Noir et violet

Retour sur le rassemblement féministe de Nice « Toutes aux frontières »

paru dans lundimatin#291, le 10 juin 2021

Ce week-end à Nice, des milliers de féministes se sont retrouvées pour manifester contre toutes les frontières. Notre reporter Leïla Chaix y était et nous raconte.

J’arrive sur la Place Masséna vers 10:30 du matin. Le soleil tape et il fait chaud. Je repère rapidement plusieurs femmes, elles sont habillées en violet. Elles portent des casquettes blanches parfois, parfois des drapeaux enroulés. Certains violets sont plutôt clairs, certains violets sont très très vifs, quasiment bleus et très profonds, presqu’agressifs. Le rassemblement est à 11h, il est sensé y avoir des chants. J’ai envie de les voir de loin, toutes ces nanas qui se rassemblent, sans réellement se ressembler. Je suis rentrée dans un Monop’ afin d’acheter une bouteille d’eau et quelqu’alimentaire denrée, je prends un pain au chocolat sans doute décongelé sur place et trois pêches blanches venues d’Espagne. Consommatrice incohérente et nulle à chier, mais dans un monde incohérent, voire fou à lier, l’incohérence est cohérence … Ah non Leïla certainement pas, ne commence pas. Non c’est vrai que je ne devrais pas, je ne devrais pas venir ici, filer 6 balles à ces connards. Sauf qu’aller en terrasse non plus, ça me disait pas, or j’avais soif, j’avais la gerbe, j’avais besoin de boire de l’eau, et j’avais oublié ma gourde. Jusque là rien d’intéressant, et vous verrez, ça ne s’arrange pas. J’avais aussi besoin d’une prise, pour recharger mon téléphone conçu en terre de Silicon Valley, l’outil via lequel je m’auto-exploite. Je le plug et je le recharge. Ma dégaine de blanche innocente me permet de ne pas respecter les quelques règles sanitaires qui m’interdisent de zoner là, dans la zone dite de recharge. J’observe dehors, depuis dedans ; et depuis mon spot lèche-vitrine il me semble qu’elles chantent déjà, les Dames aux couleurs d’iris bleues, sur la terrasse. J’suis habillée comme une bouffonne, une bouffonne sophistiquée. J’ai une longue robe à fleurs d’été, récupérée dans un appart, celui de la grand-mère d’Alex, déportée dans l’Ehpad du coin. Par dessus ma longue robe tombe un drôle de gilet synthétique, acheté au marché à Paris, il est rose clair, avec des motifs en forme d’yeux. Même camaïeu : noir et violet.
J’observe passer quelques pensées dedans ma tête, certaines sont racistes, misogynes, présomptueuses et je ne peux pas les réprimer, je les observe sans les noter, parce que ça n’est pas de la pensée, c’est du réflexe, de la mousse mentale. Je m’insulte un peu en silence, j’me félicite, et puis je décide de débrancher ce qui m’sert d’appareil photo.

Je ne vois pas les visages des gens. Je vois des corps. Je vois des cheveux longs et sombres, d’autres tressés qui montent en l’air, d’autres qui tombent. Moi aussi j’attends le top-départ, le début du rassemblement. Elles sont toutes belles, parce qu’ensemble. Elles forment une forêt, une matière. Chaque corps honore celui des autres. Y’a des poussettes et des selfies. Ces femmes semblent fortes et heureuses, elles ont l’air d’avoir eu une vie. Je les vois qui chantent et qui s’esclaffent, je les vois qui se lèvent et qui s’exclament : elles s’enthousiasment. Il y a peu d’adolescentes.
De jeunes soldat.e.s passent devant moi, sillonnent la Place Masséna, dans leurs vieux vêtements militaires qui ne camouflent rien du tout, dans cet environnement gris-rouge, et pas kaki. Je suis sortie, me suis assise sur une des chaises du Monoprix, derrière une table en métal rouge, réservée à la clientèle, dont j’ai la chance de faire partie.
Monsieur le vigile vient me demander de mettre mon masque, je dis « désolée ». En vérité mes privilèges me donnent souvent l’impression de pouvoir me mettre au-dessus des lois, et de modifier les règles du jeu. Je fais jamais ce qu’on me demande, jusqu’à c’qu’on vienne me l’demander. Parce que je sais qu’on me le demandera, et gentiment.
Ça commence à bien s’agiter. Des corps se lèvent, des T-shirts passent de mains en mains. Je les rejoins, en restant loin, je suis le mouvement en différé. Une rangée de flics à moto s’alignent en rang de l’autre côté. D’autres voitures et fourgonnettes estampillées Police-Nation, viennent se poster. Les forces de l’ordre sont bien rangées.

J’vois arriver des libertaires, qui sentent la clope rien qu’à regarder, ils portent des casquettes militaires, et des T-shirt tous délavés. Ces ramoneurs se rasent mal, savent ruser, ils sont maigres et ont l’air sympa. J’vois des franges courtes, de larges corps, quelques jeunes filles, des personnes trans et non binaires. J’aperçois d’loin un grand drapeau : noir et violet. C’est celui de l’Anarcho-féminisme. Je le reconnais, immédiat, je l’avais vu sur Wikipédia.
Y’a des femmes belles, une me plaît particulièrement, elle ressemble à une chef apache, reine inuit. Ouais par contre fais gaffe Leïla, tu t’mets à faire du Damasio, tu mates les go, tout ça tout ça, ça ne va pas. J’rigole un peu à l’intérieur, j’laisse faire mon coeur pendant deux secondes, et je la regarde : ses cheveux sont des nuances de gris. Je retiens vite-fait cette formule, étant donné qu’elle est pétée mais poétique, et qu’elle rappelle un roman d’merde, incontournable, un produit qui a bien marché, et j’laisse cette fille là où elle est. Je pars flairer l’ambiance ailleurs. Il commence à y avoir du monde.
J’aperçois de loin des théâtreuses, qu’ont des dégaines vraiment marrantes et singulières. C’est la troisième marche de ma vie je découvre tout, ça m’décapsule. Y’a des femmes qui portent le T-shirt de la marche des Sans-Papiers, celle qui a eu lieu à Paris, en Mars dernier. Ça y’est ça commence à chanter. Première chanson : les sans-papières. J’reconnais pas, car je connais pas. J’ai cru que ça disait sans-frontières. Les voix résonnent et vibrent ensemble, des voix de femmes, mais pas aigües : « La peur de l’autre est révolue », « accueillez-tous les sans-papières … sororisons, réagissons » Je sens le pouvoir monter en moi. Et j’ose le dire pour deux raisons : parce que je l’ai lu dans Starhawk, et parce que, surtout, c’est vrai.

Oui j’ose le dire parce que c’est vrai : j’entends chanter et je frissonne. C’est vrai qu’c’est pas dans la lecture qu’on ressent ça, pas tellement, c’est quand on fait/vit quelque chose avec son corps qu’on peut vivre ça, il faut le vivre, croyez-moi : quelque chose monte, quelque chose grimpe, revient à soi. J’suis peut-être la seule à le découvrir mais je m’en fou je l’dis quand même c’est comme un petit précipité, à l’intérieur, comme en chimie, sauf que l’éprouvette bah c’est toi. Bref en un mot, pour revenir à notre histoire : je suis émue. Je comprends rien, mais je suis émue. Ça bouge en moi. Y’a des costumes des dégaines folles et je me demande ce que j’foutais toutes ces années, quand je me déguisais toute seule, alors que des tas et des tas de gens, se déguisaient, collectivement.

Tous ces sarouals, toutes ces sandales, ça me mets en joie. Et ces coupes de cheveux impossibles, et ces regards inenvisageables … toutes ces voix, toutes ces peaux, ces vieilles, ces jeunes, ces militantes antifascistes surmaquillées, et toutes ces paroles imprimées … Je me rappelle avoir lu la veille, dans « Rêver l’Obscur » de Starhawk, que les hommes en veulent à leurs mères, et que sans doute les filles aussi … c’est vrai, j’dois l’dire : moi aussi j’en veux à ma mère, même si elle est super sympa, y’a pleins d’trucs que j’accepte pas, et ça doit être lié au fait qu’elle m’ait (peut-être) donné la vie, cette chose que j’aime, mais qu’après tout, je n’ai pas demandée, ou bien non ça doit être autre chose, quoi qu’il en soit, j’en étais là de mes pensées quand sur mon petit ticket de caisse, je notais ces bizar-conneries, et à ce moment, au lieu d’écrire « en vouloir à nos mères », j’écris « ce vouloir en nous-mêmes » et ça sonne mieux, enfin quelque chose d’intéressant. Et de jérémiades en jérémiades, je me met à voir cette force en nous. Et je me surviens (encore mieux) de ces quatre mots : FAIRE MONTER LE POUVOIR. J’ai senti dans ma chair à moi c’que ça veut dire. Ça chante très fort autour de moi, et enfin je peux dire : je comprends. Je comprends dans le sens d’incorporer. Oui j’incorpore.

Trois chants plus tard, malheureusement, je me souviens de qui je suis, et de c’que j’prétends savoir faire. Enfin Leïla tu es venue, non pas pour vaincre mais pour écrire, tu viens pour poète-journaler, c’est du journalisme poétique ce que tu fais, allez-allez. Alors OK oui donc j’attrape quelques infos, quelques images, quelques photos. J’entends parler d’histoires d’embrouilles car les répét’ étaient non-mixtes, alors « les mecs se sont vexés. Et résultat ils sont pas venus. Ils auraient quand même pu chanter… c’est bien dommage ». L’air semble dire tant pis pour eux, nous on est là. Et moi j’suis toujours transpercée, et de plus en plus, à vrai dire, par la beauté de CHAQUE corps, de CHAQUE visage, de CHAQUE personne. Je baigne dans l’esprit d’immanence, j’ai la certitude pleine et tendre que chaque vie possède sa grâce, et j’apprécie tout ce que je vois, chaque corps est là, il est parfait, tel qu’il est, parce qu’il n’est pas seul dans son coin, parce qu’ils sont là, et qu’ils s’agrègent. Tout fait partie d’une harmonie, composite, collective, matière. Il y a aussi la CGT. Les Sans-Papiers. Des anarchistes sans drapeau, le NPA, l’Union Communiste Libertaire, et des paroles en espagnol qui me font vibrer. Ça sent la peau et la transpi, et moi j’dois aller voir Mamie, qui dans son Ehpad des collines, fait pas encore pipi au lit. De toute façon, toute émoustillée que je suis, je suis un peu las. Le soleil tape et m’étourdie, je n’ai pas de mélanine dans la peau, je grille vite, je croise le regard d’un garçon, sa pupille n’a rien à me dire, et moi je frotte avec ma savate, par accident, la petite croûte d’un petit bobo sur ma cheville, j’la déverrouille, la croûte s’en va et y’a du pu, je vois du sang. Il y a donc du pu et du sang, ils coulent de moi mais bizarrement, je ne m’en sens pas propriétaire. Ça y’est j’m’en vais. Et tandis que j’m’en vais, je passe devant la pauvre table à laquelle je m’étais assise le matin même, afin de gribouiller les notes qui me permettraient de taper ce texte, je vois cette de table en métal rouge devant le Monop’, et sur la feuille plastifiée salement scotchée sur la table, et sur laquelle on pouvait lire une vague consigne sanitaro-sécuritaire, je vois écrit, mais à l’envers, le mot : monop’. Et tout bas dans ma petite tête, je lis « douow ». J’me dis OK, je suis choquée, et je m’éloigne. J’ai la vision d’une société, qui serait plutôt une sorcièté ou juste une sauce, une bonne sauce grasse douce et acide, une grosse sauce post-capitaliste, où tous les noms seraient renversés, où les enseignes deviennent jardin et les gens cessent d’enseigner, mais fabriquent plutôt des costumes bariolés, pour faire des spectacles aux enfants. J’ris tendrement. Un ahuri me rentre dedans. Je reviens à moi. Je suis toujours en train de partir. Et tandis que je quitte l’îlot d’humour d’amour et d’harmonie que forme cette foule, j’aperçois des aisselles qui perlent, et des odeurs de fées fétides, félines féroces, et pendant que j’marche dans une merde, et que mes p’tites savates s’égarent, flippent et virevoltent, les paroles d’une chanson remontent, dans mon cœur et dans mes oreilles : + je m’éloigne + je l’entend, et même les flics ferment leurs gueules, j’entends la chorale qui reprend :

Je suis fille de berbère, qui garde vos enfants
Fille de Chibani, peintre en bâtiment
P’tite fille de Polonais, mineur près de Noyelles
Fille de Sénégalaise qui brique vos hôtels

*** lalalala ***

Ouvrière tunisienne, qu’exploitent des français
Paysanne bolivienne, qu’on a expropriée
Ils colonisent nos terres, comme ils ont pris nos corps
On ne se laisse pas faire, on les mettra dehors

*** lalalala ***

Je fille d’un homme qui a tué ma mère
Enfant de tous ceux qui coupèrent dans ma chair.
Je suis une putain qui traverse les frontières
Enfant palestinienne qui vous jette des pierres

*** lalalala ***

Je suis fille de sorcière que l’on n’a pas brûlée
J’accompagne les naissances et j’aide à avorter
Je soigne aussi nos morts pour qu’on reste vivants
Je n’ai pas de pays, je suis fille du vent.

*** lalalala ***

Je suis lesbienne noire, mère et aventurière
Je suis trans polonais qui brille dans la lumière
Sans état non binaire, handi queer et sans âge
Je revendiquerai les chemins de bocage

*** lalalala ***

Je suis filles des mers, on ne m’a pas noyée
Cessez de m’exploiter, cessez d’avoir pitié
Migrante combattante, pour me réinventer
C’était sujet de honte, j’en ferai ma fierté

*** lalalala ***

Je panse mes blessures au milieu des forêts
Entourées de mes soeurs, des animaux, des fées
J’habiterai la trouble jusque dans les cités
Où nous aurons tissé des liens d’adelphité

Des larmes coulent doucement sur mes joues et j’vois qu’je sème un peu de merde partout où j’vais. Un mec derrière moi demande à « ça veut dire quoi adelphité ? », et moi tandis que j’essayais de me redonner une contenance, je me dis que précisément, je n’en n’ai pas la moindre idée.
Sur le papier qu’on m’a donné, il est écrit que les paroles de cette chanson sont de Charlotte Bienaimé. Donc à Charlotte, à ma maman et sa voiture, à tous les gosses et aux migrantes, à toutes les personnes qui pensent qu’on peut lutter contre l’inceste, le viol, le silence, le mensonge, et toutes nos pathologies, aux sans papiers, aux sans papières, à toutes les chelous du monde, à tous les monstres du monde entier, aux cendrières, aux cendriers, à tous les gens qui sont bizarres et sur le dos de qui poussent des fleurs, à toutes ces folles qui aiment le flou, à toutes les flemmes et toutes les flammes, à tous les poètes à problèmes, à toutes les poètes sans vertèbres qui ne connaissent pas leur propre adresse, aux bohémiens aux bohémiennes, aux p’tits bébés et aux vieilles biques, à toutes les personnes non binaires et aux féministes à vélo, à toutes les plages et aux mendiantes, aux déguisées de la manif’, et à toutes celles qui, comme moi, depuis des années, attendaient :

je dis « douow »

Léïla Chaix

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