y compris pour son film Oui, exécrant un pays qui l’exècre (avec jubilation) en retour, il n’a, depuis plus de trois ans, outre son film, retenu aucun de ses coups, contre l’annihilation de Gaza et la guerre génocidaire, contre la colonisation de la Palestine, le suprémacisme juif et le fascisme ethnoreligieux de l’État, ou encore, pour des sanctions réelles contre Israël. Passé du film, Oui, à sa seule personne, l’ostracisme fit en France coup double – triple si l’on y inclut Israël. Le rejet ne visait donc pas une œuvre en fonction de son financement mais bien un individu et cet individu en particulier qui, pour beaucoup, du fait précisément de ses positions, n’était vraiment pas le bon client. Pourquoi les forces du boycott culturel n’ont pas été dirigées contre le concert que donnait à Paris, au même moment, Hanan Ben Ari, un chanteur israélien suprémaciste appelant ouvertement à l’anéantissement de Gaza, demeure une énigme [4].
Puis vint le backlash de la surexposition de Nadav Lapid accusé d’invisibiliser par son mépris l’ensemble du cinéma arabe même si, soyons franc, personne ne l’a attendu pour cela, quand bien même les films de Lapid touchent les aides du CNC. Malgré mes efforts, je suis passée de « ne pas comprendre grand-chose » à « ne plus rien comprendre du tout » à cette apparente victoire à la Pyrrhus : des cinéastes retiraient leurs films mais sans nécessairement les retirer tout en ayant obtenu gain de cause par le départ de Lapid qui, arrosé arroseur, passait du coup pour le censeur. Malgré l’apparente confusion, je fais l’hypothèse que l’on peut tirer quelques enseignements politiques de cet épisode symptôme de la pensée post-7 Octobre du rapport Israël-Palestine en tant que dé-rapport.
Le moment ne pouvait être qu’explosif si l’on considère que le boycott, culturel ou non, est aujourd’hui l’unique moyen d’action à disposition des opinions publiques pour sanctionner Israël et tenter d’enrayer le désastre. Dès lors, il semble que c’est toute la rage accumulée par l’impuissance politique depuis presque quatre ans devant l’horreur de l’agonie d’un peuple, décuplée par la passivité criminelle des États refusant toute sanctions à l’égard d’Israël, qui semble ici déflagrer au son du nom Nadav Lapid. Son film étant considéré comme un État, Lapid est Israël. Que le boycott culturel, notamment après le 7 octobre, soit le seul outil ne signifie pas que ce ne soit pas un problème, qu’il soit, dans ses termes actuels, le bon, ou encore, que d’autres outils et actions ne peuvent être réfléchis et élaborés. La société civile palestinienne, soit 7 millions de personnes, n’étant ni une essence ni un fétiche et moins encore un monolithe en voie de fossilisation, sa vitalité politique comme sa diversité, y compris en Israël, pourrait également être constituée en ressource pour ici : les tenants du PACBI déploient une conception, une position, mais d’autres, non nécessairement contradictoires avec elle, existent également en Palestine-Israël.
Le caractère apparemment paradoxal du moment tient, outre le boycott de films non programmés, également au fait que des personnes en accord sur des aspects essentiels sur ce qui a lieu en Palestine et la politique israélienne s’organisent en désaccords irréductibles à la faveur d’un durcissement qui relève largement d’un « narcissisme des petites différences », à savoir, selon Freud, que la haine s’accroit à mesure que les différences s’amenuisent. Peut-être est-ce pour cette raison que les débats sur le boycott culturel n’ouvrent à aucune discussion, ni sur ses effets, ni sur le cinéma, ni sur la politique, ni sur la Palestine, un peu sur Israël et beaucoup sur autre chose - les postures de chacun, les procès en pureté, sa propre empathie allant parfois de pair avec des identifications douteuses qui, abolissant l’ici et l’ailleurs, font qu’un Parisien s’identifie à un enfant de Khan Younès. Faute de combattants – les grands festivals ne projettent plus de films israéliens– ces débats devraient s’éteindre d’eux-mêmes et cesser d’être l’aubaine qu’ils sont pour l’État d’Israël depuis le 7 octobre. Reste à espérer que ce beau festival tienne dans la tempête, que le CRIF ou le RN n’exigent pas de lui d’excuses publiques, ou encore, que certains partenaires ne suppriment leurs financements pour antisémitisme. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a des moments où, d’un point de vue politique et stratégique, il faut savoir choisir ses ennemis.
Les œuvres n’étant pas des États, que Nadav Lapid, dans un premier temps, ait trouvé quelques alliés du côté de ceux qui dénoncent l’annihilation de Gaza et la volonté d’effacement du nom même de Palestine par Israël ne devrait donc pas surprendre puisque ce n’est pas tant la figure de l’artiste qui s’est trouvée être soutenue mais, à travers lui, parce que sa personne l’incarne, une certaine conception du cinéma et de la politique en tant que possibilité d’un espace critique, discursif, réflexif, dialectique, contradictoire, à même de penser, ici, soit à l’abri des missiles, des checkpoints et des bulldozers – ce point capital semble désormais tout à fait désuet – la séquence ouverte en octobre 2023. Pour les tenants français du boycott, les ennemis de mes ennemis n’étant pas mes amis, le retrait de Lapid entraîna de facto la liquidation de cet espace. L’air irrespirable de la guerre gagnait en épaisseur d’autant que sa pensée se pétrifiait, et la réaction, qui se délecte toujours des situations délétères dès lors qu’elle peut en tirer un profit politique – surtout si Israël est en jeu –, s’empara de l’affaire : prévisible.
Cette conception de la politique dont Lapid est le porteur peut se dire ainsi : il inscrit Israël dans le champ, dans l’équation de la colonisation et de la guerre. Or, pour certains, loin d’être un truisme, cette conception est aussi irrecevable et insoutenable que ce plan de Oui filmant et regardant Gaza depuis Israël, soit depuis le lieu où se pense et s’organise la destruction méthodique des vivants comme des morts, des écoles comme des cimetières. Devenu insupportable également le fait que Lapid ait reçu de l’argent public pour financer son film et que de surcroît, il le revendique en soutenant mordicus que l’organisme en question, du fait du courage de sa directrice, est indépendant politiquement des institutions étatiques, raison pour laquelle ce fond a pu notamment financer par le passé les films d’Avi Mograbi [5].
Or, chacun connaît désormais l’un des principes du PACBI qui rend irrecevable cette position : quel que soit son contenu, un objet culturel ayant reçu des financements de l’État colonial israélien fait de ce dernier un objet colonial s’inscrivant dans le rapport de force colonial, les conditions matérielles de production l’emportant sur tout autre. Dans cet espace, le mot indépendance a le statut d’oxymore. Dès lors, qui discute, altère ou critique ce principe, au nom, comme l’écrit justement Guillaume Orignac, qu’un film n’est pas l’équivalent d’un avocat, se trouve être assigné, à la faveur d’une sorte de stalinisme transcendantal, au statut d’ennemi du peuple, en l’occurrence palestinien, voire de génocidaire de papier. C’est là l’un des cœurs battants de l’affaire actuelle puisqu’elle engage la pensée critique, celle qui sait distinguer un film dégueulasse politiquement d’un autre qui ne l’est pas. Subsidiairement, et contrairement à ce qui est affirmé, l’argent cesse d’être le lieu d’une réflexion dès lors que l’on agite le mythe de l’argent propre ou que l’on oublie Le rapport Darty (1989) d’Anne-Marie Miéville et Jean-Luc Godard. [6]
Cette affaire ne concerne donc pas la liberté d’expression, l’art ou l’antisémitisme mais s’inscrit dans une conception du rapport politique entre Israël et Palestine, en l’occurrence une pensée d’Israël incluant la Palestine, et une pensée de la Palestine incluant Israël. Bref, Israël-Palestine ou Palestine-Israël, comme vous voulez. Or, pour beaucoup, cette conception est devenue, depuis le 7 octobre, de l’ordre de l’insupportable et de l’impureté politique, puisque, en miroir, quand les uns, amis d’Israël, disent en substance « Ne me parlez surtout pas de Palestine ! », les autres, amis de la Palestine, déclarent « Ne me parlez surtout pas d’Israël ! » Pour les uns, la Palestine n’existe pas car elle n’a jamais existé, pour les autres, Israël n’existe pas car il ne devrait pas exister. Perfection de l’impasse faite principe : ne pas penser la colonisation ou bien penser la colonisation sans le colonisateur. Dans ce cadre, un allié israélien ne saurait exister, et encore moins Lapid. Or, depuis 1948, et plus encore à l’heure actuelle, d’Edward Saïd à Omer Bartov, c’est bien Palestine-Israël qu’il s’agit de penser.
Les partisans d’une séparation idéologique, plus que politique, nette et sans débords entre Israël et Palestine, outre qu’elle nie des réels politiques hautement et diversement intriqués depuis 1948, ne conçoivent pas qu’il puisse exister, infrastructure coloniale oblige, en Israël, un espace de critiques et de possibles. Lapid participerait alors d’un leurre complice de l’État d’Israël avec lequel, si l’on a quelques principes dignes de ce nom, il faudrait se résoudre à en finir. La thèse est la suivante : l’existence même d’une critique de l’État Israël participe à faire croire que ce dernier serait démocratique puisqu’il la tolère, ce qui, colonisation et génocide à l’appui, n’est qu’une imposture manifeste. Le dissensus devient alors l’expression du consensus et, dans le cas de Lapid, dénoncer le génocide reviendrait d’une certaine façon à l’absoudre par la normalisation critique de l’État d’Israël qu’il alimenterait par l’existence de son film.
C’est à l’aune de cette thèse que je comprends, en substance, les propos des deux cinéastes interrogés dans Le Monde à propos de sa présence au FID lorsque l’un affirme [7] : « Je sais que Nadav Lapid est critique de son pays, mais cela ne me suffit plus. Il y a trop de sang aujourd’hui. Trop de morts. Et il n’y a plus vraiment de place pour la nuance, parce que cette nuance a été écrasée par la situation elle-même », et que l’autre, Narimane Mari, dit : « Nous ne condamnons pas un être humain : nous refusons un modèle culturel et politique qui continue d’être entretenu. [...] Ce n’est pas parce que Nadav Lapid est israélien. Mais, aujourd’hui, je ne peux plus entendre cette idée qu’on “lutte de l’intérieur”. Qu’est-ce que cela veut encore dire ? Dire qu’on est contre le génocide, très bien, mais pour moi cela ne suffit plus. » Outre que des gens, Israéliens et Palestiniens qui ne sont pas Lapid, luttent âprement de l’intérieur, en finir avec la nuance comme il est écrit dans l’article, c’est ainsi que je le comprends, c’est en finir avec le signifiant État d’Israël, quel que soit son mode de présence, de nomination, soit en finir avec la possibilité d’un espace de pensée qui l’inclue. En finir avec la puissance occupante signifierait la sortir du champ de la pensée, ne plus la parler ni la penser. Toute articulation ou dialectique euphémisant in fine la colonisation et le crime de masse, mieux vaut l’interrompre. Ce leurre – faire sans une pensée d’Israël – me semble beaucoup plus dommageable que le précédent. Ce que j’entends par la fin de la nuance, c’est donc en quelques sortes l’abandon de l’espace de pensée politique. Or, on ne détruit pas les États, Israël pas plus qu’un autre. Et c’est précisément pour cette raison que cette pensée d’Israël a lieu en Palestine ; elle doit donc bien demeurer de l’ordre du possible ici, en France, les 80 000 morts ne se substituant pas aux 7 millions de Palestiniens y vivant aujourd’hui. J’entends également la fin de la nuance comme l’espace individuel de la sanction lorsque les États se refusent à en prendre à l’endroit d’Israël.
Les cinéastes en faveur du départ de Lapid du FID ont précisé leur position dans une tribune intitulée Oui, le cinéma est politique [8]qui, à plusieurs égards, laisse circonspect pour ce qui est de la pertinence de certains des termes du boycott culturel après le 7 octobre 2023. Si les dates ici comptent, c’est que, lorsque le PACBI se constitue en 2004, nous sommes vers la fin de la seconde Intifada et le début de l’emmurement de la Cisjordanie. Ariel Sharon, Premier ministre, évacue les colonies israéliennes présentes dans la bande de Gaza en 2005 et la frontière avec l’Égypte, au sud de la bande, est ouverte. Quatre colonies sont même évacuées de la Cisjordanie. L’État d’Israël, en quête de normalisation, feint, par le retrait de Gaza, de s’engager dans un processus de décolonisation – le blocus de Gaza commence en 2007. Il n’en est évidemment rien et le boycott, sur le modèle sud-africain mais en l’absence de sanctions, se constitue comme un outil à même de le rappeler au niveau international. Si je précise cela, c’est que depuis le 7 octobre, la donne a radicalement changé et il me semble que plus personne ne peut croire, comme il est écrit dans la tribune, qu’Israël ait la moindre volonté de normaliser autre chose que la guerre, le meurtre, la prédation et l’impérialisme. Plus encore, je dirais, qu’en réalité, c’est par le crime de masse, la torture et le génocide que l’État d’Israël s’est à présent tout à fait normalisé : de nombreux États ont fait de même avant lui, de nombreux États le feront après lui ou en même temps que lui. Alors que le mot même de démocratie est tout à fait passé de mode, qui pour penser aujourd’hui que la « stratégie d’image internationale — le “Brand Israël” — qui mobilise la culture comme outil de communication » a toujours cours, ou encore, que l’État financerait des « ”voix dissidentes” » afin d’entretenir « l’image d’une démocratie vivante, tant que ces voix ne remettent pas en cause le projet sioniste lui-même » ? Le temps où Israël cherchait à monnayer symboliquement une gaypride contre un peu de reconnaissance en termes de normalisation est révolu, ses représentants actuels proclamant eux-mêmes aujourd’hui que l’État n’a pas à être démocratique. Si boycott culturel il y a, ses termes doivent être reformulés, à défaut de manquer tout à fait leur cible.
Le second aspect qui laisse circonspect, toujours après le 7 octobre, repose sur la dénonciation de la coprésence, dans un même festival, de films et récits palestiniens et israéliens. En l’absence de tout film israélien à boycotter – ce qui participe sans aucun doute à rendre toujours plus évanescente la question de savoir de quoi on parle tout en en parlant toujours plus et durement– donc en se situant au niveau des principes, la tribune problématise une coprésence en termes de symétrie et d’équivalence à même de masquer les rapports de pouvoir, feignant ainsi l’égalité entre les films : « Placer côte à côte, dans un même espace de représentation, des récits palestiniens et israéliens, comme s’ils relevaient d’une stricte équivalence, efface les rapports de pouvoir, l’Histoire et les conditions matérielles desquels ces récits émergent. Cette mise en parallèle affirme une égalité de position mensongère. » Plus encore, quelle programmation aujourd’hui, soit en regard de la situation que chacun connaît, pourrait, comme il est écrit dans la tribune, feindre l’égalité en vue de laver « le bain de sang » sans remettre « en cause le rapport colonial » ?
Indexer les récits à leurs seules conditions de production dans l’espace d’un rapport de pouvoir, revient également, dans le cas des films palestiniens, à les réduire à leur dimension coloniale et, par conséquent, à un statut de films colonisés, ce qu’ils ne sont évidemment pas puisque les films ne sont toujours pas ni des États ni des fruits ou des bouteilles de soda. Demeure que les réduire à leur dimension coloniale, participe à les dénier en tant qu’œuvres singulières. Et c’est peut-être pour cette raison qu’il est, dans la séquence, si peu question de cinéma palestinien. Car, qui va voir des films palestiniens – le cinéma palestinien existe par ses films et grâce au travail formidable des programmateurs, du festival du film franco-arabe de Noisy-Le-Sec aux séances de l’IMA, du festival Ciné Palestine aux circuits de distribution classique, du FID de Marseille au Festival de la Rochelle –, ne peut être que frappé par sa vitalité et sa diversité, de With Hasan in Gaza (2025) de Kamal Aljafari à Chroniques d’Haïfa (2024) de Scandar Copti, de Une orange de Jaffa (2024) de Mohammed Almughanni à Pour l’honneur de Gaza (2025) d’Iyad Alasttal. Il s’agirait donc d’abord de les promouvoir pour eux-mêmes afin de leur faire rejoindre le cortège de ce que la Palestine continue d’apporter au monde. Mais pour cela, je crois que la Palestine doit quitter le miroir doloriste de l’Occident lorsqu’il lui est ces temps-ci tendu, quitter son seul statut de blessure et de baume des consciences en quête de rédemption politique et morale. Pour cette raison, je n’assimile pas la décision d’un cinéaste palestinien ou libanais à voir son film projeté à côté d’un film israélien à celle, par exemple, d’un collectif militant issu du monde occidental.
Pour qui se souvient du festival de Cannes 2025, le film qui fit évènement fut Put Your Soul on Your Hand and Walk (2025) de Sepideh Farsi. Portrait documentaire de la jeune photographe Fatima Hassouna assassinée à Gaza peut avant la projection du film avec toute sa famille, le film fit évènement car il interdisait enfin que l’Europe perdure dans son déni et continue de détourner le regard de ce qui se passait à Gaza. Première brèche d’importance du côté de ceux qui faisaient bloc avec Israël, Oui, projeté à la toute fin du festival, l’élargissait par l’acide lancé de et sur l’intérieur, raison pour laquelle, si j’ai bien suivi, le contenu ici l’emportant, il ne fut pas l’objet d’un boycott de la part du PACBI. Son audience fut moindre à ce moment-là qu’au moment de sa sortie, mais il fut reconnu que ces deux films, à leur manière et depuis des lieux opposés, l’un entre la France, l’Égypte et Gaza, l’autre depuis Israël, dénonçaient à ce moment-là conjointement le bain de sang.
Entre ces deux films et passé quasiment inaperçu malgré son prix de la mise en scène dans la section Un certain regard, fut projeté Once upon a time in Gaza (2025) des cinéastes gazaouis Arab et Tarzan Nasser. Aucun film ne lui fit de l’ombre, aucun rapport de pouvoir masqué, sa moindre audience, outre son contenu, tenant peut-être à l’affirmation des cinéastes de filmer Gaza par amour, de vouloir sortir les Gazaouis de la seule représentation victimaire, de revendiquer la fiction et de ne pas avoir, comme le dit Arab Nasser, à se justifier, « en tant que Palestinien, que nous sommes des humains et que nous avons des droits. Je déteste ce genre de discours ». Un geste inutile selon lui dès lors que « le monde entier voit la souffrance aujourd’hui ». Demeure, comme il le dit, ce qui n’est jamais montré, à savoir que les Gazaouis, avec « leurs qualités, leurs défauts, leurs droits volés » sont « tout simplement des êtres humains comme nous. » Le geste est indéniablement politique mais il en affirme une autre dans l’espace des représentations.
Le partage chirurgical entre contenu et financement rappelé par la tribune Oui, le cinéma est politique – « les règles claires du boycott culturel portées par la société civile palestinienne — [...] ne juge pas le contenu des œuvres mais leurs conditions de production et de financement » valent pour tous les films israéliens. Le PACBI tomba alors un peu sur un os avec le film No Other Land (2024) signé par un collectif palestino-israélien composé de Basel Adra, Hamdan Ballal, Rachel Szor et Yuval Abraham. Exemplaire des luttes dites de corésistance engageant Palestiniens et Israéliens, le film documente de façon quasi didactique leur combat contre les assauts répétés de l’armée israélienne cherchant à détruire la communauté cisjordanienne de Massafer Yatta pour les en expulser. Le film reflète donc la réalité coloniale, celle de populations largement intriquées notamment lorsqu’elles luttent ensemble pour combattre cet ordre et tenter, à leur échelle, de le défaire. On pourrait ainsi dire de ce film qu’il est un pur récit israélien dès lors que c’est la colonisation qui en dicte l’ensemble des termes et le conditionne.
La dimension palestino-israélienne du film donna lieu de la part du PACBI, un an après sa sortie, à la publication d’un démonstration casuistique très instructive pour qui s’intéresse à l’ensemble des principes au cœur du boycott culturel, et qui, contrairement à ce qu’affirme la tribune, concernent également parfois le contenu, en pointant, par exemple, la représentation d’un sionisme libéral. En résumé : après ses récompenses à Berlin et à Hollywood, le PACBI décida de ne pas boycotter le film tout en relevant qu’il violait un certain nombre des règles anti-normalisation. Il ne le boycottait pas car il lui reconnaissait d’indéniables qualités mais ne le promouvait pas pour autant. Ainsi, après que Basel Adra et Yuval Abraham aient été tous deux insultés par le maire de Berlin en étant qualifiés d’antisémites, que le ministre israélien de la culture dénonçait un film diffamant, une propagande « pire qu’un mensonge », le PACBI n’y trouvait pas non plus son compte.
Une journaliste palestinienne du journal palestino-israélien +972, Samah Salaime, décida alors de se rendre à Massafer Yatta pour y interroger les habitants afin de savoir ce qu’ils pensaient de la décision du PACBI. Les critiques à l’endroit de cette décision sont virulentes, notamment pour leur dimension déconnectée de la lutte sur le terrain. Mais, loin de déclarer la mise au ban du PACBI, ces critiques attestent d’abord du caractère multiple des pensées de la société civile palestinienne qui, parce qu’elle ne se réduit pas à un mantra occidental, est, peut-être plus que bien d’autres, traversées de débats politiques et de contradictions vivantes, comme de rapports de classes. Extraits : « Je participe personnellement à cette lutte depuis plus de vingt ans [...] Après mûre réflexion et discussion, nous avons décidé à l’époque que nous accueillerions tous les sympathisants qui s’identifient à nous sur le terrain. Il y a vingt ans, des groupes d’Israël et de l’étranger sont venus, et je les ai accompagnés. Pour moi, ils représentent une force que je ne peux pas me permettre d’abandonner. Pendant toutes ces années, nous avons entendu les accusations du mouvement de boycott à notre encontre - nous nous y attendions. [...] Les Palestiniens de la diaspora, bien qu’ils soient la troisième génération de la Nakba, vivent avec les privilèges que leur accordent les pays occidentaux. Ils sont éduqués et multilingues. [...]. À leurs côtés, on trouve de riches intellectuels dans les grandes villes de Cisjordanie, qui pensent savoir ce dont la lutte palestinienne a besoin. Et puis, avec ce film, soudain, un groupe de gens simples – des agriculteurs et des bergers, des étudiants et des travailleurs – a réussi à atteindre la scène mondiale avec un seul film documentaire. Croyez-moi, si l’un d’entre eux avait initié le film et travaillé dessus, nous n’aurions pas entendu ces voix [appelant au boycott], et nous serions en train de célébrer sa projection à Ramallah ». Un autre : « En ce qui me concerne, Yuval est bien plus palestinien que la plupart des commentateurs en ligne qui l’attaquent - il est palestinien jusqu’au bout des ongles. J’invite tous les détracteurs à éteindre leurs climatiseurs, à monter dans une voiture et à venir vivre ici avec nous pendant une semaine. Nous verrons alors s’ils m’appellent encore à boycotter le film. » Un autre militant du village : « J’ai honte de tous ces détracteurs et agresseurs. Au lieu de soutenir Yuval et Basel et de contribuer à notre lutte, ne serait-ce que par des mots en ligne, c’est ce qu’ils choisissent de faire ? Nous prêcher et nous dire ce que devrait être la lutte des Palestiniens ? Ce film a mis en lumière notre réalité d’une manière qu’aucun politicien palestinien en costume, parlant plusieurs langues, n’a jamais osé faire. » Enfin, un autre habitant, déclare : « Vous ne voulez pas venir ? C’est très bien. Mais n’attaquez pas ceux qui sont ici avec nous. Parler est la chose la plus facile et la moins chère à faire. Ceux qui ne peuvent pas atteindre les raisins les plus hauts diront qu’ils sont aigres ».
Et Samah Salaime de conclure que la radicalité, le courage politique aujourd’hui n’est pas de tenir la séparation mais, au contraire, de tenir l’alliance lorsque, loin de promouvoir l’égalité feinte, elle est le lieu de la construction d’une égalité réelle à même de subvertir, concrètement, les rapports de pouvoir. Et si cette alliance nécessite du courage, qu’elle est inconfortable, c’est qu’elle est insupportable aux États comme aux pouvoirs constitués, à tous les partisans de la découpe : « L’image des quatre directeurs se tenant ensemble sur la scène n’est pas agréable, car elle nous oblige à imaginer les possibilités d’un avenir avec les Israéliens, libéré de l’occupation, de la violence génocidaire et de la suprématie juive. C’est pourquoi certains ressentent le besoin de dépouiller cette image de sa légitimité, en sapant les fondements de ce partenariat à l’aide des outils les plus accessibles à leur disposition : tests de pureté morale, certifications kasher BDS, mise en doute des intentions des individus, questionnement sur l’intelligence des personnes impliquées, recherche tous azimuts d’un “financement sioniste” qui aurait soutenu le film - même si, dans ce cas, il n’existe tout simplement pas. [...] Alors que sombrer dans le désespoir offre une sorte de soulagement mental face au fardeau de notre réalité actuelle, aspirer à un avenir pacifique est devenu un acte de bravoure qui porte en lui un appel à l’action. Et tout le monde ne peut pas ou n’ose pas agir : se rendre à Masafer Yatta et se tenir bras dessus bras dessous avec les habitants contre leur éradication. » Et l’on pense au film documentaire Alice au pays des colons (2026) de Yanis Mhamdi, actuellement en salles, qui met au défi quiconque, au bout de quelques minutes, de distinguer les langues, les Juifs et les Arabes, les Palestiniens et les Israéliens, peut-être parce que, très vite, ça n’a plus aucune importance, l’antagonisme étant ici entre les colons et ces militants véritablement héroïques de ténacité qui, avec une énergie qui semble inépuisable, parent sans répit absolument tous les coups. Preuve s’il en était que se tenir ensemble exige courage politique et physique.
Quand Nadav Lapid soutient que le fond israélien ayant financé 12% de son film, à la source de toute cette affaire, est indépendant, peut-être aurait-il dû préciser qu’il lutte pour son indépendance et qu’il doit sans doute s’agréger à ses autres îlots de résistance active luttant de l’intérieur en Israël-Palestine, des îlots qui, comme l’écrit Samah Salaime, ne s’offrent pas « le soulagement mental du désespoir ». Facilement identifiables en Israël, ils sont ceux qui, dans les manifestations, reçoivent les crachats d’autres Israéliens – sans doute ceux que nous montre Oui – lorsqu’ils dénoncent publiquement le génocide, la colonisation et la guerre d’annihilation en cours. Espace modeste, tissage de collectifs ultra-minoritaires, parfois composés exclusivement de religieux comme le collectif Bnei Avraham, généralement palestino-israélien, parties prenantes pour certains du Bloc anti-occupation, ils existent avec une détermination rare, que ce soit par leurs actions ou leurs principes – de B’Tselem à A land for all en passant par + 972 ou Combatants for peace et beaucoup d’autres. Agrégant des milliers de personnes, ils multiplient les actions et les initiatives, documentent le présent, commémorent la Nakba ensemble, ou encore, militent en faveur d’une commission Vérité et réconciliation sur 1948. Ces collectifs israélo-palestiniens pensent et élaborent les termes d’une stricte égalité des droits, le retour des réfugiés de 48, tout en multipliant, loin de tout dogmatisme, ses modalités institutionnelles - un État, deux États, un État binational, un État fédéral, pas d’État du tout. Alors on peut faire comme les Israéliens leur crachant dessus et les qualifier de traîtres, mais on peut aussi faire de leurs principes une assise pour nous, ici. Bref, on peut s’intéresser véritablement à la réalité politique de la Palestine et, par conséquent, à Palestine-Israël. Jeter le mot Israël à la poubelle ne fera pas disparaître sa réalité politique, celle avec laquelle sont aux prises ceux qui résistent là-bas. Voilà la réponse à ce que signifie lutter de l’intérieur. De même, l’on peut cesser de transformer le BDS en ce qu’il n’est pas, soit en une sorte de Parti Communiste Français d’antan, celui à qui l’on s’adressait pour savoir ce que pensaient les ouvriers et demander nous-mêmes aux Palestiniens, directement.
Alors quand Louisa Youfsi écrit que le BDS culturel « répond à un appel formulé par la société civile palestinienne elle-même » et, qu’en regard de notre impuissance « en Occident à aider à ce que cesse le massacre et la colonisation, nous leur devons AU MOINS ÇA, c’est-à-dire s’aligner derrière leur campagne dictée selon leurs besoins et leurs termes », je dirais que je dois au moins ce texte à Souleiman Khatib et Chen Alon, non pas pour me tenir derrière eux mais à leurs côtés. Tenants de la nuance par temps de génocide, elle est pour eux un espace de possible d’où peut se penser politiquement, et concrètement, la résistance, comme les termes d’un avenir strictement égalitaire entre les gens. Pour ceux qui luttent de l’intérieur d’Israël-Palestine, l’oubli de la politique est un luxe que personne, là-bas, ne peut se permettre. Lieu d’un possible effectif, s’en souvenir signifie l’affirmer et résister. Car la résistance, c’est son principe, est toujours une pensée en acte de l’avenir par temps crépusculaire.
Catherine Hass






