Manger local

Leïla Chaix

paru dans lundimatin#264, le 28 novembre 2020

En explorant les internet je tombe sur cette photo craignoss, quitch-kitchen et malaisante. Elle m’a fait postillonner de rire en l’ouvrant grand sur mon ordi. Toujours est-il, elle va devenir mon alliée, mon impulsion et mon amie.

Ce fut un matin bien garnis. En rentrant j’ai tout de suite mangé un petit peu de la tarte aux pommes qu’Urbain est allé mériter au près du boulanger Sabbia, en pétrissant de ces deux mains tous les petits pains dont les vençois, en ce moment même, se repaissent. Urbain va comme un dromadaire et de façon hebdomadaire, tous les dimanches ou chaque samedi, aider Sabbia avec le pain, et par là même apprendre à être boulanger. Il est graphiste et écolo, libéral presque libertaire. J’aime dire qu’Urbain est l’seul et unique vençois de gauche, ce qui est faux, quasiment aussi faux que la gauche, son existence, sa consistance, sa politique. Mais peu importe, ça fait son effet en soirée, et ça dit bien c’que ça veut dire. Déjà dix lignes d’écrites et j’ai toujours pas dit un mot de c’que je voulais dire au départ. Je vais y venir, d’ailleurs j’y reviens par la pensée, ça n’était qu’il y a quelques heures, et pourtant je dois m’en rappeler, m’en souvenir, y retourner par la pensée ... rapper le fromage de ma mémoire. On nage en plein remue-ménage, et je me remue les méninges. Putain mais par où commencer ? C’était pourtant rien de compliqué, ni non plus rien d’exceptionnel, mais ça a tout de particulier. Nous sommes partis tôt ce matin pour nous promener. Rien n’était sûr quant à l’exacte destination, avec R. prendre une décision revient à décider moi-même parce qu’il est d’accord avec tout, ou quasiment ; tant qu’il s’agit de choisir entre une promenade à pieds ici ou un trajet en voiture là, tant qu’il s’agit de se transporter, d’aller jusque ça ou là-bas, ça lui ira. Et comme on est un peu in love et qu’on vient juste de se rencontrer, tout déplacement est une occaz’ pour augmenter la carte de l’autre, et en même temps on affine notre connaissance de notre lointain le plus local, de notre décor immédiat : les alentours ... Ce sont des concepts à la mode : manger local, boire du terrain, voir du pays sans trop partir, étudier son proche milieu ... d’ailleurs nous y sommes obligé·e·s — puisque nous, les « non essentiels », sommes assigné·e·s à domicile, et prié·e·s de rester « chez soi », pour peu qu’on en ait un, d’chez soi. Je m’encanaille donc avec d’autres in-essentiels, des retraités, des étudiants, des jeunes artistes désoeuvré·e·s, soutenu·e·s par des parents sympas ou bien par un État providence, et l’allocation RSA. C’est super bien le RSA, ça arrive un peu tard par contre, faudrait allonger sa durée, de 5 à 155 ans, ça serait pas mal. Je vis dans une grande maison, l’ancienne maison de mes grands-parents, j’y vis avec 5 personnes, toutes plus épatantes que les autres. Nous y vivons depuis l’été, et nous sommes au milieu de l’automne. J’ai vu beaucoup de monde passer, des personnes toutes différentes, et pourtant toutes similaires, la plupart étaient, comme moi, de jeunes français qui viennent de finir les études, ou sont en train de les terminer.

La maison est grande et spacieuse, elle peut contenir nos amitiés, nos différences, nos petits égos et nos névroses, sans qu’on en fasse de la bouillie en spermanence. Il y a la place pour nos grands coeurs, nos désaccords, tout nos petits chantiers intérieurs et nos discrètes aspirations. Cette maison c’est la vie de château, c’est utopique, quasi frivole, désinvolte ; c’est une villa de rêve profond, les murs sont : blancs les volets : bleus, et le jardin est en restanques — l’ordi ne reconnaît pas ce mot, je me trompe peut-être dans l’orthographe). Que faisons-nous dans cette maison ? On essai de reconstruire notre vie, de se refaire un quotidien, et si possible en le fabriquant, sans le pré-commander tout fait. On essaie de faire nos existences, de les sentir, de les fabriquer, comme bien d’autres communautés l’ont fait, le feront ou l’auraient fait, et comme en ce moment partout, d’autres le font. Quand nous avons pour objectif (et privilège) d’inventer chaque minute de vie, quand marcher droit c’est bifurquer, et quand on n’est pas obligé·e·s de faire un petit boulot merdique pour avoir juste de quoi se couvrir et de quoi manger, on a tout plein d’activités, on improvise et on oscille entre la joie et une grande culpabilité, parce qu’il y en a, ailleurs, qui luttent, qui meurent et qui déraillent. Et qui n’ont pas cette occasion. Moi j’ai de la chance, je ne m’en cache pas, de cette chance je fais du jus, et ce jus là vous le buvez en ce moment-même. Il n’est pas tellement fermenté, c’est plutôt de la pisse première presse. On appelle ça du PPP.

J’ai lu quelque part toute à l’heure que les romans avaient cessé d’être des tranches de vie. Formule qui nous laisse en pantoufles. On est super content de savoir qu’on peut officiellement penser qu’un roman (un livre) c’est une tranche, ça nous rassure parce qu’on a toujours trouvé qu’un livre surtout quand il est vieux ça re-ressemble à un bout de bois, mais on nous dit par contre tout de suite que c’est fini, c’est plus le cas. Va bene, fine, ok, d’accord. Ce genre de moment France Culture, en fait je m’en passe volontiers. J’ai fermé le livre et j’ai continue de zoner graphiquement, avec ma main et mon stylo, dessus la place blanche et glacée que j’avais posé sur mon bureau.

* dire que toutes ces lignes que j’écris faudra les passer au gueuloir, ça m’fout la flemme, nique Flaubert, j’me fais confiance, et désolée pour l’orthographe... je préfère m’adresser à vous, directement, sans me relire).

Ce que j’voulais dire aujourd’hui : le vide de nos vie correspond au vide de nos villes. Non c’est pas ça que j’voulaisdire.Jevoulaisparlerdesvertus desbienfaitsdel’explorationdenotrepetit-autour-local.Jevoulais remercier le président de m’avoir commis la contrainte de devoir rester dans un rayon d’un kilomètre. Je ne respecte cette règle de merde qu’un jour par semaine : le dimanche. Juste pour savoir ce que serait ma vie de collabo... et c’est pas mal ! Autant on sent que le confinement a été conçu par des gens qui peuvent être dehors et chez-soi, autant l’idée du périmètre d’un kilomètre on sent qu’elle est venue au monde dans la petite tête d’une personne ayant grandi près d’une forêt, ou bien qui est propriétaire d’une résidence secondaire à Saint-Malo ou en Bourgogne... ces décisions sont excentriques, hostiles, dangereuses comme des villes, mais sont pensées pour la campagne. D’ailleurs depuis que j’y suis revenue, dans la campagne, j’adore ces lois un jour par semaine.

La gestion bobo-politique de la pandémie à la française fait confiance à nos habitats. En piétinant nos libertés de déplacement, on nous oblige à bien palper le gras de nos vie, et la sédentaire amertume de notre intersidéral vide, ce vide que l’on a en commun, comme le sang qui coule dans nos veines et l’air pollué qu’on respire. Moi j’ai retrouvé ma vie de bourgeoise, mon bide pro-vin, ma communauté en slow-mo, et je co-vide toute la journée en observant les poils pousser qui forment le duvet des orties qui poussent au bord des petits chemins, qui me ramènent à cette maison qui ne m’appartiendra jamais, mais que je ne laisserai à personne. Manger local, mon cul en boîte ! C’est notre localisation qui nous démange.

Déjà des centaines lignes d’écrites et j’ai toujours pas dit un mot de c’que je voulais dire au départ. Je vais y venir, d’ailleurs j’y reviens, c’était ce matin, j’dois m’en rappeler, m’en subvenir, rapper le fromage de ma mémoire, tirer la cire de mes oreilles. On nage en plein remue-ménage, et je me remue les méninges. Putain mais par où commencer ? C’était pourtant rien de compliqué, ni non plus rien d’exceptionnel...

Leïla Chaix

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