Manifeste pour la suppression générale de la police nationale

paru dans lundimatin#248, le 23 juin 2020

Finalement, le débat se sera imposé dans l’espace public, « faut-il en finir avec la police ? » ou plutôt, « comment l’abolir ? ». C’est la question que pose le mouvement mondial déclenché par l’assassinat de George Floyd aux Etats-Unis et qui en entraîne de nombreuses autres. Que la fonction sociale de la police soit de maintenir un certain ordre du monde, un certain régime de domination, c’est désormais une affaire entendue. Reste le plus gros mensonge anthropologique sur lequel son existence repose : sans son exercice de la violence « légitime » nous serions incapables de nous donner des règles de vie communes et nous entretuerions à la première occasion. En finir avec la police, c’est d’abord et aussi se débarrasser de cet infantilisme. Afin d’alimenter ce débat, nous publions ce manifeste anonyme qui propose, entre autres choses, de restaurer pacifiquement l’honneur des policiers en leur offrant la possibilité de changer de métier.

« Le degré extrême de la privation d’honneur est la privation totale de considération infligée à des catégories d’êtres humains. Tels sont, en France, avec des modalités diverses, les prostituées, les repris de justice, les policiers, le sous-prolétariat d’immigrés et d’indigènes coloniaux…
De telles catégories ne doivent pas exister.

Le crime seul doit placer l’être qui l’a commis hors de la considération sociale, et le châtiment doit l’y réintégrer. »
Simone Weil, L’Enracinement

« La Divinité étant leur pasteur, les hommes n’avaient point besoin de constitution politique. »
Platon, Les Lois

« J’ai vu hier la maison des canons avec lesquels on renverse les remparts, je vois aujourd’hui la machine, l’imprimerie, avec laquelle on renverse les rois. Ce qui en sort ressemble à une goutte d’eau tombée du ciel : si elle tombe dans le coquillage entrouvert, elle produit la perle ; si elle tombe dans la bouche de la vipère elle produit le venin. »

Abd El-Kader, 1852

Le policier roi

 La fin de la police est quelque chose de vague et d’irréel. Si elle était réelle, elle exigerait un très grand effort d’attention, car une conception du bien public et de la justice n’est pas chose facile à penser. L’existence de la police est palpable, évidente, et n’exige aucun effort pour être reconnue. Il est ainsi inévitable que la police soit, à elle-même, sa propre fin. La transition est facile. On pose en axiome que la condition, nécessaire et suffisante, pour que la police participe efficacement à la conception du bien public et de la justice, en vue desquelles elle existe, est qu’elle possède une large quantité de pouvoir.

 Ce pouvoir, pour être précis, est le monopole légal de la force publique, la violence que l’État autorise, pour faire respecter sa loi. Aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. La police se trouve, par l’effet de ce qu’elle pense, servir la justice, pas seulement les lois de la nation, dans un état continuel d’impuissance, qu’elle attribue toujours à l’insuffisance du pouvoir dont elle dispose. En effet, les policiers ne pensent pas servir uniquement les lois, mais ils pensent aussi servir la justice, protéger la veuve et l’orphelin, ou du moins on leur prête cette pensée. Ainsi la tendance essentielle de la police est totalitaire. C’est précisément, parce que la conception du bien public et de la justice, propre à la police, est une fiction, une chose imaginaire, sans réalité, qu’elle impose la recherche de la puissance totale. Ce qui n’existe pas du tout n’est jamais limitable. Croire que l’État limite la police, c’est croire, tout simplement, que l’État a plus de réalité que la police, qui est pourtant l’incarnation de l’État, et sa présence dans la vie réelle la plus évidente [1].

 La notion de police est prise ici dans la signification que tout habitant d’un État moderne industrialisé, démocratique ou non, lui donne. Dans ce cas, le même mot, dans les pays du monde entier, désigne une même réalité. Il a ces racines sous sa forme actuelle dans les pays capitalistes. Plus particulièrement en France, à qui en revient la paternité sous l’ancien régime. Le policier, en plus d’incarner l’État, incarne la défense de la propriété privée (« délinquance d’appropriation » comme il est écrit désormais dans les rapports de police pour sanctionner ces délits dans les manifestations) de la même façon qu’il donne une réalité à l’idée d’État, il en donne une à celle de propriété privée. Cette défense de la propriété privée, est ce qui conduit à terme la police à appliquer systématiquement une discrimination ethnique. Le racisme des individus en uniforme n’y participe que dans une plus faible mesure et n’est pas le nœud du problème, on y reviendra. Le problème de la police n’est pas le racisme. Le problème du racisme ne peut avoir de réponse structurelle et c’est ainsi, sachant cela, que chaque remise en cause de l’activité policière se focalise sur son racisme au lieu de remettre la totalité de l’activité policière en cause. Car pour les innocents, il y aura toujours des bons policiers et des mauvais policiers, comme dans la tête des collaborateurs de Vichy, il y avait des bons et des mauvais nazis.

 Il n’y aurait pas assez de place, dans ces lignes, pour décrire en détail le mal que la police a commis et commet encore, en France et dans le monde. Ce mal est commis selon deux axes : la répression carcérale (forme moderne et plus savante de l’esclavage colonial) et les violences ordinaires (visant à détruire l’individu et créer le citoyen). Le danger de l’existence de la police est négligé par l’ensemble des citoyens des États (hormis ceux qui en sont directement victimes). Pire, ce danger est assumé comme un mal nécessaire car on lui rattache un bien : l’exercice du maintien de l’ordre et de la force publique. La police est une subsistance des inégalités qui survivent et n’ont pu être détruites par la Révolution de 1789. Elle permet à la notion de droit de prendre une réalité, sous la menace qu’est la violence. Le policier est le rêve des États comme forme parfaite de citoyenneté [2] et celui des citoyens comme forme parfaite de justice. La police comme institution s’impose aux démocraties et républiques imparfaites actuelles, avec la force de l’évidence, au nom même de la défense de ces mêmes régimes bienfaiteurs. La disparition de la police, en tant que telle, ne peut être donc qu’une étape obligatoire dans la progression humaine, vers un contrôle plus efficace et strict de la force dont elle dispose pour contraindre, au profit d’une minorité. C’est-à-dire, si la France accède un jour à la démocratie.

 Le mot police est employé ici dans son sens le plus strict, sans référence directe à la notion de policing anglo-saxonne ou de Polizeiwissenschaft [3] allemande, qui fait apparaître plus nettement l’étymologie du mot, et le rôle de gardien de l’ordre de la cité qu’exerce aussi la police. Pour expliquer le mot policing, disons simplement qu’il s’agit d’une des missions principales de la police et sûrement la plus floue, qui peut très bien consister, par exemple, à contrôler les individus au faciès dans les quartiers populaires. C’est-à-dire, toutes les formes de contrôle de la population qui lui sont reconnues par l’État comme son rôle. Michel Foucault dans Omnes et singulatim donne une définition plus large : la police est l’ensemble du savoir et des instruments qui permet à un État de se développer [4]. On dira seulement que si les théoriciens de l’État pensaient en terme de police (ici au sens de policing) dans leur tentative de rationalisation du pouvoir de l’État, c’était qu’ils avaient surtout à cœur de prouver l’existence de l’État de façon autonome, s’appuyant sur la rationalisation de sa violence. Aujourd’hui dans les quartiers accablés de misère où l’État se contente de distribuer l’aumône sans jamais s’incarner autrement que dans une bureaucratie étouffante et inhumaine, la police permet de faire exister l’État. Là où l’État est faible, la police agit plus brutalement encore qu’à l’ordinaire. L’école elle-même est disciplinaire dans ces quartiers. Voyant l’impuissance de la justice, face à cette action policière dont la brutalité tend à faire reculer l’amour de l’État dans les cœurs des concitoyens de ces quartiers, les hommes politiques jugent, paradoxalement, qu’il faut une police plus brutale encore (« au karcher ») et non pas un État plus juste. Et plus cette situation s’aggrave, plus la police est défendue, comme un étendard contre la violence de la révolte qui gronde. Sous cet étendard se rassemblent les bonnes gens, prêts à s’introduire toute entière une matraque dans l’anus pour prouver leur soutien à la police, je l’espère.

 La violence protège-t-elle réellement de la justice ? Pour un temps seulement. Il est vrai qu’il faut craindre toute violence, sans pour autant fermer les yeux d’épouvante, en négligeant les causes de celle-ci. Et dans ce cas précis, la cause de toute violence dans nos régimes politiques est attribuable à l’action ou la non-action de la police. La police qui s’assure de maintenir, loin des sphères de revendication légitime, les habitants des quartiers pauvres. Ceux-ci comprennent la violence de la police comme un rejet définitif de l’État et l’impossibilité, de toute évidence, d’être entendus pour leurs revendications à sortir de la pauvreté.

 Cette définition réduite, est prise dans un but simple et pratique, pour éviter le genre de définition paradoxale qu’amènent les réflexions sur la police, comme instrument de l’État [5] ; celle-ci explique la réaction paradoxale des hommes politiques, citée plus haut.

De Vichy à Sarkozy...

 Il s’agit donc de considérer l’abolition de la police comme un fait à accomplir à partir de sa structure actuelle en France. Pour envisager une telle chose, on peut se tourner vers un homme, qui dans ce domaine a entrepris de réaliser malgré lui une partie de cette vision : Nicolas Sarkozy. Il résume sa stratégie, lors d’une conférence de presse où il cible la préfecture de police de Toulouse :

Le travail de prévention que vous faites est très utile, mais vous n’êtes pas des travailleurs sociaux. Organiser un match de rugby pour les jeunes du quartier c’est bien, mais ce n’est pas la mission première de la police. La mission première de la police : l’investigation, l’interpellation, la lutte contre la délinquance.

 En regardant attentivement les violences physiques qui sont infligées au cheptel, on peut peut-être plaider dans l’étable contre les bergers maltraitants et profiteurs puis les renvoyer. Mais je n’y crois pas. Plaider pour la suppression de la police à un citoyen qui n’a jamais abordé que, de très loin, ce problème, donne parfois l’illusion de parler réellement à du bétail. Mêmes réponses unanimes : « Pour mettre quoi à la place ? On ne peut pas supprimer le crime », « Ce serait le chaos sans la police ! », « Cela n’arrive pas au bon citoyen », « Cela dépend de la couleur de peau », « Il nous faut des chiens de bergers ! ». Il faudrait étudier en détail cette complicité qui lie le citoyen à la police, non seulement dans les phénomènes de délation mais aussi dans l’ethnographie de la tradition du port des armes et le respect accordé à ceux qui les portent [6].

 Nicolas Sarkozy a exploité à son avantage les subtilités de la psychologie policière et la duplicité du citoyen à l’égard de celle-ci, son désir de protection. Mais la stratégie développée par Sarkozy, pour supprimer la police de proximité, est révélatrice, en critiquant la police comme moyen dont les fins peuvent être sans cesse redéfinies par l’État. Ces fins ne sont jamais clairement définies, dans la tête du citoyen. Mais ce qui parle toujours au cheptel, c’est le nombre. Le nombre est la religion et la mystique du bétail. Les nombres et le calcul sont tout un art magique pour ces citoyens qui sombrent dans la pensée animale, la pensée collective du gros animal platonicien. Ce troupeau, veut pratiquer l’arithmétique sans connaître la géométrie. Il ne sait pas tendre la joue gauche, il sait seulement courber l’échine par peur des coups. Mais le nombre est sa force, il faut parler chiffres pour convaincre le troupeau.

 Il faut signaler par ces chiffres l’inefficacité des moyens et à terme abolir la police. Toute forme de débat sur la géométrie simple du problème, mais qui mérite une attention supérieure, ne convainc jamais vraiment le troupeau. Les chiffres et seulement les chiffres permettent à l’individu moderne, qui a refusé les lumières de sa conscience et qui possède une mentalité petite bourgeoise, de se saisir objectivement de n’importe quel problème, ou du moins c’est ce qu’il croit. Les chiffres qu’on peut consulter sur la lutte contre la criminalité donnent d’ailleurs raison au discours qui voudrait abroger la police. En vérité il s’agit d’un artifice rhétorique, et non pas d’un effort de sortir les citoyens de la pensée animale, qui leur demanderait, chacun individuellement, de faire ces calculs eux-mêmes.

 Dans le discours de Sarkozy, les chiffres sont le but fixé et le taux d’élucidation n’est pas assez élevé, chose paradoxale. Plus il y a de policiers plus il y a de crimes signalés ; si le taux d’élucidation est jugé trop bas, c’est qu’ils font mal leur travail. Et en quoi consiste ce travail ? À produire des chiffres. Et sur la base de ce mauvais résultat, Sarkozy en déduit l’inutilité de la police de proximité et la supprime du même coup. Il est remarquable que c’est avec la même stratégie que les utilitaristes anglais ont appuyé l’adoption d’une state police au Parlement. Il est remarquable que Sarkozy ne cite pas les chiffres également (13 % d’élucidation des affaires, seulement dans cet exemple, donc 87 % non élucidés comme on peut en déduire). Regarder un taux de criminalité, c’est réellement croire que tous les crimes se valent, dans le sens où, aucun crime ne doit jamais rester impuni. C’est à cette fin, aux yeux du citoyen, qu’est introduite une police dans la cité. Les policiers ont acquis, de nos jours, une conscience syndicale. Je ne dirais pas tout à fait une conscience de classe. La stratégie du chiffre est maintenant négociée par les syndicats de police, qui agissent comme un lubrifiant entre les rouages hiérarchiques. Ce fonctionnement obscur, où les syndicats sont très puissants et donnent des consignes électorales, est proche de la structure d’une mafia en uniforme. Si la mafia cherche à accroître son chiffre d’affaire, la police, elle, cherche à accroître son chiffre d’affaires élucidées. La police a des liens forts avec les politiques et se trouve protégée par la justice étatique comme la mafia l’est parfois elle aussi.

 Mais tous les crimes se valent-ils réellement ? Doit-on encore longtemps croire, qu’au fond, le vol d’un iPhone ressemble (à échelle réduite) à un détournement de plusieurs millions d’euros par un patron ou un élu, et qu’il est donc raisonnable de tuer le premier et de juger les autres avec clémence ? Tous les crimes dont s’occupent les policiers, valent-ils tous indistinctement le même effort pour les résoudre ? Pourquoi la criminalité ne baisse-t-elle pas, malgré le déploiement sans précédent des forces de police dans l’Hexagone, mais est plutôt en constante augmentation ? Cela n’est-il pas l’argument le plus clair en faveur de l’inefficacité de l’institution policière ? Si elle peut déjà tuer impunément à l’heure actuelle, que pourrait-elle de plus en terme de moyens ?

 Le but, alors, humblement admis, est de convaincre le lecteur que la police nationale française est un danger grandissant pour lui-même et ses droits, un obstacle majeur et croissant à l’avènement d’un système démocratique en France. Si ce citoyen s’empare seulement de la question raciale ou de la violence policière sans s’intéresser au fond du problème, alors, il finira inévitablement, sur le long terme, par soutenir une forme de police ou une autre. Jamais il ne réfléchira aux causes en profondeur. Il dira : « En fin de compte il y a des bons et des mauvais policiers. » Jamais il ne se mettra lui-même en cause dans l’équation. En y intégrant le fait, que si des individus dégradent leur honneur en portant un uniforme qui les déshumanise à ce point, c’est d’abord au nom de ce citoyen ! Quand il les juge comme de bons policiers, ce qu’il veut dire en fait c’est : que le mal est humain, et c’est à ce titre qu’il faut réduire les possibilités humaines pour ne pas mal agir. Tout d’abord parce qu’on ne veut pas de mal à l’autre pour son propre bien, selon la maxime kantienne, on ne souhaite pas non plus que l’autre inflige du mal en notre nom. La proposition est donc simple : la suppression de la police nationale en France créée en 1941 [7], l’extraction de cette tumeur dans l’État qu’est la police [8]
. J’ajoute qu’il ne s’agit à aucun moment de lui proposer une réforme ou de la flanquer d’instances de contrôle nouvelles et plus performantes. Car au-delà du danger pour les individus, la police représente un danger pour l’État lui-même quel que soit son régime.

« Les violences policières sont-elles une réalité ? »

 Beaucoup de gens pensent, il est vrai, que la puissance totale de la police et de l’État est un danger. Cette pensée fait peur. Cette peur de l’État policier n’est pas qu’une fiction. Elle a eu lieu en France sous Vichy et actuellement elle demeure encore.

 Les gens à qui on parle de la suppression de la police, se contentent de désirer « plus de justice, de protection et la punition du crime », comme une chose sans limite. S’il y a mille crimes de moins cette année que l’an dernier, si la collecte des contraventions ou la saisie de drogues ont augmenté, ils sont contents. Mais ils désirent que cela continue indéfiniment, dans la même direction. Jamais ils ne concevront que, la police, puisse avoir trop de membres, trop d’armes et trop de moyens. Peut-être le diraient-ils, de la police, mais non de la fin (l’État et sa justice), qu’ils ne discernent pas et dont la police constitue le moyen. Car pour eux la police n’est pas un moyen, mais une fin en elle-même. La croissance du taux d’élucidation et des moyens de la police devient l’unique critère par rapport auquel se définissent, en toute chose, le bon et le mauvais. Les hommes politiques vont utiliser cet argument, pour montrer au citoyen, que la police agit dans son intérêt. Si le taux est trop faible, c’est qu’il n’y a pas assez de moyens ou qu’ils ne sont pas assez efficaces, etc. Exactement comme si le policier était un médecin et les crimes des maladies. Comme elles, les crimes seraient d’une infinie diversité et surgiraient sans fin contaminant les individus (qu’on pense au terme épidémie de crime et on jugera de la surreprésentation de ce parallèle lexical).

 On pense aussi à la police antiterroriste comme une forme de spécialisation médicale, proche de la psychiatrie, avec les centres de déradicalisation. On remarque aussi que pour l’État, le médecin est lui aussi un officier de santé. Le médicament de ce médecin serait la justice pénale. Cette justice n’a qu’un seul objectif maintenir l’ordre et faire respecter la loi. Les remèdes du policier comprennent entre autres : la peine carcérale (l’esclavage), l’exécution capitale (le meurtre), l’interrogatoire de police (la torture), etc. Le policier imaginé sur le modèle du médecin, soigne la société de ses maladies criminelles, fait le diagnostic de ces maladies, etc. Si on peut très bien penser que la médecine survit en l’absence d’un État pour lui donner sa légitimité, on ne peut pas penser cela de la police. Que serait un policier en l’absence d’État ? Le médecin soignera encore, mais que fera alors le policier ?!

 « Si on a un critère du bien, autre que le bien, on perd la notion du bien » dit Simone Weil, dont la Note sur la suppression générale des partis guide ces lignes. Dès lors que la croissance de la police constitue un critère du bien, il s’ensuit inévitablement une pression collective de l’idée de police, sur les pensées des hommes. Cette pression comprend entre autre : la surreprésentation du policier dans les médias de masse, l’expression politique et publique en faveur de la police, mais plus cruellement encore, le désir de justice et de protection du citoyen. On ne remettra pas en cause entièrement les fins, en prônant un anarchisme naïf, mais le moyen que constitue la police, pour parvenir à ces fins.

 Si les fins de l’État sont la vérité, la justice et l’utilité publique, en vue du bien des citoyens, il est possible d’abolir la police en proposant des moyens concrets de répondre à ces fins, dans le cadre étatique, sans l’usage de la violence. Si la violence est une solution aux problèmes que se posent les citoyens et l’État, c’est que le problème n’est pas abordé du tout ou que l’on a renoncé à toute médiation qui correspondrait à une solution. Or la police, nul ne l’ignore, même en vue d’un simple contrôle routier, dispose d’armes, et peut faire usage de la violence, si elle le juge nécessaire. Les fins auxquelles répond la police au moyen de la violence, et, la nature même de cette violence, sont toujours ignorées du citoyen qui se pense dans la loi. S’il se représente les fins, c’est l’application du code pénal, le respect de l’ordre, etc.

 Mais la nature de la violence, qui constitue les moyens dont use la police, est toujours maintenue hors de portée du regard, comme un secret. Les yeux arrachés des manifestants en témoignent, presque à la façon d’une allégorie mythique. Celle du devin Tirésias qui fut frappé de cécité après avoir aperçu Athéna nue. Comme dans la légende, les manifestants ont enfin vu la police sous son armure, puis ont eux aussi perdu la vue, mais ont gagné en perspective et en dons. Ils ont bafoué la chasteté de la police en contemplant sa vraie nature, comme Tirésias, contemplant le corps nubile de la déesse guerrière. Ce n’est plus la déesse au bouclier, protectrice des justes, que voit Tirésias se baignant dans une source, mais en définitive, une jeune vierge. La femme ou l’homme, derrière l’uniforme de police est aussi présumé tel au regard de la justice, vierge de tout crime. La réalité s’est révélée tout autre, comme en témoignent les nombreux éborgnés, mutilés et morts. La violence nue de l’État doit rester invisible au citoyen, comme le corps d’Athéna, pour préserver sa chasteté dans la fable ; c’est aussi la leçon de Pascal sur la force dans Les Pensées. Et c’était le cas, quand elle était réservée aux habitants des quartiers les plus pauvres. Si, dans la fable : « Athéna lui mit alors les mains sur les yeux et le rendit aveugle » (Apollodore III, 6, 7), en échange de leurs yeux, les manifestants éborgnés par la police, n’ont pas reçu eux le don de comprendre les oiseaux comme Tirésias. Mais peut-être ont-ils pu voir, avec l’autre œil, la police sous son véritable jour et s’ils ne parlent pas le langage des oiseaux, ils parlent du moins mon langage abolitionniste et pourront le comprendre, enfin je l’espère.

 Ils ont pu voir que les fins de l’État sont la croissance et le maintien de sa force (ce qui est toujours le cas, sous tous les régimes politiques). Ils ont pu voir aussi que la police et sa violence sont un moyen pratique et efficace d’obtenir, non seulement l’obéissance du citoyen à l’État, mais aussi son désir de maintenir cette violence dans le cadre légal, garanti aussi par l’État (trop de casseurs, trop de dégradations du mobilier urbain, trop de bavures).

 Le mot de réforme de la police est employé timidement. Quel intérêt à réformer la violence au lieu d’en priver simplement celui qui en fait usage ? La violence de la police est, en fait, la seule violence qui peut être combattue efficacement, car elle est celle (avec la mafia) qui est le mieux organisée, de toutes les organisations qui utilisent la violence. Les violences conjugales, au contraire, ne peuvent, hormis dans la science-fiction, jamais être combattues de front et surtout pas par une police.

Mais que fait la police ?

 Le mal qu’a commis la police saute aux yeux. Le problème à examiner, est qu’il y a aussi, en elle, un bien qui l’emporte sur le mal, et expliquerait le fait d’une utilité nécessaire de la police et d’un attachement naturel à celle-ci. Mais il est beaucoup plus juste de se demander : ne s’agit-il pas plutôt du mal à l’état pur ? À l’état animal ? Si un policier français participe à la déportation d’un enfant vers Dachau, qu’il pense que son crime est dédouané par la simple obéissance aux ordres qu’il reçoit, en tant que fonctionnaire de police d’un État et qu’il juge cet État, de droit ou non, démocratique ou non, cet acte est légitime aux yeux du fonctionnaire. C’est, avant tout, l’expression d’une grande majorité, contre laquelle, il lui serait plus douloureux de résister, que de se plier à la volonté. Son crime n’est pas moins odieux. Ce n’est pas son obéissance ou sa justification de la légitimité des ordres qu’il reçoit (ce ne sont là que des moyens), mais seulement son acte qui est atroce et sa réalité.

 « Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas » rappelle Simone Weil. La violence contre l’uniforme sera toujours juste, car l’uniforme est le mensonge et le crime qui dissimule à l’homme sa propre humanité et le rend ainsi inhumain. Ainsi ACAB, etc. sont des slogans qui enferment une parcelle de vérité. Il faut donc montrer en quoi la police ne protège pas le citoyen. Bien au contraire, la police le met en danger de mort, sans qu’il le sache, avec l’effet paradoxal d’accroître, sans cesse, le désir du citoyen pour plus de police (qui dans sa bouche s’entend par : « plus de justice, plus de sécurité, moins de crimes »).

 La définition que recouvre, dans la suite du texte, le mot police, est donc prise en référence directe à la loi du 23 avril 1941, portant sur l’organisation générale des services de police en France [9]. La police nationale française naît par un décret du 14 août 1941, de Vichy, signé par Pétain, qui transforme les préfectures de police, jusque-là, encore un peu autonomes, en institution étatique centralisée.

 Il convient maintenant de distinguer les caractères essentiels de la police nationale pour pouvoir la juger selon les critères du bien. Les critères du bien sont : la vérité, la justice et l’utilité publique. Selon ces critères, on distingue donc trois caractères essentiels de la police.

 Premièrement, la police prouve la réalité du pouvoir de l’État, elle l’incarne au sens propre. Deuxièmement, la police est la légitimité du monopole de la violence que s’accorde l’État à lui-même, comme le souligne Max Weber [10] ; cette légitimité est donc imaginaire et dépend de la légitimité que l’individu accorde lui-même à l’État. Le crime, la torture, le viol, l’humiliation et le mensonge, justifiant un monopole légal de la violence, ne peuvent pas être fondés sur la vérité. Ce ne sont pas des choses justes. L’usage des armes et de la violence ne doit avoir ni monopole, ni légitimité. En un mot, la justice n’est pas la police. La police est au-dessus et en-dessous de la justice.

 Troisièmement, la première fin, et en dernière analyse, l’unique fin de la police est sa propre conservation : la croissance de ses moyens à utiliser la force et à surveiller les individus, sans limites [11]. Par ce triple caractère, toute police d’État est totalitaire, en germe et en inspiration. Si elle ne l’est pas, cela dépend uniquement si le but que poursuit l’État lui est favorable, et non pas si l’État l’a sous son contrôle. Car en dernière instance, les menottes que le policier passe aux mains du suspect sont toujours le premier contact direct réel et véritable entre la réalité et l’État. À vrai dire, ce contact est le seul. En cela réside toute l’intrigue du roman Le Procès de Kafka [12], où la nature d’abord fantastique du récit, se révèle n’être en fin de compte, qu’un fait divers de notre temps : le récit d’un individu mis à mort par des policiers. Tous les autres contacts que pense entretenir l’État avec le réel sont imaginaires ou plutôt symboliques : taxes, subventions, aides d’État, services publics, etc. Ces contacts ne sont pas réels car ils n’ont pas de prise directe sur le corps du citoyen, mais ont pour objet : son argent, le service de la nation, le bien public, etc. L’usage de la force par l’État n’est pas une convention ni même une loi clairement définie. C’est une réalité avant toute chose, une réalité physique, matérielle au plus haut degré.

 Armer une partie de sa population contre une autre, même pour le bien commun des deux parties, crée toujours un déséquilibre en droit. Ce déséquilibre consiste à accorder plus de crédit à la parole du policier qu’à la parole du citoyen. Il s’agit là d’une réalité indéniable à la fois dans l’opinion publique mais aussi directement dans l’exercice de la justice. Si un individu subit des violences de la part de la police, c’est encore la police qui se chargera de mener l’enquête contre elle-même. Cette justice à deux vitesses est dangereuse et un obstacle qui ne peut être surmonté par aucune réforme juridique [13] dans le cadre actuel du dogme de la justice. Il n’existe pas encore de système juridique qui assure la même crédibilité aux paroles d’un prévenu, qu’à celles du policier qui l’a interpellé. En dépit de la possibilité de contredire la police sur les faits, dont la constatation est laissée au soin de l’institution policière, seul le récit des faits, par la police, peut être remis en question, mais cela n’a pas valeur de preuve et est toujours au désavantage de l’accusé, qui aurait subi un abus d’autorité. Le policier est toujours vierge de tout soupçon comme la pucelle Athéna. La légitime défense est son credo. La proposition de la suppression pure et simple de la police, est déduite de l’impossibilité à terme de contrôle démocratique [14] qu’entraîne cette distinction dans la loi, entre citoyen et policier [15] qu’aucun comité de contrôle ne pourra jamais neutraliser.

« Long story short »

 On va d’abord montrer que la police est une institution qui n’a pas ses origines dans la démocratie. L’origine en Occident d’un ensemble d’individus constitués en police, peut être remontée aux cités grecques [16]. Les citoyens assuraient leur protection personnelle lors d’événements publics au moyen d’esclaves et conduisaient eux-mêmes les enquêtes criminelles. Cette police antique d’esclaves, sortes de plots humains, puisque aucun esclave n’aurait pu porter la main sur un citoyen (donc un maître) sans craindre de se faire tuer ensuite sur le champ, va prendre sa forme moderne sous le règne de Louis XIV en 1667 avec les premières formes de police étatique [17].

 En 1797, un négociant anglais convainc la compagnie des Indes Orientales [18]
d’établir une police pour protéger ses biens et ses entrepôts. Mais cette idée prendra forme au Royaume-Uni seulement en 1829 [19] (la chasse à l’homme hue and cry fut abolie deux ans plus tôt). La déclaration des droits (Bill of Rights de 1689) autorisait chaque sujet du royaume à la possession d’armes et il était du devoir de chaque sujet de prendre les armes pour défendre le roi et la paix. L’idée et le mot même de police était vus par les anglais comme un import nauséabond et dangereux de la culture européenne continentale, à en juger par la définition que donne du mot l’Encyclopædia Britannica 1911 : « disliked as a symbol of foreign oppression » (« détestée comme un symbole de l’oppression étrangère », Napoléon ayant modernisé la police au service de l’Ancien Régime, créant la première police en uniforme du monde).

 La police passe alors de l’idée de protection d’une poignée d’aristocrates et de bourgeois français à celle d’un nombre toujours grandissant d’industriels anglais. Elle va par son intégration au modèle capitaliste anglo-saxon libéral et démocratique bénéficier d’une croissance majeure grâce à la révolution industrielle. En introduisant en leur sein la police des États-nations totalitaires continentaux, au regard de leur utilité, les États démocratiques anglo-saxons ont en fait laissé entrer le loup dans la bergerie. L’uniforme n’est là, que pour cacher et déguiser la présence de la souillure totalitaire. La police ne poursuit plus uniquement un but de protection des intérêts privés, d’une poignée de la population, contre la vaste majorité (modèle aristocratique ou tyrannique), mais aussi de la protection de tous contre tous (modèle démocratique ou totalitaire). La police, en ce sens, permet la synthèse de deux idées contraires, elle a permis, d’abord, la tyrannie d’un petit nombre d’individus et permet désormais la tyrannie de la majorité. C’est-à-dire, la protection des citoyens pour le danger qu’ils représentent, entre eux, et pour eux-mêmes dans le cadre de leur couleur de peau, de leur disponibilité au travail ou du non-respect de la propriété privée ou des bonnes mœurs. C’est cela, l’apport de la démocratie anglo-saxonne, au rôle de la police.

 Simone Weil nous dit : « La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien ». La police par rapport à l’État est comme les crochets d’un serpent, et la justice de cet État, une poche de poison dans la gueule du serpent. C’est toujours par les crochets que le venin s’injecte dans la morsure, mais le poison est un remède quand il n’est pas injecté par la morsure et soigne du venin même.

 Ce mot, de culture française, police, s’il a son origine dans la monarchie, après la Révolution française [20], son exportation dans les démocraties libérales anglo-saxonnes va lui donner un nouveau sens. Avec cette naissance au sein d’un régime autoritaire monarchique, puis son enfance dans les démocraties libérales. La police incarne donc deux idées contraires : la première, l’inégalité autoritaire, car les États possèdent avec la police un monopole de la violence légitime sur les citoyens qui n’est pas réciproque et compatible avec l’idée démocratique et légaliste, la deuxième, l’égalité démocratique d’une sûreté publique qui protège et sert tous les citoyens au même titre que l’État et incarne la justice (fonctionnariat du travail policier, policier au service de chacun).

 La police est une institution spectrale selon Walter Benjamin [21], car liminale, située à la frontière du droit et du non droit, du chaos et de la paix. Elle agit pour l’application des lois, en dehors de ce qui est autorisé au citoyen ordinaire et dispose de moyens qui lui sont interdits.

 La police semble développer sa forme de vie parasitaire autonome sous tous les régimes politiques. L’autonomie grandissante, paradoxalement permise par le contrôle exclusif et centralisé qu’exerce l’État sur l’institution policière en France, rend douteuse la légalité de cette institution d’origine monarchique au sein d’un régime réellement démocratique.

La condition inhumaine

 Si il existe une condition inhumaine qui est aujourd’hui considérée non seulement avec respect mais aussi avec amour et admiration, c’est la condition de policier. Cette condition de vie inhumaine qui permet d’exercer la violence sous toutes ses formes, de la torture jusqu’au meurtre, est nouvelle. Si l’on tuait autrefois pour protéger l’ordre en place, l’acte en lui-même était de la seule responsabilité du guerrier. Lui seul en tirait honneur et récompense même si c’était en accomplissant ces forfaits au nom d’un chef ou d’un idéal.

 Cette gloire avait peut-être pour but de déguiser, en quelque sorte, s’il n’y avait pas encore d’uniforme, ce meurtrier de métier et de lui donner une place dans une société qui ne le reconnaissait que trop bien comme tel. La société le craignait d’autant plus qu’elle avait besoin de cohabiter en paix avec lui. Ainsi la gloire et les honneurs pouvaient donner une apparence de vie sociale et de légitimité à cette forme de vie antisociale et dangereuse qu’était la vie du guerrier. Celui-ci était reconnaissable par cette vie vouée au meurtre. L’uniforme est le premier facteur qui a pu causer l’extinction progressive de la forme de vie guerrière. Il a toujours été préférable d’assurer sa force par l’appui de la force d’autrui. Le guerrier est celui qui associait sa propre force avec tout ce qu’elle contient de personnel à celle d’un collectif. Pour être clair, la condition de guerrier reposait sur la revendication d’actes personnels de violence au nom d’une cause, mais toujours en son nom propre. Ainsi Héraclès, Hector, Achille, etc. sont des héros.

 De nos jours, le policier, n’est pas un guerrier nouveau. Il n’appartient à aucune tradition de noblesse d’arme, il n’est pas non plus un cow-boy. Il est simplement un citoyen en uniforme. Il n’a pas de nom glorieux, pas même de visage, parfois un numéro. Sous cet uniforme, le policier peut être violent sans s’attribuer la cause de cette violence. Chose inouïe, il n’y a personne pour revendiquer cette violence à part des idées abstraites : violence légitime, sûreté publique, protection civile, force de l’État, etc. S’il agit au nom de l’État, c’est par un accord tacite. C’est l’ordre hiérarchique transmis par oral sur le terrain qui lui assure que sa violence n’est jamais la sienne propre mais seulement celle que lui permet son uniforme.

 Ce qui permet au policier de tuer, au nom de ces idées abstraites, des enfants de dix-sept ans en France aujourd’hui, c’est l’anonymat que permettent l’uniforme et un système judiciaire complice, sans oublier une pression des syndicats de police sur ces affaires.

 Cette violence ne pourrait se reposer sur aucune loi. Elle repose sur un accord tacite entre le citoyen et sa police. Cet accord n’est pas ignoré du citoyen, mais relève du destin individuel de chacun à ses yeux : « qui est dans la loi n’a rien à craindre, on peut toujours prouver son innocence, il faut obéir etc. ».

 Or, à aucun moment, il ne se pose dans la tête de l’individu qu’il encourt un risque issu non pas de son hypothétique destin mais du hasard de la circulation des patrouilles policières dans son quartier. Car on voit bien même que le mot violence policière, s’il est le risque qu’encourt le citoyen ne montre ni ne pointe du doigt directement vers aucun acte précis. Et c’est pourquoi ce terme est toujours facilement critiquable, il est vide de sens, comme tous les mots issus du langage policier. Des actes précis correspondent à ce mot. Ce qui est réellement inhumain, c’est la condition de l’individu qui les exécute dans le détail avec son libre arbitre mais sans responsabilité morale. Contrairement au guerrier, qui cherche à faire connaître ses forfaits et ses actes de violence et les rend visibles pour se faire craindre et accroître la réputation de son seigneur de guerre, que celui-ci en soit témoin ou non. Le policier semble chercher l’inverse : être toujours plus violent sans être vu d’autres que de son seigneur, l’État, et que ses forfaits restent invisibles à tous. La situation des policiers est inhumaine et c’est pour sacraliser en eux ce qui a été souillé dans leur âme par le contact de l’uniforme et des meurtres, qu’il faut l’abolir.

 Cette condition est semblable à celle de la prostitution, les policiers le savent bien. L’exercice de la violence par le policier et l’exercice de la prostitution par l’individu, sont deux formes distinctes de rapport à autrui mais qui comportent comme point commun de se transformer soi-même en objet. Dans l’un et dans l’autre, l’individu en face de nous devient un moyen en vue d’une fin. Le policier reçoit cette marque de déshonneur de la part de la bourgeoisie qui lui verse son salaire. Le malheur étant que seule la classe des opprimés, qui est aussi celle à laquelle de nombreux policiers appartiennent, peuvent voire cette marque d’infamie, cette souillure. Comme seul le Christ a fait l’effort de comprendre la prostituée, seul le Christ pourrait comprendre le policier. Les bonnes gens détournent le regard au nom du respect que l’on doit à l’uniforme et refuse par dégoût de voir l’autre comme un frère ainsi que le mal et le déshonneur qu’il fait subir et qu’on lui fait subir.

La tunique de Nessus

 L’uniforme est, si l’on veut, la totalité du pouvoir de l’agent de police et l’anéantissement de toute violence personnelle, permise par la condition de guerrier.

Si les guerriers récoltent les louanges pour leurs actes de bravoures meurtriers, tel Ajax, les policiers (si ces actes sont filmés ou identifiés) récoltent de la haine, pour ce qu’ils nomment dans leur langage : bavures ou violence policière.

 Comme Héraclès qui reçoit la tunique ensanglantée du centaure Nessus et en la revêtant, meurt en ayant la peau arrachée jusqu’aux os par la brûlure du poison. Il ne reste que les os du guerrier. L’uniforme du policier est la tunique empoisonnée de Nessus, ce qui fait mourir l’homme qui l’accepte en le rendant inhumain. Comme elle faisait mourir l’homme derrière l’uniforme nazi et permettait ainsi aux rares résistants français de trouver le courage et la force morale de faire mourir les nazis (tout de même des hommes) dans des attentats au nom de l’humanité. Cette considération, d’une condition inhumaine des nazis, est exprimable en rétrospective de leurs actes et parce qu’ils sont défaits ; et c’est dans son anachronisme qu’elle semble outrancière dans la comparaison, mais elle s’applique sans distinction à la condition policière.

 Moins qu’un homme, moins qu’un guerrier et encore moins qu’un soldat. Car en acceptant de revêtir l’uniforme de la police, on accepte du même coup de ne plus être responsable de notre propre violence, c’est là la condition inhumaine. La seule chose qui n’est pas responsable de sa propre violence, c’est la nature. Si on dit : sans la police tout ne serait que chaos, c’est comme si on disait : si le lion ne tue pas l’antilope alors ce serait le chaos. Cela le serait, effectivement, au regard de la nature mais pas au regard de la société, dont la police, contrairement au lion, fait partie. La société ne doit pas, pour défendre l’ordre social en place, être imaginée sous des rapports de force en prenant l’exemple de l’ordre naturel et de sa violence inhérente qui est, d’une certaine façon, le chaos même.

 Si celui qui porte cet uniforme pense qu’il aura toujours pour lui, la force morale de résister aux ordres injustes qui font de lui un instrument de la violence de l’État, il se trompe. En 1941, ils n’étaient pas nombreux et si certains, rares, ont désobéi, aucun n’a combattu l’oppression. Le policier ne pourra jamais non plus être un vrai héros populaire (cette vision du policier a à peine une dizaine d’années avec les récents attentats) car ce qu’il accomplit, il ne l’accomplit jamais en son nom. Sinon, c’est qu’il est en dehors de la mission que lui fixe l’État. Un policier qui pense que ses actes de bravoure au champ d’honneur seront retenus comme autre chose que la mission que lui a confié l’État, accomplie jusqu’au bout, et qui pense au contraire en tirer une gloire personnelle quelconque, se trompe grandement.

 Même s’il agit en tenue civile et hors service, on verra d’abord le bon policier, la déformation professionnelle. On lui fait croire qu’il peut être un héros à défaut du guerrier qu’il ne sera jamais, cela est savamment mis en scène. Il pense choisir la justice et il choisit la justice de l’État. Il s’ensuit toujours un écart entre la réalité et l’ambition, cet écart est matrice d’illusions car il cherche à être comblé.

 Ce qui fait le héros est la spontanéité de l’acte et l’obéissance à une morale personnelle, qui transcende les conditions périlleuses de la situation, jamais l’obéissance à un ordre ou à une réalité autre que l’impossibilité humaine de rester sans agir.

 Si le policier n’agit pas, il est en faute professionnelle. On pourra le lui reprocher plus tard. Son acte n’est donc jamais libre et gratuit comme celui du héros ordinaire. Cette illusion cherche aussi à combler un autre vide, car le policier ne connaît pas son métier. Il n’est capable d’en donner que des définitions vagues et imprécises dans un langage qui même s’il est repris par tous, n’a pas de réalité autrement que dans sa bouche. Les mots de ce langage sont creux et descriptifs, mais, sans décrire autre chose que les mots eux-mêmes du jargon policier : maintien de l’ordre, lutte contre la délinquance, prévention des violences, plan vigipirate. Ceci, pour une raison simple, c’est qu’il ne s’agit pas là d’une profession au sens ordinaire du terme (les universitaires américains qui étudient la police parle de tainted profession, c’est-à-dire une « profession sale/trouble »). Si l’on demande à l’État de préciser les occupations et les missions qu’accomplit la police, on peut lire à loisir des rapports de commission d’enquête de l’Assemblée nationale, qui nous montrent bien dans quel flou nous sommes :

La gendarmerie nationale a, elle aussi, connu une situation inédite [n.d.a. : à propos des gilets jaunes], comme en a témoigné le général Richard Lizurey au cours de son audition : “Il y a six mois, je vous aurais dit que les gendarmes départementaux ont vocation à assurer la sécurité publique et non le maintien de l’ordre. De même, je vous aurais dit que les gendarmes volontaires, qui sont des jeunes recrutés sur des contrats courts, d’une durée de un à six ans — chez nous, ils restent en moyenne deux ans et demi — n’ont pas vocation à faire du maintien de l’ordre, pas plus que les réservistes. En réalité, dans la situation actuelle, tous sont amenés à participer au maintien de l’ordre, car tous peuvent être les premiers à arriver sur les lieux d’un trouble public. Ils doivent alors prendre les premières mesures et se protéger eux-mêmes, ce qui implique qu’ils disposent d’un certain équipement.”

Le « jargon policier »

 Pour bien se rendre compte de l’arnaque à laquelle nous assistons, il faut considérer la chose suivante : ce que fait la police correspond, en fait, dans la réalité du citoyen, à ce qu’elle dit faire. Cela correspond à ce que lui dit l’État qui lui fixe ses objectifs. Mais tout cela est exprimé dans le langage de la police et jamais dans le langage du citoyen. Ce langage n’est jamais traduit en français. Il s’en crée une confusion efficace dans la tête du citoyen, celui-ci en est venu à croire qu’une institution créée sous la « royauté totalitaire » de l’ancien régime avait fondamentalement pour mission d’assurer la sûreté des citoyens. Ici, dans le langage du général de gendarmerie : sécurité publique et maintien de l’ordre sont deux concepts dont, en tant que spécialiste, il a peut-être toute légitimité à en préciser le caractère vocatif pour la police. Mais que veulent-ils dire pour le citoyen non spécialiste ? Qui l’informe de la doctrine de ces concepts ? Il faut donc critiquer entièrement tout le langage de la police et refuser de l’employer autrement qu’en vue d’une critique en pensé ou en acte.

 À la clef, l’évidence concrète et empirique que ce langage cache la réalité, car sinon, ils utiliseraient le langage ordinaire pour décrire une action. La police n’a pas une expertise si unique qu’elle nécessite son propre langage (comme c’est le cas pour les sciences). Un chirurgien ne fait pas une opération chirurgicale sans pouvoir préciser dans un français qui utiliserait la terminologie de l’anatomie ce qu’il opère. Il n’utilise pas non plus le langage de la chirurgie (comme il y a un jargon policier) qui consisterait à renommer tous les organes d’autres noms, connus seulement des chirurgiens. Par exemple, interpeller veut dire bien des choses différentes, selon les situations, pour la police ou pour les citoyens. Mais cela veut simplement dire en réalité plus ou moins de violence verbale ou physique. On parle alors d’interpellation musclée (plutôt que de dire passage à tabac). Mais que veut dire réellement interpeller dans leur langage ? Ce n’est certainement pas la même chose que opérer pour le chirurgien. Soit celui-ci pense à une opération précise, soit il pense vaguement à l’acte de l’opération chirurgicale en lui-même. À quoi pense le policier quand il pense à l’interpellation ? Au contrôle routier, au contrôle d’identité, à l’interpellation d’un méchant, au passage des menottes ?

 En montrant que les mots et les concepts qu’utilise la police pour décrire ses activités, sont mensongers et vides, on montrera, aussi facilement, que l’occupation de policier est mensongère et vide.

 Encore une fois, aucun citoyen au nom de sa dignité humaine propre, ne devrait s’abaisser à cacher sa violence, derrière un uniforme, un grade, un ordre ou un État, aussi juste soit l’idéal, qu’il pense poursuivre, en donnant de lui-même, à cette cause. Si cette cause est juste au point qu’il soit nécessaire qu’il use en dernier ressort de la violence pour protéger sa vie, celui qui combat doit d’abord en être convaincu intimement et donc combattre en son nom propre sans se cacher dans le collectif, il doit faire un pas de côté du collectif. Si il tue au nom de la justice, ce sera toujours en référence, qu’il le devine ou non, à une justice divine. Car seul le divin règne sur la mort.

 Renoncer à être tenu responsable de sa propre violence, ce n’est déjà plus être un homme. Tout comme renoncer à sa propre violence c’est devenir un homme. Il s’ensuit, nécessairement, que ces être inhumains qui considèrent comme leurs proies tous les miséreux du monde, se mettent, dès lors, à voir comme inhumains, les criminels qu’ils poursuivent. Si c’est la violence que je juge comme « inhumaine », c’est l’usage de la violence, à des fins privées particulières, que le policier, juge lui comme inhumaine, criminelle et passible de l’usage de sa propre violence, elle, légitime, pour y faire face.

Pourquoi il n’existe pas d’État policier mais seulement des États avec ou sans police

 Il est logique que l’État, dans une situation ou une autre, ne finisse par tenir son unique légitimité que de la seule présence qui l’incarne totalement dans la réalité, c’est-à-dire, le policier.

 Le policier est dans un sens, sous son uniforme une incarnation totale de l’État, car il ne dispose du point de vue de cet État d’aucune liberté qui ne tire pas totalement sa légitimité de celle de l’État. Peut-on dire que l’État étend son pouvoir jusqu’à contrôler sans réelle limitation l’usage de la violence, qui est une faculté naturelle et une caractéristique morale ? Walter Benjamin distingue justement, que l’État, avec le policier, dispose d’un moyen extra-légal de faire appliquer la loi. La violence correspond au moment ou cette extra-légalité, dans l’application de la loi, s’expose. La police n’est alors qu’un moyen, pour l’État, d’étendre sa loi, par tous les moyens, là où elle ne s’appliquerait pas encore. L’État, il est logique de l’admettre, ne peux pas pénétrer si loin qu’il puisse contrôler l’usage de la violence dans l’individu pour ses propres fins. Il autorise simplement l’usage de la violence, d’un point de vue extra-juridique, là où il n’y a pas d’autres moyens légaux pour l’État d’arriver à ses fins. La violence est donc faiseuse de loi, selon l’expression de Benjamin, autant qu’elle est le maintien de cette loi. De la même façon, la loi est toujours faiseuse de violence quand elle prend la forme du droit. La juridiction du droit crée ou sous-entend toujours une contrepartie violente, pour celui qui y fait effraction. Le policier rend la présence de l’État, réelle, au citoyen, surtout en période de paix. La confusion entre État et police devient alors évidente. Si l’État poursuit son projet de puissance autonome, il en est de même pour la police. Ces deux projets qui sont d’abord subordonnés l’un à l’autre, de façon réciproque, subiraient donc un inversement de ce rapport de subordination réciproque dans le cadre d’un État policier ?

 Si on dit que l’État ne donne plus sa légitimité à la police dans le cadre d’un État policier, c’est en fait la même chose que si la police était autonome et ne reconnaissait plus l’État. Cette confusion découle de la confusion entre le pouvoir de l’État et le pouvoir des dirigeants issu des partis politiques. On parle du fait qu’il n’y aurait pas de cadre juridique dans l’État qui décide arbitrairement et fait régner la violence. C’est en réalité tel ou tel parti au pouvoir qui appliquerait cette politique et non les institutions en elle-même (« instrumentalisation politique de la police » disent alors les journalistes). En somme, il n’y pas assez de force dans l’État pour faire respecter ses lois, donc pas d’État du tout. Sinon, on parlerait du fait que la police soit devenue quelque chose d’autonome à l’État et qui tire sa propre légitimité d’elle-même et plus de l’État .

 On comprend alors que l’idée d’État policier n’a pas de sens. L’idée d’État de droit et d’État policier chez les journalistes, ne sont que deux façons différentes de regarder le même rapport réciproque. Si l’on juge que les motifs d’action des dirigeants du parti politique au pouvoir sont dans l’intérêt de la police, alors c’est l’un. Sinon, c’est que les motifs d’action des dirigeants du parti politique au pouvoir ne le sont pas, mais ces motifs ne sont pas non plus obligatoirement en faveur du droit de l’État ou sa constitution du même coup. Or c’est oublier que l’État et la police se nourrissent de l’accroissement de leur forces réciproquement. Seule l’élimination de l’un ou l’autre affaiblirait l’un des deux restant. Aucun parti politique, une fois le pouvoir obtenu, ne chercherait à abolir toute force dans celui-ci en supprimant la police. Les mots police et État sont alors simplement des étiquettes que l’on poserait sur des systèmes juridiques différents (disons par exemple comme officieux et officiel). En conclusion, l’État policier n’est pas un concept, c’est un slogan journalistique issu de la philosophie bourgeoise. On remarque simplement plus de policier dans l’un que dans l’autre, mais aucune différence dans la structure de l’État. Il y aurait juste moins de ce qu’on juge d’habitude accordé à l’État en droit, et plus du côté de ce qu’on ne lui accorde pas d’habitude. Le fait que les policiers s’assurent du bon respect des lois a plus de réalité, que l’écriture même des textes de lois. Ce qui les justifient en dernière instance est toujours que des individus se chargent de les faire respecter. L’action est plus probante que les mots. Ainsi, « nul n’est censé ignorer la loi », cette maxime n’aurait pas plus de réalité que la suivante « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt », si la police ne se chargeait pas de lui donner sa réalité, non comme simple vision juridique du monde, mais comme réalité profane.

 L’idée que l’État limiterait le pouvoir de la police, c’est donc l’idée que l’État aurait un intérêt à limiter son propre pouvoir. Il en a un, comme le souligne Benjamin, celui de ne pas laisser penser que son pouvoir repose uniquement sur la violence, ce qui le délégitime. En limitant la police, l’État limiterait de fait son domaine d’action, son point de contact direct avec le citoyen. Limiter son pouvoir reviendrait donc à limiter le pouvoir qu’il a acquis sur le citoyen, par un moyen ou un autre, et donc à affaiblir l’État. Pourquoi l’État poursuivrait-il un intérêt contraire à sa propre conservation en éliminant la police ? La distinction entre État de droit et État policier ne permet pas de répondre à cette question de manière claire. Un État policier pouvant être distingué par : le policier jouit d’une forme d’impunité juridique, la police a un grand pouvoir discrétionnaire, la police soutiendrait un pouvoir politique et non l’État et enfin les citoyens sont des auxiliaires de la police. On voit bien que toutes ces caractéristiques sont présentes dans chaque État qui possède une police, hormis la dernière caractéristique. Celle-ci relève simplement de l’importance croissante des techniques d’espionnage (qui font des individus eux-mêmes les meilleurs informateurs inconscients de la police dans le cyberespace ou les télécommunications).

 Walter Benjamin remarque que la notion de droit a pour origine la puissance aristocratique. En s’accordant des droits (en vertu du pouvoir royal), on en accorde simultanément aussi à ceux qui n’en ont pas (on ne les exclut pas du domaine du droit on les prive de certains droits, ils deviennent vassaux, gueux, brigands). Tout droit est violent ou implique une violence active ou passive, comme le distingue Benjamin, mais toujours réelle. Selon cette définition, l’État de droit serait en fait celui où l’État a le moins de contrôle sur sa police (hormis la légitimation de sa violence). Ce contrôle serait donc exercé par la loi représentant la parole citoyenne et appliqué par l’État à lui-même, dans le cadre du contrôle de sa police par les citoyens.

 C’est assez irréaliste et naïf de croire que la police pourrait être une forme d’exercice démocratique du pouvoir, sans que cela soit totalitaire, et qu’il pourrait exister en même temps que l’État une institution qui lui tienne tête, un contre-pouvoir en somme, qui puisse délégitimer la violence de l’État. L’existence d’une cours suprême aux États-Unis démontre assez l’inutilité d’une telle institution. La justice ne peut avoir comme mission d’être entièrement indépendante du pouvoir, sinon elle aurait un pouvoir aussi grand que l’État ou même supérieur (et serait en fait l’État ou la religion d’État).

 Ce sera toujours l’action de l’État qui exercera la violence au nom du citoyen, mais pas le citoyen lui-même au nom de l’État (à moins que l’on parle de milices). Si l’État policier est celui où l’État contrôle sa police le plus, pour l’utiliser sur les citoyens dans un but qui est uniquement celui de sa propre conservation et de la croissance de sa force (but identique à celui de la police), on suppose, dans ce cas, que la police n’a pas d’autonomie propre qui la distingue fondamentalement de l’État.

Le policier comme ouvrier de la violence

 La police pallie plus ou moins au manque de réalité de l’idée d’État, dans la tête du citoyen. C’est une réponse claire au citoyen : l’État existe. Selon que les citoyens croient, plus ou moins, à cette affirmation, l’État a plus ou moins besoin de police. La police répond à un seul objectif, dans chaque problèmes du citoyen : démontrer l’existence, non pas d’une solution, de la part de l’État, mais simplement de l’existence de l’État dans toute situation. Le citoyen joue un grand rôle dans la détermination de ce qui est jugé comme problème pour l’État et de la réponse policière apportée par l’État comme solution à chacun de ces problèmes. Pour comprendre cela, il faut avoir en tête, que la police est la réponse unilatérale de l’État, à des problèmes aussi divers et complexes que : la pauvreté, le viol, les tapages nocturnes, l’addiction aux stupéfiants et aux médicaments, la prostitution, la fraude fiscale, le contrôle routier, les manifestations pacifiques, le meurtre, les querelles de voisinage, le vol, le terrorisme, les épidémies, etc. Il faudrait s’arrêter sur chacun de ces problèmes pour proposer une solution qui n’inclut pas la police, si ces solutions existent. Elles existent, car on l’a dit, l’unique but de la police est d’affirmer l’existence de l’État et non d’accomplir quelque chose en vue d’une solution à un problème. La violence est toujours la seule expertise dont dispose la police. En plaidant pour l’abolition de la police, il faut donc plaider aussi pour l’inefficacité des solutions policières et carcérales à ces problèmes.

 Les différences de régimes politiques entre les pays disposant tous d’une police permet de penser que le monopole de la police ne s’exerce pas sur les moyens d’exercer la violence mais par la légalité à utiliser celle-ci. Si la police a le droit de vie ou de mort sur qui que ce soit alors elle n’a aucun rapport avec la justice. Car ce droit n’appartient à aucun homme et ne pourrait être légitimé que par une base juridique répugnante. Si un pays abolit la peine de mort (la question de la justice dans l’attribution des peines mérite d’être discutée), abolit-il pour autant le droit de la police à faire usage de la force au risque de tuer ? Il semble que non. L’abolition de la peine de mort n’y change rien. La police a tué et tue encore. Et quand elle ne tue pas elle mutile, torture, humilie et met en esclavage. Si on tolère que la police ait des armes, c’est toujours dans la mesure où elle ne les utilise pas. C’est en effet une très faible part du travail policier. Cependant à notre époque, on constate un recul des meurtres commis par la police dans les pays capitalistes et en même temps un perfectionnement par la technologie des moyens sublétaux d’exercer la violence. De la même façon, la cruauté des peines semble évoluer et s’estomper. C’est une double illusion de croire que la police tue moins et blesse plus parce qu’elle s’humanise, et que l’uniformisation des peines (devenues pour la plupart carcérales) implique la disparition de la torture.

 À notre époque, le langage du journalisme parle de bavure, équivalent du dysfonctionnement technique du bug, lorsque les moyens sublétaux échouent. Le meurtre d’un citoyen vu comme un accident de travail, un mauvais usage de la violence exercé par un technicien de la violence (le policier qui dérape), et non une tragédie, c’est cela la bavure. La racine technique de ce terme de bavure éclaire sur les motivations de ceux qui l’emploient pour désigner meurtre ou torture par euphémisme. Du point de vue capitaliste, l’usage d’une violence immodérée (conduisant à tirer sur une foule de grévistes par exemple) constitue une perte de main d’oeuvre et un risque de déstabilisation des moyens de production par le désir de révolte qu’engendrent des martyrs. La violence excessive délégitime l’État et l’affaiblit. La mutilation, la surveillance, l’expérience carcérale, la terreur etc. sont autant de méthodes plus efficaces (et sublétales) qui permettent de rendre l’individu docile et d’atteindre ainsi au vrai but, les moyens au service des fins. Ainsi, on voit que l’émancipation et le progrès des valeurs humaines peuvent suivre la même trajectoire et le même sens que des valeurs contraires et croire à une corrélation. On aurait tort de penser que les progrès acquis dans les restrictions faites aux policiers d’utiliser des formes létales de répression au cours des années est une chose établie en vertu d’un rapport de force de la population sur la police et ses dirigeants alors qu’elle semble bien au contraire, comme aux échecs, le coup suivant de l’adversaire dans la partie, qui a seulement perdu un cavalier ou un fou. La technologie joue un grand rôle dans cette stratégie. Elle élargit les moyens à disposition de la police pour atteindre son but répressif fixé par l’État.

La question n’est pas de savoir si la police est un danger pour la société mais comment s’en débarrasser

 La peur de la police ne dissuade d’aucun crime. Un exemple : quel citoyen souhaiterait vivre dans une ville où la seule objection que les habitants se posent à la pratique du viol ou du cannibalisme sont les sanctions judiciaires qu’ils encourent après avoir violé et mangé quelqu’un ? Il est faux de croire que le progrès dans la pacification de la société humaine s’obtient par la peur du châtiment au lieu du dégoût du crime.

 Bien sûr, la sévérité dans la punition appliquée a un effet dissuasif quand elle comprend une part de cruauté jusqu’à une certaine limite, sinon elle tourne le citoyen contre l’État et sa cruauté. « Il n’y a châtiment que si la souffrance s’accompagne à quelque moment, fût-ce après coup, dans le souvenir, d’un sentiment de justice » écrit Simone Weil dans L’Enracinement. Mais s’il y a souffrance sans aucun sentiment de justice, comme c’est le cas en France, il y a un risque pour l’État de faire apparaître son pouvoir à nu, qui n’est alors que force et violence comme le décrit Pascal. Plus l’État est fort, plus cette cruauté est subtile, pour passer outre cette limite, la forme que prend le progrès dans la violence intervient dans sa dissimulation. Les nazis ont les premiers réfléchi à cela, la dissimulation de l’horreur qui se perpétue à l’initiative de la France, initiatrice d’une autre idée diabolique : le révisionnisme. Les camps de concentration n’ont pas été construits en place du bâtiment du Reichstag dans Berlin même. La plus grande violence s’exécute toujours hors des regards de tous, dans le cachot le plus sombre, et sinon ils tournent la tête tout de même pour ne pas la voir. La police aurait-elle été abolie depuis longtemps si elle prenait aux riches ce qu’elle vole aux pauvres ?

 Il faut abolir la police par la non-violence, sinon elle sera inévitablement abolit par la violence, celle-là même qu’elle utilise pour vivre. Car comme le dit Anaximandre :

C’est à partir de l’indétermination que s’accomplit la naissance pour les choses, c’est par un retour à l’indétermination que s’opère leur destruction conformément à la nécessité ; car elles subissent un châtiment et une expiation les unes de la part des autres, à cause de leur injustice, selon l’ordre du temps.

La police est née du chaos de la violence totalitaire elle y retournera un jour ou l’autre.

 Il faut croire en la possibilité et la nécessité d’un avenir sans police, où la jeunesse en uniforme, déchirera sa tunique et se repentant ainsi, rejoindra l’ordre et chantera à l’unisson des tempêtes. Sinon c’est le bain de sang auquel il faut croire, et les citoyens qui prendront ombrage sous l’arbre pourri de l’institution policière en pensant se protéger de l’orage, seront sûrement les moins à l’abri de la foudre. L’abolition de la police est une idée neuve en France et partout dans le monde. Elle n’est pas si complexe dans sa mise en œuvre, pas plus en tout cas que ne l’a été sa récente création. En premier lieu, il faut rendre progressivement un véritable emploi aux individus des effectifs de police. Tout d’abord réduire l’embauche, puis réduire drastiquement les salaires des policiers et licencier, pour un temps, une grande partie des effectifs. Une mesure efficace, peut-être la privation du droit de vote pour les fonctionnaires de police, sous certaines conditions, cette mesure permettrait de rendre le métier moins attractif.

 Il est important de pouvoir redonner un sens à la vie de ces individus qui ont rejoint la police, car en échec scolaire, à travers une grande politique de formation et une valorisation à l’embauche. Il est important de redonner un sens et un honneur à ces individus, non pas car cela pourrait nous en coûter personnellement un jour de ne pas le faire, mais parce qu’il nous en coûte autant tous les jours quand le mal subi l’est par l’un des nôtres.

[1« Dans certaines conditions, il faut en effet définir comme violence, bien qu’au premier regard cela semble paradoxal, un comportement adopté dans l’exercice d’un droit. Un tel comportement, là où il devient actif, peut s’appeler violence quand il exerce un droit qui lui revient pour renverser l’ordre juridique en vertu duquel ce droit lui est accordé ; là où il est passif, il ne mérite pas moins cette qualification.

Chez le grand criminel, cette violence affronte le droit moderne en menaçant de fonder un nouveau droit, menace devant laquelle le peuple, bien qu’elle soit impuissante dans les cas importants, frissonne d’effroi aujourd’hui encore comme aux temps primitifs. Mais l’État redoute cette violence tout simplement comme fondatrice de droit. »

(Walter Benjamin, Critique de la violence et autre essais, trad. Nicole Casanova, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2018)

[2« Comme l’explique Turquet, elle étend ses activités à toutes les situations, à tout ce que les hommes font ou entreprennent. Son domaine comprend la justice, la finance et l’armée. La police englobe tout. Mais d’un point de vue extrêmement particulier. Hommes et choses sont envisagés dans leurs rapports : la coexistence des hommes sur un territoire ; leurs rapports de propriété ; ce qu’ils produisent ; ce qui s’échange sur le marché. Elle s’intéresse aussi à la manière dont ils vivent, aux maladies et aux accidents auxquels ils sont exposés. C’est un homme vivant, actif et productif que la police surveille. Turquet emploie une remarquable expression : “ l’homme est le véritable objet de la police” »

[n.d.a. : Michel Foucault à propos de l’utopie de Turquet]

(Mayerne (L. Turquet de), La monarchie aristodémocratique, livre III, p. 208)

[3La Polizeiwissenschaft allemande ; n’oublions pas que c’est sous ce titre qu’était enseignée en Allemagne la science de l’administration.

[4« Il suffit d’observer la rationalité de l’État naissant et de voir quel fut son premier projet de police pour se rendre compte que, dès le tout début, l’État fut à la fois individualisant et totalitaire.

La libération ne peut venir que de l’attaque non pas de l’un ou l’autre de ces effets, mais des racines mêmes de la rationalité politique.

En tant que forme d’intervention rationnelle exerçant le pouvoir politique sur les hommes, le rôle de la police est de leur donner un petit supplément de vie ; et, ce faisant, de donner à l’État un peu plus de force. Cela se fait par le contrôle de la « communication », c’est-à-dire des activités communes des individus (travail, production, échange, commodités).

Le pouvoir royal s’était affirmé contre le féodalisme grâce à l’appui d’une force armée, ainsi qu’en développant un système judiciaire et en établissant un système fiscal. C’est ainsi que s’exerçait traditionnellement le pouvoir royal. Or la police désigne l’ensemble du nouveau domaine dans lequel le pouvoir politique et administratif centralisé peut intervenir. »

(Michel Foucault, « Omnes et singulatim » : Towards a Criticism of Political Reason (« Omnes et singulatim » : vers une critique de la raison politique ; trad. P. E. Dauzat ; université de Stanford, 10 et 16 octobre 1979), in McMurrin (S.), éd., The Tanner Lectures on Human Values, t. II, Salt Lake City, University of Utah Press, 1981, pp. 223-254. Dits Ecrits tome IV texte n° 291)

« La police veille au vivant. La vie est l’objet de la police : l’indispensable, l’utile et le superflu. C’est à la police de permettre aux hommes de survivre, de vivre et de faire mieux encore. »

(Lamare (N. de), Traité de la police, Paris, Jean Cot, 1705, 2 vol.)

« La police, explique-t-il, est ce qui permet à l’État d’accroître son pouvoir et d’exercer sa puissance dans toute son ampleur. Par ailleurs, la police doit garder les gens heureux - le bonheur étant compris comme la survie, la vie et une vie améliorée. »

(Justi (J. H. Gottlobs von), Grundsätze der Policey-Wissenschaft, Göttingen, A. Van den Hoecks, 1756, Éléments généraux de police, trad. M. Einous, Paris, Rozet, 1769)

[5« La doctrine de la police, elle définit la nature des objets de l’activité rationnelle de l’État ; elle définit la nature des objectifs qu’il poursuit, la forme générale des instruments qu’il emploie. Ce que les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles entendent par la « police » est très différent de ce que nous mettons sous ce terme. Il vaudrait la peine d’étudier pourquoi la plupart de ces auteurs sont italiens ou allemands, mais qu’importe ! Par « police », ils n’entendent pas une institution ou un mécanisme fonctionnant au sein de l’État, mais une technique de gouvernement propre à l’État. »

[6« L’homme a besoin de quelqu’un qui soit capable d’ouvrir la voie à la félicité céleste en se conformant, ici-bas, à ce qui est honestum. »

(Saint Thomas d’Aquin, De regimine Principium ad regem Cypri (1266), Utrecht, N. Ketelaer et G. de Leempt, 1473, Du gouvernement royal, trad. C. Roguet, Paris, Éd. de la Gazette française, coll. « Les Maîtres de la politique chrétienne », 1926, pp. 96-98)

[7« Cette démarche impose un renversement méthodologique, qui consiste à ne plus vouloir observer ce que fait la police, mais à dévoiler et comprendre ce qui se passe lorsqu’elle emploie la force. Elle consiste donc à prendre pour objet d’analyse la rareté des interactions violentes, afin de dépasser l’obstacle qu’oppose la faible fréquence de ces rencontres. On insistera ici sur le double contexte de ces rencontres : l’espace social dans lequel elles s’enracinent, l’espace juridique dans lequel elles se transportent. »

(Fabien Jobard, Comprendre l’habilitation à l’usage de la force policière, Déviance et Société 2001/3 (Vol. 25), pages 325 à 345)

[8« Les entretiens auprès des sortants de prison montrent que la force des émotions provoquées par la police est d’abord liée à l’anomie (ou, pour reprendre la terminologie de Durkheim qui désigne bien ce dont on rend compte ici : l’état de dérèglement) qui caractérise les personnes qui disent avoir été victimes de violences. L’errance dans la ville, la difficulté de bénéficier d’un espace privé à soi, la précarité des ressources, l’impossible mobilité (sociale aussi bien que géographique) et la difficulté conséquente d’échapper à l’enfermement dans les processus d’étiquetage policier, déterminent un rapport double à la police. La première dimension de cette relation est que ces personnes trouvent chez les policiers les acteurs essentiels, sinon uniques, de leur rapport à la société, à tout ce qui se trouve hors de leur monde commun. D’une part, ces personnes ne peuvent souvent se retirer dans un espace privé clos et protégé, un domicile dans lequel leur droit à s’y trouver ne soit pas objet de contestation, et dans lequel des conditions minimales de tranquillité et de salubrité soient garanties. Elles passent le plus clair de leur temps sur la voie publique, lieu d’exercice, précisément, de la police. Police et marginaux sont ainsi liés par une vraie proximité, attestée par la quotidienneté de leurs lieux d’activités. D’autre part, il faut relever que cette proximité se trouve renforcée par les techniques qu’emploie parfois la police pour mieux contrôler des populations qu’elle identifie comme source majeure de troubles à l’ordre public (comme source de nuisances sonores en premier lieu). Ces techniques tendent à les expulser de certains territoires, incompatibles avec la présence de certaines personnes en situation de marginalité à l’égard de la loi. Un de nos interlocuteurs se disait ainsi particulièrement outré du harcèlement physique systématique, dont il disait être la victime de la part de deux policiers, qui voulaient son départ du quartier en question : ce coin de Paris était en réalité le quartier où il résidait et où il avait grandi. Il y a par la mise en œuvre de ces techniques une prétention de la part des policiers à éloigner ces personnes de territoires particuliers, pour les regrouper, au besoin, en d’autres lieux, dans le but de rendre les zones de déviance visibles, accessibles, connues. Par la nature même des populations qui s’y rassemblent, ces lieux ont pour propriété de maintenir à distance ceux qui en sont étrangers : les ni marginaux, ni policiers. »

(Fabien Jobard, Comprendre l’habilitation à l’usage de la force policière, Déviance et Société 2001/3 (Vol. 25), pages 325 à 345)

[10« Dans le passé, les groupements les plus divers, à commencer par la parentèle, ont connu la violence physique comme moyen tout à fait normal. Aujourd’hui en revanche, il nous faut dire que l’état est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé (le “territoire” appartient à sa caractérisation), revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. Car ce qui est spécifique à l’époque présente est que tous les autres groupements ou toutes les autres personnes individuelles ne se voient accorder le droit à la violence physique que dans la mesure où l’état la tolère de leur part : il passe pour la source unique du “droit” à la violence. »

(Max Weber, La politique comme profession et vocation (1919) Trad. Colliot-Thélène.)

[11« La troisième est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen. Partout, sans exception, toutes les choses généralement considérées comme des fins sont par nature, par définition, par essence et de la manière la plus évidente uniquement des moyens. On pourrait en citer autant d’exemples qu’on voudrait dans tous les domaines. Argent, pouvoir, état, grandeur nationale, production économique, diplôme universitaire ; et beaucoup d’autres. Le bien seul est une fin. Tout ce qui appartient au domaine des faits est de l’ordre des moyens. Mais la pensée collective est incapable de s’élever au-dessus du domaine des faits. C’est une pensée animale. Elle n’a la notion du bien que juste assez pour commettre l’erreur de prendre tel ou tel moyen pour un bien absolu. »

(Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, 1940)

[12« Ses regards tombèrent sur le dernier étage de la maison qui touchait la carrière. Comme une lumière qui jaillit ls deux battants d’une fenêtre s’ouvrirent la-haut ; un homme – si mince et si faible à cette distance et à cette hauteur – se pencha brusquement dehors, en lançant les bras en avant. Qui était-ce ? Un ami ? Une bonne âme ? Quelqu’un qui voulait l’aider ? Etait-ce un seul ? Etaient-ce tous ? Y avait-il encore un recours ? Existai-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ? Certainement. La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. Où était le juge qu’il n’avait jamais vu ? Où était la haute cour à laquelle il n’était jamais parvenu ? Il leva les mains et écarquilla les doigts. Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l’y retourna par deux fois. »

(Franz Kafka, Le procès, 1933)

[13« Cela peut être formulé comme une maxime générale de la législation européenne contemporaine : toutes les fins naturelles des personnes individuelles entrent forcément en conflit avec les fins légales, quand on cherche à les atteindre avec une violence plus ou moins grande. (La contradiction dans laquelle se trouve ici le droit à la légitime défense devrait trouver d’elle- même une explication au cours des considérations qui vont suivre.) Il s’ensuit de cette maxime que le droit considère la violence dans les mains de la personne individuelle comme un danger risquant de saper l’ordre juridique. Comme un danger capable de tenir en échec les fins légales et les pouvoirs exécutifs juridiques ? Tout de même pas ; car alors ce ne serait pas la violence elle-même qui serait condamnée, mais seulement celle qui est utilisée à des fins contraires au droit. On dira qu’un système de fins légales ne pourrait se maintenir s’il était encore possible, quelque part, de viser des fins naturelles en employant la violence. Mais ce n’est d’abord qu’un simple dogme. »

(Walter Benjamin, Critique de la violence et autre essais, trad. Nicole Casanova, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2018)

[14« Cette nouvelle structure, le changement de statut des personnels des ex-polices municipales, l’importante augmentation des effectifs qui en résultait amènent à poser le problème capital de la continuité des personnels entre les polices de la IIIe République et celle de l’Etat Français. Le recrutement d’un personnel nouveau, formé de “jeunes gens [...] sains, droits et sans attaches politiques” que les circulaires du ministère de l’Intérieur engageaient les préfets à “diriger vers ce corps d’élite” pour “apporter une contribution très active au Redressement national”, devait permettre de débarrasser ces polices d’éléments par trop compromis avec la république honnie, généralement au prétexte de leur incompétence ou de critères - moralité, nationalité, attitude politique, âge, taille, appartenance à la “ race juive ” ou aux sociétés dissoutes - ne correspondant pas aux règles du nouveau recrutement. Cette pratique peut être assimilée à une épuration cachée, mais faute d’un corpus d’études régionales, il est difficile d’avoir aujourd’hui une idée précise de l’importance du renouvellement des personnels de police entraînée par cette nouvelle organisation. Les seuls cas étudiés montrent l’extrême diversité des situations selon les villes et les régions, et surtout les problèmes réels de recrutement, qu’en dépit des avantages proposés, connurent ces polices, boudées par des candidats qui découvrent très vite les sujétions du métier, l’impopularité des tâches exigées, les difficultés financières qui ne permettent ni de se nourrir ni de se loger de façon décente, et les mutations qu’on leur impose. Peu de candidats, beaucoup de démissions : jamais et nulle part, les effectifs prévus par les textes n’ont été atteints. On a longtemps pensé (et écrit) que l’instauration du STO dont dispensait la qualité de policier avait modifié cette situation. En l’état actuel, rien ne permet de l’affirmer avec certitude et la situation des différentes villes semble démontrer d’importantes nuances régionales. Beaucoup de candidats semblent avoir préféré s’engager dans la Garde des voies de communications qui connaît un développement constant et important (6000, puis 8000 hommes en 1944). En outre, la nécessité de profiter de l’expérience professionnelle des anciens personnels a souvent contribué à leur pérennité. Quant aux dangers présentés par cette nouvelle organisation, ils apparaissent clairement par exemple dans la confusion des tâches qu’elle instaurait : les missions répressives confiées aux Renseignements Généraux, les missions politiques confiées aux Services de police judiciaire devaient montrer les conséquences désastreuses d’une telle transgression.

S. Kitson, auteur d’une thèse sur La police de Marseille du Front Populaire à la Libération (Sussex University, 1995) note toutefois le rôle négatif joué par l’assimilation entre “Police nationale” et “Révolution nationale” qui donnait de l’une l’image d’une police essentiellement politique et de l’autre celle d’un régime policier. »

Jean-Marc Berlière, « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police.

[15« Plus de 71 % des cas de violences qui ont fait l’objet d’un conseil de discipline, sont des violences qui ont été commise hors service et ces violences hors services sont quasiment toutes des violences privées, très peu de violence commise en service aboutissent à un conseil de discipline. Donc sur la période que j’ai étudié, soit 7 ans, seul 14 motifs de violence en exercice de fonction ont aboutis à un conseil de discipline, c’est-à-dire 4,2 % du total des plaintes. On observe la proportion s’inversé vis à vis des plaintes déposés pour allégation de violences policière, on a 88 % des cas qui concernent des faits de violence alléguer en service. Contrairement aux violences en service, les violences privées ne supposent aucunement dans l’enquête de l’IGS que l’on cherche à évaluer la légitimité de la force car les violences privés sont de son point de vue injustifiable par l’IGS et nullement lié à la mission policière. Ce qui est sanctionné dès lors dans les violences privées, ce n’est pas tant l’illégalité de cette violence que justement le fait qu’elle s’émancipe du périmètre de l’usage de la force qui est normalement dévolu au policier. C’est-à-dire que l’exercice de cette violence ne peut nullement être interrogé du point de vue du professionnalisme du policier. Elle est illégitime. Or quand elles sont malgré tout établit, ces violences (en service) subissent une reformulation : elles sont rapportées dans les rapports interne de l’IGS, dans les conseils de discipline, comme des manques de professionnalisme. Or le manque de professionnalisme permet une opération que la violence illégitime ne permet pas, j’insiste dessus, la violence illégitime à avoir avec la force publique alors que le manque de professionnalisme à avoir avec l’individu et singularise le dysfonctionnement. Si les coups ont été portés dans l’exercice de la force publique en réponse proportionné alors on est dans le cadre de la violence légitime sinon c’est l’individu, par son excès, qui est en faute et seulement lui. Cette singularisation est à comprendre comme le moyen par excellence de garantir l’usage de la violence légitime par l’institution policière. La bavure est vu du point de vu de l’institution comme une privatisation de la violence par le policier. Ce n’est pas la violence qui est en jeu mais le comportement professionnel du policier »

(Cedric Morreau de Bellaing, Conférence : La police dans l’état de droit. Les dispositifs de formation initiale et de contrôle interne de la police nationale dans la France contemporaine. Séminaire : « Mais que fait la police ? Le travail policier sous le regard des sciences sociales », Université de Montréal, mardi 20 novembre 2012)

[16 « The rudimentary character of State-coercive appartus in the polis has been noted by Sir Moses Finley among others. With the partiel exceptions of Sparta, the Athenian navy, and tyrannies, the polis had no standing army. Only in the case of tyrannies were militias used for internal policing (Finley 1983 : 18-20). (Tyrannies were indeed attempts to centralize the means of coercion, that is to create a State). As for police, it seems to be agreed that the ancient polis “never developed a proper police system” (Badian 1970 : 851) ; the nearest thing to it was usually a “small number of publicly owned slaves at the disposal of different magistrates” (Finley 1983 : 18). »

(Leonin Grinin, The Early State, Its Alternatives and Analogues, 2004)

[17La lieutenance générale de police, créée en 1667, est la clé de voûte du système répressif aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le lieutenant, véritable « oeil du roi », a pour mission de « purger la ville de ce qui peut causer des désordres ». Doté de pouvoirs quasi illimités, il dirige notamment le Bureau des lettres de cachet et des prisons d’État. À ce titre, lui et ses hommes interviennent jusque dans la vie quotidienne de la Bastille.

[18Patrick Colquhoun un écossais appuyé par l’aide de John Harriot et Jeremy Bentham (figure majeur de l’utilitarisme anglais).

[19Extraits des débats autour de la création d’une police étatique au Royaume-uni en 1856 :

« Immediatly on the passing of the Rural Police Bill, he (Mr. Packe) proposed to the sessions of which he had the honour to be chairman, that they should adopt it in the county (Leicester) of which he had the honour to be the representative, and he could say that there was not in that county an individual who had not the highest opinion of the good working of it (Police) ; and as he was anxious to see the benefits »

« He was satisfied that the police, and its regulations in boroughs generally, would successfully compare with the best regulated county force. He (Sir J. Walmsley) was only sorry to see many of the county gentlemen so willing to surrender their local management into the hands of the Secretary of State. He believed they could manage their police far better themselves, and the sop which had been held out of payment was a delusion ; it would still come out of their own pockets. The right hon. Baronet the Secretary for the Home Department had passed a just tribute of praise on the municipal councils generally. How he reconciled such praise with the framing of such a measure as the present, he (Sir J. Walmsley) was at a loss to discover. It was the duty of the Government, before they attempted such interference, to show its necessity. He had listened in vain to the long speech of the right hon. Baronet, for any justification of such measure. He had, it was true, produced a long array of statistics to show that in those counties where there were the fewest police, crime was the rifest ; but the figures were not only disputed, but, as far as he had been able to gather from the adverse statement of his hon. Friend the Member for Bath, totally set at nought. So far as the boroughs were concerned, he had scarcely attempted to palliate the measure. At most, he had only shown that there was a deficiency of force in some of them ; but surely the shortcomings of a few was no justification for a general interference with municipal self-government. »

(Police (counties and boroughs) bill. HC Deb 10 March 1856 vol 140 cc2113-88)

[20« La Troisième République, et c’est le premier mérite de l’ouvrage que de le montrer, conserva donc un système policier composite, source de multiples contradictions, concurrences et conflits, où coexistent au plan national la gendarmerie et une police d’État très peu développée - la Sûreté générale (puis, après 1934, “nationale”) - longtemps réduite à une police politique, avant de s’étoffer d’un embryon de police judiciaire (les fameuses brigades mobiles créées en 1907). Localement, on trouve tantôt des polices purement municipales, souvent faibles, tantôt des polices municipales étatisées au coup par coup pour répondre à des situations particulières, à l’exception de Paris, de tous temps placée sous l’autorité directe de l’État (mais sans aucun lien avec la Sûreté). Cette situation assez chaotique ne trouvera son épilogue qu’avec la guerre et l’Occupation, le régime de Vichy réalisant, dans ce domaine comme dans d’autres, la “modernisation” des structures dont beaucoup affirmait la nécessité depuis la première avant-guerre. En ce sens, “Vichy prolonge et achève l’œuvre de la IIIe République” (p. 164), mais sans remettre en cause l’existence de la Préfecture de police de Paris (qui ne fut intégrée à la Police nationale qu’en 1966, tout en conservant son organisation spécifique). Jean-Marc Berlière y montre clairement à la fois comment Vichy a su satisfaire les aspirations des policiers et comment il les a enfermées dans un piège : celui d’une collaboration avec le nazisme, cautionnée par l’apparence de légitimité du régime (et le passé républicain de beaucoup de responsables) et renforcée par la volonté de celui-ci d’affirmer sa souveraineté en se chargeant, en lieu et place de l’occupant, des sales besognes dont celui-ci n’était que trop content de se décharger sur la police française. Période qui révèle aussi, pour le pire, l’extrême professionnalisation et compétence des policiers aguerris sous la République, et les méfaits d’une “culture de l’obéissance” dont “on avait fait leur unique préoccupation, le critère professionnel idéal, la borne de leur horizon mental” (p.196) et avec laquelle seul un petit nombre de policiers sont parvenus à rompre dès le début, avant d’être progressivement rejoints par d’autres à mesure que s’affirmait la perspective d’une défaite allemande. Jean-Marc Berlière montre également que l’épuration qui s’ensuivit fut plus profonde qu’on a tendance à le penser aujourd’hui, mais qu’elle fut peu soucieuse de hiérarchiser les responsabilités et peu sensible à la question de la collaboration de la police au génocide des Juifs. »

(René Lévy, Jean-Marc Berlière, Le monde des polices en France XIXe-XXe siècles / Marie Vogel et Jean-Marc Berlière, Police, État et société en France (1930-1960) Bruxelles, Éditions Complexe, 1996, 275 pp., ISBN 2 87027 641 9 (Collection « Le monde de... ») / Les cahiers de l’IHTP, 1997, 36, 143 pp., ISSN 0247-0101)

[21« Mais l’entendement doit chercher à s’approcher de ces rapports avec d’autant plus de décision, s’il veut mener à sa conclusion la critique de la violence qui fonde le droit comme de celle qui le conserve. Dans une liaison bien plus contre nature que dans la peine de mort, dans un mélange quasi fantomatique, ces deux formes de violence habitent une autre institution de l’État moderne, la police. C’est certes une violence employée à des fins légales (avec droit de disposition), mais en même temps munie du pouvoir d’étendre cette violence dans de larges limites (avec droit d’ordonnance). Le caractère ignominieux d’une telle autorité est senti de peu de gens parce que ses pouvoirs suffisent rarement pour autoriser les plus grossiers abus, mais ils permettent d’intervenir d’autant plus aveuglément dans les domaines les plus sensibles et contre des êtres intelligents devant lesquels les lois ne protègent pas l’État – ce caractère ignominieux réside dans le fait qu’il n’y a en elle aucune séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qui le conserve. Si l’on exige de la première qu’elle fasse ses preuves dans la victoire, la seconde est soumise à une restriction : ne pas se donner de nouvelles fins. La violence policière est exemptée de ces deux conditions. Elle est fondatrice de droit. »

(Walter Benjamin, Critique de la violence et autre essais, trad. Nicole Casanova, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2018)

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