Maria Cartones, Chiapas 1975

Par Francesca Barca

paru dans lundimatin#100, le 17 avril 2017

« Maria Cartones » est le titre d’une photo du Mexicain Antonio Turok, prise à San Cristóbal de las Casas, Chiapas, en 1975.

L’histoire de Maria Cartones est aussi triste et déchirante que le suggère la photo de Turok. Une histoire qui mêle la réalité à l’Histoire, puis devient légende. Un document historique.

Indienne de San Juan Chamula (communauté maya tzotzil autonome, à quelques kilomètres de San Cristobal), Maria était -­‐ ou aurait été -­‐ l’épouse d’un homme exerçant une charge religieuse au sein de sa communauté. Mort avant de pouvoir terminer son devoir, c’est son épouse qui endossa le rôle de Martoma Sacramento, la « gardienne du saint », une haute charge religieuse et la plus élevée qu’une femme puisse exercer.

L’office, bien que prestigieux, est coûteux : Il requiert des frais que Maria ne peut assumer. Aussi sa communauté l’autorise-­‐t-­‐elle à se rendre à San Cristóbal pour vendre quelques produits artisanaux ou issus de la terre.

A San Cristóbal l ou en chemin, Maria est agressée et violée. De cette violence naît un fils. La honte entraîne son exclusion de la communauté et la laisse sans toit, ni lieu où s’abriter. A la naissance, son fils est pris, ou recueilli, par un groupe de religieuses. Qu’elles l’aient adopté ou bien enlevé, peu importe.

Et Maria devient « folle »… Elle vit en mendiante, sans toit, grimaçant et criant par les rues de San Cristóbal. Sans domicile, sans son fils, rejetée par sa communauté.

Son visage, recouvert de boue, d’immondices et d’excréments, est un masque qui lui permet de tenir éloignés ceux qui ont abusé d’elle. Une rage qu’elle hurle à travers les rues de San Cristóbal. C’est ce qu’on raconte : Maria criait dans les rues de la ville.

« Maria » est probablement un prénom inventé, choisi comme symbole de la femme qui souffre, sans rédemption, de même que le nom « Cartones », qui renvoie aux personnes qui vivent dans la rue, dans des cartons, justement.

Mais l’histoire est bien réelle, du moins en partie. Une mendiante nommée « Maria Cartones » a bien existé à San Cristóbal. On la retrouve dans divers récits et histoires, pas toujours cohérents. Il y a même ceux qui racontent qu’elle a été internée dans un hôpital psychiatrique de Mexico.

Mais son histoire n’est pas seulement celle de « cette » Maria. C’est une histoire qui ressemble à celles de tant de femmes indigènes du Chiapas : une légende, une vérité romancée, qui relate la réalité de l’oppression, de l’exploitation, de la violence et de la domination. Une histoire particulière qui dit l’histoire commune à un groupe, à un peuple, et qui naît bien avant les années 1970 (quand fut prise la photo) et se prolonge bien au-­‐delà.

Anna Susi, historienne et iconographe, a beaucoup étudié les photos de Turok poursa thèse de doctorat en Etudes latino-­‐américaines (qui va être publiée). Elle explique que la pratique féminine consistant à se recouvrir le visage de terre, se vêtir de loques et se rendre « détestable » aux yeux de l’homme (du conquérant) a été retrouvée dans des chroniques de l’époque suivant la colonisation espagnole. Les femmes auraient usé de cet expédient pour éviter les agressions sexuelles et / ou de devenir une part du « butin » des conquistadores.

On peut trouver la photo de Maria Cartones dans le très beau livre Chiapas. El fin del silencio, qui constitue une rétrospective des images que Turok a prises dans le Chiapas, de 1973 à 1975. Des bribes uniques de la vie de cet Etat et de la communauté indigène, qui rassemblent les différents visages du Mexique. Il ne s’agit pas uniquement de la communauté indigène, pas uniquement du zapatisme. Il s’agit de l’essence d’une réalité complexe, qui va des grandes propriétés latifundiaires à la pauvreté extrême, de la guérilla à la vie des communautés, de la religion aux rapports familiaux.

On peut voir les travaux de Turok dans l’exposition “La semilla y la esperanza. Las luchas armadas vistas por Antonio Turok“, qui se tient actuellement à Tijuana, jusqu’en août 2016.

Francesca Barca

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