Mystique du déconfinement : vous avez dit « sales juifs » ?

Soudain le Talmud (suite…) par Ivan Segré

paru dans lundimatin#248, le 23 juin 2020

Dans les premiers mois de l’année 2015, nous avions proposé une étude d’un extrait du Talmud [1], où il était question de la condamnation à mort de rabbi Shimon bar Yohaï par l’empire romain. A l’occasion d’un « Lundisoir », nous sommes revenus sur ce passage, pour en découvrir la suite et en proposer un commentaire libre. Voici le texte, légèrement remanié, de notre intervention au Théâtre de l’échangeur.

1. Traduction (Shabbat, 33b) :

Rabbi Shimon et son fils allèrent se cacher dans la maison d’étude. Chaque jour, sa femme leur apportait un pain et une cruche d’eau, et ils s’en nourrissaient. Mais la pression policière s’accrut, et rabbi Shimon dit à son fils : « Les femmes sont conciliantes, il se pourrait qu’ils la torturent, et alors elle parlerait ». Ils quittèrent la maison d’étude et se cachèrent dans une caverne.

Un miracle se produisit : un caroubier poussa et une source d’eau jaillit. Ils enlevèrent leurs vêtements et s’assirent jusqu’au cou dans le sable, ensevelis. Ils étudiaient ainsi toute la journée, et quand venait le temps de prier, ils se rhabillaient et priaient. De la sorte, leurs vêtements ne s’abîmaient pas.

Ils passèrent ainsi douze années dans la caverne. Puis vint Elyahou, qui se tint à l’entrée de la caverne, et dit : « Qui fera savoir au fils de Yohaï que César est mort et que son décret est abrogé ». Ils sortirent de la caverne.

Ils virent des hommes qui labouraient et semaient. Ils se dirent : « Voici des hommes qui délaissent la vie éternelle pour la vie éphémère ». Partout où rabbi Shimon et son fils portaient leurs regards, ça brûlait.

Une voix se fit entendre du ciel, qui leur dit : « Êtes-vous sortis de la caverne pour détruire mon monde ? Retournez-y donc ».

Ils y retournèrent, et après douze nouvelles lunes, ils dirent : « La punition des méchants en enfer est d’une durée de douze lunes ». Une voix se fit entendre du ciel : « Sortez de votre caverne ». Ils sortirent. Et alors, tout ce que rabbi Elazar frappait, rabbi Shimon le rétablissait. Il dit : « Mon fils, toi et moi, c’est suffisant pour le monde ».

L’après-midi d’une veille de sabbat, à l’approche du crépuscule, ils virent un vieil homme empressé, qui tenait en main deux bouquets de myrtes. Ils lui demandèrent : « Que représentent ces deux bouquets pour toi ? » Il leur répondit : « C’est pour honorer le sabbat ». - « En ce cas, qu’il te suffise d’en avoir un ». - « Un pour se souvenir, un autre pour garder ». Rabbi Shimon dit à son fils : « Vois comme les commandements sont chers au cœur du juif ». Et ils s’apaisèrent.

2. Commentaire :

La maison d’étude :

« Rabbi Shimon et son fils allèrent se cacher dans la maison d’étude. Chaque jour, sa femme leur apportait un pain et une cruche d’eau, et ils s’en nourrissaient. Mais la pression policière s’accrut, et rabbi Shimon dit à son fils : « Les femmes sont conciliantes, il se pourrait qu’ils la torturent, et alors elle parlerait ». Ils quittèrent la maison d’étude et se cachèrent dans une caverne. »

Le premier refuge de rabbi Shimon, c’est donc la maison d’étude, beth ha-midrash : la maison du midrash. Le midrash, c’est l’art de la déconstruction et reconstruction du sens des énoncés, des textes, des commandements. La maison d’une révolution permanente du sens de la loi.

On s’y contente du pain et de l’eau qu’apporte la femme ; celle qui se situe à l’extérieur de la maison d’étude, dans la vie pratique, dans l’histoire, où elle affronte concrètement le pouvoir romain, après que son mari l’a défié par sa parole.

Mais la pression policière s’accroît. Et rabbi Shimon a une idée générale au sujet des femmes : elles sont « conciliantes ». Le texte original dit : nashim datan kala alehen ; ce que d’autres traduiraient plutôt ainsi : « les femmes ont un esprit faible ».

L’idée générale, en générale, c’est qu’avoir, au sujet des femmes, une idée générale, c’est d’ores et déjà sexiste. Alors quand l’idée générale, c’est qu’une femme, par nature, est influençable, et parle volontiers, ce n’est plus seulement sexiste, c’est ultra-sexiste. Et c’est ce que je trouve merveilleux dans ce passage : cette apparence ultra-sexiste du jugement de rabbi Shimon sur la femme.

Parce que précisément, c’est une apparence. Dire : « il vaut mieux changer de planque, parce qu’une femme, ça parle trop », c’est évidemment un énoncé sexiste. Mais dire : « il vaut mieux changer de planque, parce qu’une femme, ça parle trop sous la torture », ce n’est plus un énoncé sexiste, c’est une blague de Woody Allen ou Groucho Marx.

Donc Rabbi Shimon et son fils, après s’être réfugiés dans la maison du midrash, changent de planque et se réfugient dans une caverne, où ils seront à l’abri de la police romaine. Nul n’est dans le secret, pas même la femme de rabbi Shimon. Est-ce à dire qu’elle se trouve elle-même, dorénavant, à l’abri de la police romaine ? Ou est-ce à dire qu’elle ne parlera donc pas, pas même sous la torture ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que la condamnation à mort de rabbi Shimon l’isole des autres rabbis de sa génération, puis de sa femme. Il reste seul, accompagné toutefois de son fils, avec qui il étudie.

La caverne des brigands :

« Un miracle se produisit : un caroubier poussa et une source d’eau jaillit. Ils enlevèrent leurs vêtements et s’assirent jusqu’au cou dans le sable, ensevelis. Ils étudiaient ainsi toute la journée, et quand venait le temps de prier, ils se rhabillaient et priaient. De la sorte, leurs vêtements ne s’abîmaient pas. »

Ils habitent donc dans une caverne : en guise de pain, un caroubier ; en guise de cruche d’eau, une source. Le miracle supplée à l’absence de la femme.

Pour préserver leurs vêtements de l’usure, ils se dévêtissent ; pour ne pas être nus, ils s’ensevelissent dans le sable, jusqu’au cou ; et ainsi ils étudient la Torah. Et quand vient l’heure de prier, ils se redressent, s’habillent et prient. On se croirait dans une pièce de théâtre de Samuel Beckett. Oh les beaux jours.

C’est donc cela, la caverne : un lieu d’étude et de prière, un lieu de beaux jours. C’est comme la maison du midrash, sauf que c’est une caverne, un lieu souterrain, caché. Rabbi Shimon et son fils y sont seuls au monde. Pour étudier en havrouta : l’étude duelle de la Torah.

La venue du prophète :

« Ils passèrent ainsi douze années dans la caverne. Puis vint Elyahou, qui se tint à l’entrée et dit : ‘‘Qui fera savoir au fils de Yohaï que César est mort et que son décret est abrogé’’. Ils sortirent de la caverne. »

« Elyahou », c’est le prophète Elyahou, qui selon un savoir traditionnel annonce les temps messianiques. Il est venu à l’entrée de la caverne, mais ni il n’est entré, ni il ne s’est adressé à ses occupants. Il leur a fait savoir, mais sans leur parler : César est mort. Sa haine est morte avec lui.

C’est qu’apparemment, César en voulait personnellement à rabbi Shimon. Son décret n’était pas abstrait ; il était le décret d’un homme contre un autre. Le décret d’un empereur de Rome contre un rabbi du Talmud.

« Tu quoque fili », aurait dit un certain César, lorsque son fils adoptif lui a planté un couteau dans les reins.

L’étude duelle, dans le Talmud, est la norme. Les maîtres vont par pair : Rav et Schmuel, Abbaïé et Rava, Ravina et rav Ashi, etc. Mais dans le cas de rabbi Shimon et rabbi Elazar, il y a ceci de particulier qu’il s’agit d’un père et de son fils, réfugiés dans une caverne.

C’est peut-être une manière de dire qu’entre César et rabbi Shimon, l’antagonisme est transgénérationnel. C’est peut-être aussi une manière de dire que César ne laisse rien après lui : une fois mort, son décret tombe, comme un fruit pourri. Les deux rabbis sortent de la caverne.

Le feu du regard :

« Ils virent des hommes qui labouraient et semaient. Ils se dirent : « Voici des hommes qui délaissent la vie éternelle pour la vie éphémère ». Partout où rabbi Shimon et son fils portaient leurs regards, ça brûlait. »

Qu’est-ce qu’ils ont vu dans ces hommes, occupés au travail, au labeur, à la peine ? Ils ont vu une erreur fondamentale, une perte infinie. Pour approcher ce dont il est peut-être question ici, consultons un texte contemporain, paru en 2007 :

« L’ordre du travail fut l’ordre d’un monde. L’évidence de sa ruine frappe de tétanie à la seule idée de tout ce qui s’ensuit. Travailler, aujourd’hui, se rattache moins à la nécessité économique de produire des marchandises qu’à la nécessité politique de produire des producteurs et des consommateurs, de sauver par tous les moyens l’ordre du travail. Se produire soi-même est en passe de devenir l’occupation dominante d’une société où la production est devenue sans objet : comme un menuisier que l’on aurait dépossédé de son atelier et qui se mettrait, en désespoir de cause, à se raboter lui-même ». (L’Insurrection qui vient, La Fabrique, p. 35)

Je reviens au texte antique. Croyant œuvrer, ces hommes délaissent la vie éternelle. C’est ce qu’ont vu rabbi Shimon et rabbi Elazar. Et leur regard s’est enflammé : partout où ils le portent, ça brûle. A peine sortis de la caverne, ils enflamment le monde. Pour approcher encore ce dont il est peut-être question ici, je reprends la lecture du texte contemporain :

« La visibilité est à fuir. Mais une force qui s’agrège dans l’ombre ne peut l’esquiver à jamais. Il s’agit de repousser notre apparition en tant que force jusqu’au moment opportun. Car plus tard la visibilité nous découvre, plus forts elle nous trouve. Et une fois entré dans la visibilité, notre temps est compté. Soit nous sommes en état de pulvériser son règne à brève échéance, soit c’est lui qui sans tarder nous écrase » (Insurrection, p. 103).

Qu’est-ce que pulvériser le règne de la visibilité ? Ce n’est bien sûr pas le fait de labourer et de semer qui signalent les hommes ou les femmes soumis à ce règne, c’est une certaine manière de labourer et de semer. Mais il y aurait donc une autre manière de labourer et de semer, cette fois liée à l’invisible. Je poursuis la lecture du texte contemporain, cette fois le troisième volume, celui de 2017 : « Seule une affirmation a la puissance d’accomplir l’œuvre de la destruction. (…). Le communisme est le mouvement réel qui destitue l’état de choses existant » (Maintenant, La Fabrique, p. 85).

Retour dans la caverne :

« Une voix se fit entendre du ciel, qui leur dit : ‘‘Êtes-vous sortis de la caverne pour détruire mon monde ? Retournez-y donc’’ ».

Les deux rabbis enflamment le monde. Rien n’en subsistera, si l’invisible doit régner absolument sur le visible. Il faut donc qu’ils retournent dans la caverne. Encore une année. Pour qu’il y ait treize années d’étude, de pensée, de prière, cachés dans la caverne. « Car plus tard la visibilité nous découvre, plus forts elle nous trouve ». C’est une dizaine de siècles plus tard qu’émergera un texte écrit attribué à rabbi Shimon et son fils : le Zohar.

La seconde sortie de la caverne :

« Ils y retournèrent, et après douze nouvelles lunes, ils dirent : « La punition des méchants en enfer est d’une durée de douze lunes ». Une voix se fit entendre du ciel : ‘‘Sortez de votre caverne’’ . Ils sortirent. Et alors, tout ce que rabbi Elazar frappait, rabbi Shimon le rétablissait. »

La première fois, partout où le père et le fils portaient leur regard, ça brûlait. A présent, là où le fils frappe du regard, celui du père rétablit. Comme si le fils détruisait le visible, pour que le père donne à l’invisible une visibilité nouvelle.

La Torah orale, traditionnellement placée sous le signe du féminin, est-ce le regard duel, contradictoire et dialectique de rabbi Shimon et rabbi Elazar ? L’un qui frappe, l’autre qui rétablit ? Comme lors de la sortie d’Egypte, où aux dix frappes succèdent les dix paroles ?

Je reprends la lecture du texte contemporain, cette fois le second volume, paru en 2014  : « On le redécouvre à présent : la discipline véritable n’a pas pour objet les signes extérieurs d’organisation, mais le développement intérieur de la puissance » (A nos amis, La Fabrique, p. 236).

La puissance dont il est question ici n’est pas phallique. De quelle nature est-elle ? Féminine ? Oui, on pourrait peut-être le dire ainsi. C’est la puissance du féminin. Je cite le même livre, une plus en amont : « Dans cette époque, il faut considérer le tact comme la vertu révolutionnaire cardinale, et non la radicalité abstraite » (souligné dans le texte, p. 148).

Daï le-olam ani ve-ata

Rabbi Shhimon dit alors rabbi Elazar : « Mon fils, toi et moi, c’est suffisant pour le monde ». Le texte original dit : daï le-olam ani ve-ata.

Le mot daï signifie « ça suffit », ou « c’est suffisant » ; daï c’est l’idée de limite, comme on dirait : « il y a des limites » ; le-olam, littéralement, c’est « pour le monde », mais ça peut aussi vouloir dire « pour l’éternité ». Daï le-olam, ça peut donc être traduit : « ça suffit pour le monde », ou « c’est suffisant pour l’éternité » ; « ani ve ata », « moi et toi ».

Le rabbin Désiré Elbèze, dans sa traduction du traité Shabbat, propose ici : « il suffit pour le monde, ma présence et la tienne ».

Qu’est-ce que rabbi Shimon peut bien vouloir dire par là : daï le-olam ani ve-ata ?

On pourrait faire l’hypothèse que rabbi Shimon, ici, expérimente que cela suffit, une seule havrouta, une étude duelle, en l’occurrence celle des deux rabbis, père et fils, pour qu’on puisse dire : une révolution est en marche. Les fondements de notre présence au monde sont rétablis. Tikkun.

Je cite à présent un autre texte contemporain, de Benny Lévy, ancien maoïste, fondateur de la Gauche prolétarienne, puis secrétaire de Sartre, finalement devenu rabbi à Jérusalem. C’est un extrait d’un livre paru en 2002, Le meurtre du pasteur. Critique de la vision politique du monde :

« Comme Abraham. Abraham le passeur, l’Hébreu. Pourquoi était-il seul ? Quand le monde voyait une ville imprenable – avec des buildings, un Etat, des appareils, une armée puissante, etc. -, Abraham, seul, voyait une ville en flammes : là où les gens voyaient des « choses », Abraham ne voyait que du feu, il voyait les choses se consumer. C’est cela même que les 600 000 ont vu. A partir du moment où on voit des voix on ne voit pas les « choses », cela commence à brûler : le feu consume la substance prédicative des choses. […] Quand le verset des Psaumes dit : « la voix du Nom selon la puissance », que dit-il ? simplement qu’un sujet est une puissance. Mieux : il y a subjectivation parce qu’il y a puissance. Et il y a puissance parce qu’il y a une vision différenciée de la Voix : voilà ce qui se passe au Sinaï. [Il n’y a] Plus de petits ego transcendantaux – [mais] des puissances de subjectivation ! Dont la plus haute : celle de Moïse » (Meurtre du pasteur, Grasset/Verdier, p. 251-252).

La saveur du Shabbat :

« L’après-midi d’une veille de sabbat, au crépuscule, ils virent un vieil homme empressé, qui tenait en sa main deux bouquets de myrtes. Ils lui demandèrent : « Que représentent ces deux bouquets pour toi ? » Il leur répondit : ‘‘C’est pour honorer le sabbat’’ ».

Le sabbat, c’est le septième jour : jour du souvenir de la création du monde et de la sortie d’Egypte ; il est interdit d’œuvrer en ce jour, c’est-à-dire de mettre en forme la matière ; souvenir et garde ; comme il est écrit dans la Torah, une fois « souviens-toi du jour du sabbat », une autre fois « garde le jour du sabbat » ; d’où la réponse du vieil homme à la question qu’on lui pose :

  • « En ce cas, qu’il te suffise d’en avoir un ». - « Un bouquet pour se souvenir, un autre pour garder ».

La réponse du vieil homme témoigne apparemment que le monde est sauvé :

« Rabbi Shimon dit à son fils : « Vois comme les commandements sont chers au cœur d’Israël ». Et ils s’apaisèrent. »

Qui est ce vieil homme aux deux bouquets de myrte, qui s’empressent avant l’entrée du sabbat ? C’est peut-être un vieil homme rencontré par hasard ; c’est peut-être le prophète Elyahou. Quoi qu’il en soit, ses deux bouquets de myrte ont apaisé les deux rabbis, père et fils. Comme si, après s’être nourri de pain et d’eau et s’être vêtu du sable de la caverne, ils avaient perçu la saveur d’un monde vrai. A commencer pas le mot : « fleur ». A nos amis :

« A terme, cependant, le rapport abstrait de l’homme occidental au monde s’étant objectivé dans tout un ensemble de dispositifs, dans tout un univers de reproductions virtuelles, le chemin vers la présence s’en trouve paradoxalement réouvert. Comme nous finirons par nous détacher de tout, nous finirons par nous détacher même de notre détachement. Le matraquage technologique nous rendra finalement la capacité à nous émouvoir de l’existence nue, sans pixel, d’un chèvrefeuille » (p. 118-119).

Conclusion :

Qu’est-ce que le décret de César ? Du texte antique au texte contemporain, c’est une réalité bien documentée :

« Déserter la politique classique signifie aussi assumer la guerre, qui se situe aussi sur le terrain du langage. Ou plutôt sur la manière dont se lient les mots, les gestes et la vie, indissociablement. Si l’on a mis tant d’efforts à emprisonner pour terrorisme quelques jeunes paysans communistes qui auraient participé à L’insurrection qui vient, ce n’est pas pour un « délit d’opinion », mais bien parce qu’ils pourraient incarner une manière de tenir dans la même existence des actes et de la pensée. Ce qui n’est généralement pas pardonné » (L’insurrection, p. 137).

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