Prizan Hotage

« Jésus fabriquait des miracles, moi j’y arrive pas. »

paru dans lundimatin#282, le 16 avril 2021

J’ai proposé à ma famille de sortir Odette, ma grand-mère, de sa résidence pour séniors en carton doré imprimé, afin de la remettre dans un logement, avec des jeunes, dont moi, dedans. J’observe à titre personnel mais aussi sur les gens que j’aime une descente considérable dans les qualités cognitives. J’arrive plus trop à réfléchir, je lis à peine, j’analyse peu, je déréalise. M’enfin il faut que je sois honnête (car cela m’est encore possible) sur les raisons qui m’ont poussée à leur faire part de mon idée.

Mon idée était de combiner plusieurs nécessités urgentes. Les besoins de Mamy qui ne meurt pas mais dont on ne sait pas quoi faire, les besoins de Karch, ma grande soeur, la première fille de mon père, les besoin d’Urbi, mon ami, jeune graphiste en quête de zen. Seulement voilà, pour être honnête, c’est aussi ma précarité que je voulais solutionner. Je voulais qu’il me reste quelque chose, que Mamy m’achète un logement, le mette à mon nom et me fournisse la sécu d’un lieu à moi. Gourmand, sans doute, me direz-vous, et vous aurez d’ailleurs raison.
J’ai désiré solutionner plusieurs paniques, plusieurs problèmes, plusieurs formes de précarité. J’ai voulu mélanger les fuites afin de faire tenir ensemble plusieurs îlots, plusieurs monades, plusieurs besoins de devenir agents. Je me suis sans doute cru dans un film, ou comme en train d’écrire un truc. Sur le papier ça sonnait bien. Influencée par mes lectures (quand j’en avais) j’ai voulu mettre les gens ensemble, en situation de fabriquer une sorte de métier à penser, à moins bader, afin de les faire participer, de leur mettre à disposition un espace non pas de liberté, mais de responsabilités. Donne de l’espace et des devoirs, je me suis dit. Sauf qu’en fait j’ai pris mes envies pour des réalités communes. J’ai cru qu’avec une bonne idée et de la détermination je pouvais tordre la réalité. Sauf que je n’en ai : pas les moyens.
Cette maison est la maison de mon enfance, mais n’est pas ma propriété. Cette famille est ma famille, mais ça n’est pas une assemblée ; cette Mamy est ma mamy, mais elle ne m’a pas mise au monde, elle a juste mis ma mère au monde, et ses moyens et ses besoins dont je voulais faire quelque chose ne sont pas miens, ils vont même au contraire des miens, d’ailleurs c’est vrai je suis contrariée, et force est de le constater.

D’une certaine façon mes amï-e-s, que j’associe sans consentement à des projets que j’appelle « communs », i-e-ls n’ont rien demandé non plus.
Chaque personne est un sujet, une trajectoire, un tissu de liens et de besoins particuliers, changeants, cycliques. On peut parfois les conjuguer — c’est d’ailleurs ce qu’on fait tous les jours, nous conjuguons les trajectoires, et nous faisons coïncider divers parcours — on essaie de se conjurer, on danse ensemble puis on se repose, on se sépare on se rattache tout le monde connaît la chanson... Mais moi qui suis-je pour mettre des gens désorientés au service d’un désir que j’ai d’aider les gens désorientés ? J’suis pas tarée de vouloir devenir un tuteur pour des plantes qui grimpent bien sans moi ? Sans foi ni loi, sans toi ni moi, sans rien, tout seuls. Alors peut-être que les gens crèvent de solitude, mais ils meurent en indépendants, et sans prestataires extérieurs, et pas de service après vente. Ils se jettent tout seul à la poubelle, ils prévoient même leur recyclage, leur devenir-green, devenir-pelouse, devenir-engrais.
Ce désir que j’ai de faire plaisir, d’aller distribuer du lait, c’est quoi en fait ? Je dis vouloir faire autrement, mais je cherche une validation, je veux me donner bonne conscience, je cherche mon reflet dans la vitre, je cherche à mieux pouvoir mentir, à mériter, à m’engloutir. Négative Care ? Peut-être bien. Je n’ai jamais fini le chapitre qui expliquait ce concept là. Tout ça pour dire : c’est également pour être heureuse, pour diriger et pour être sûre d’être entourée, que je fais tout ça. Que je prétends solutionner la vie et les problèmes des gens. En ai-je le droit ? Je ne crois pas. Et si j’suis tout à fait honnête (écrire permet d’exagérer) c’était folie d’embrigader des personnes semi-consentantes dans un semi-libertaire projet. C’est ridicule. Je voulais sortir du cynisme, mais j’y replonge et à trois bras. J’ai même des poules maintenant chez moi.
Maintenant Leïla rappelle-toi : participe, mêle-toi, c’est très bien. Mais n’essaie pas de prendre les reines. On ne te les laissera pas. Dans la mesure où j’évolue dans un milieu (et c’est heureux) où tout le monde n’est pas pareil, et où tout le monde n’est pas d’accord, je me contenterai de me mêler, aussi de ce qui ne me regarde pas, mais sans imposer quoi que ce soit. J’essaie de faire ma Robin des Bois, mais en passant par une banque, clairement ça ne peut pas marcher.
Aller prendre l’argent de la vieille parce qu’elle ne demande qu’à en donner, pour être sortie de sa solitude, me mettre K.O. à essayer de leur expliquer, que m’occuper d’une vieille dame ça craint pas moins que prof d’arts plastiques dans un collège en carton-patte, m’en rendre malade, me battre quotidiennement contre l’intime certitude d’être une tocarde, une zonarde sans ambition, ouais non merci. En être, OK, proposer, éventuellement, mais qui parle de proposition, parle aussi d’une réception, et de réponses. Vos réponses sont négatives. Vous ne voulez pas de ce monde-là, et moi toute seule, ici, à trois, je ne peux pas le faire advenir. J’ai pas l’équipe, j’ai pas les murs, j’ai pas les fonds. J’ai juste reçu vos réponses qui sont cruelles et dégueulasses, tellement représentatives du système dans lequel on vit. Vous êtres devenus des pièces jointes, et moi aussi. Mon idée je l’ai donc ravalée, parce qu’elle est comme moi : pourrie. Je suis un compost permanent d’idées à chier, d’envies de merde, d’images-fantômes et de pub Danone, avec quelques souvenirs de vie.
Mais il faut que j’insiste là dessus : je ne suis pas plus innocente, ni plus clairvoyante que vous. J’ai mes torts depuis le début, puisque je cherche à obtenir les petits minima bourgeois. Je cherche une rétribution, des conditions de vie décentes, je cherche mes propres intérêts que je déguise en désirs altruistes, je prends mes rêves de possession et je les déguise en groupe de folk. C’est un vilain défaut que j’ai : appeler écologie sociale des envies de confort personnel. Je m’éco-trip sans m’en rendre compte, et le dimanche soir je pleurniche dans le lit, et mon mec me caresse le dos, en me disant que je suis gentille.
Si j’extrapole, et après tout si j’écris là, c’est surtout pour extrapoler, ce que je voulais, c’est afficher le mot « collectif », « coopératif » et « entraide » sur une maison mise à mon nom, et dans laquelle, parce qu’ils sont logés gratuitement, les gens aurait été non seulement à mon service, mais au service de la vieille, qui aurait préféré mourir, mais qui n’a pas le droit de choisir. Je continue : pour me faire péter une baraque style provençal et afin de mériter tout ça, j’aurais pris Mamy en HOTAGE et je me serais donner bonne conscience en lui donnant, via mes ami-e-s, une fin de vie à peu près potable. De parasite, je serais devenue propriétaire, et à esclaves. Je nous aurais mis dans une structure apolitique et verdoyante, avec des poules et des aidants. Cette idée avait des atouts, des atouts qui m’excitent encore, bizarrement. Mais je m’inquiète pour mon âme.

Beaucoup de films parlent de ça : le parasitage volontaire

Moi garder cette grande maison c’était mon rêve, et ça entrait en ligne de vie avec une intuition récente : les idées ça se conserve mal, il faut se léguer des espaces. Non pas des Dieux mais bien des Lieux.

Moi entre Dieu (immatériel) et l’Église (physique, matérielle) moi je garde volontiers l’Église, parce qu’on peut en faire quelque chose, ça se partage, etc. Toute mystique me rétorquerait (et à raison) que l’Église c’est la fin de Dieu, sa version morte, dégueu, profane, parce que c’est une institution ! Un remix, une image-reflet, un vaste collage d’intérêts, une version restaurée, récup... et en un sens cela est vrai. C’est vrai, c’est nul, c’est tout bidon, c’est tout refait et souvent d’ailleurs bah c’est moche, c’est vrai c’est moche, ça pue, c’est sombre et c’est glauque, mais au moins, ça je peux le toucher, je peux aller m’asseoir dedans. Je peux y aller je peux entrer je peux palper la pierre froide je peux la cramer la modifier je peux regarder comment c’est fait je peux observer sa charpente et je peux séduire son curé, voler l’ostie, etc.

Jésus fabriquait des miracles, moi j’y arrive pas.

Mais j’ai des petites intuitions, qui me prennent comme des envies de pisser : aussi imparfaits qu’ils puissent être, même amiantés, même dégoutants, maintenant il nous faut des lieux. Des dieux c’est bon, c’est plus la peine, on en a plein de toute façon. Mais être nulle part, c’est pas possible. J’ai essayé, t’as essayé, on a tous (cf:BLOOM) essayé. On peut prétendre être sans dieu, être sans foi, sans loi, sans toit, on peut traduire, froisser, cacher, on peut vivre en dehors de tout, mais être NULLE PART, c’est pas possible. Avoir un corps c’est être quelque part, tout le monde sait ça, en plus il y a la gravité, donc non seulement on est quelque part mais en plus souvent, ce quelque part, c’est souvent un raccord au sol, tout le monde sait ça, même sous covid, et sous surconsommation de vide, et sous difficulté de penser.
En sortant Mamy de son EPHAD, en mettant ma soeur de cinquante ans, mon pote de trente et moi dedans, je prenais tout le monde en otage, et je faisais de moi une hôte, une maison d’hôte avec un label libertaire. Ç’aurait pas été pire que le reste, ça aurait même eu le vent en poupe, mais je suis tordue et je me crois de gauche. Je me fais pitié.

Au temps pour moi, un peu comme d’hab : j’étais sensée recopier un texte et comme d’hab, j’en tape un autre. Mais j’ai dit ce que j’avais à dire, et que j’aurais dit en quarante pages au lieu de quatre s’il avait fallu recopier, donc au final je vous ai sans doute épargné de très nombreuses ruminations.

Mes salutations infernales

  • Leïla Angèle Chaix Zaïra

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