Les pathos identitaires - par Fabienne Messica

« L’identité s’est donc bel et bien imposée non seulement comme un thème qui ne serait plus aussi dangereux mais encore comme un thème digne d’intérêt et même au plus haut point. On peut même affirmer que ce thème est devenu obsédant, obsessionnel au point d’occuper le débat ad-nauséam sans jamais pouvoir être discuté sereinement tant il véhicule de pathos, de mal-être, de troubles. »

paru dans lundimatin#57, le 18 avril 2016

Depuis quelques années, en France, le thème de l’identité (nationale, culturelle, religieuse, ethnique, « raciale », communautaire etc) a trouvé dans le débat public une légitimité qui depuis la seconde mondiale et plus encore, après la guerre d’Algérie, lui était plus ou moins refusée. Parler d’identité était alors jugé plutôt suspect, à fortiori de la part de ceux qui appartenaient au groupe majoritaire ; et si l’on pouvait se montrer un peu plus indulgent avec les groupes « minoritaires », c’était à condition qu’elle ne soit -dans la hiérarchie non pas des appartenances mais des autodéterminations- qu’une dimension de l’expérience venant renforcer et non orienter, les choix de vie et d’engagements.

Ainsi si la question de l’identité, de l’héritage, de l’expérience n’a jamais été totalement absente du débat, ce fut longtemps de façon circonscrite à l’expérience et à l’histoire personnelle, considérées comme le fruit du hasard, plutôt qu’en référence à l’appartenance à un groupe. Et ce n’est que récemment que se prévaloir d’une légitimité spécifique - en vertu de ses origines, de sa religion, de sa couleur de peau etc…- pour penser telle ou telle question en relation avec un groupe d’appartenance « minoritaire » (par exemple, un groupe qui aurait connu esclavage, déportation, colonisation…), est devenu une nouvelle façon d’imposer un savoir surplombant ; mais cette fois-ci, souvent avec des arguments théoriques employés de manière marginale, anecdotique, fantaisiste, voire décorative dans un discours centré sur le vécu ou plus puissamment encore sur la souffrance, la sienne ou celle des ascendants. Or quand l’argument, c’est la souffrance, seules peuvent être mises en relation d’autres souffrances ce qui entraîne -dans un cycle sans fin de poids et de mesures- les victimes ou ceux et celles qui s’en réclament, dans une concurrence sans merci.

Mais ce n’est là qu’une des conséquences. Car cette légitimation de l’expérience demeurerait respectable si elle ne s’accompagnait pas logiquement d’une délégitimation de tous ceux qui penseraient une question sans l’avoir vécue dans leur chair ; difficile alors d’esquiver le débat ou de parler d’un autre lieu que de sa propre identité ou de sa non identité. Car qui ne revendiquerait aucune identité n’en sera pas moins un non -noir, un non-juif, un non - chrétien, une non-femme, un non ceci ou cela…Ce qui veut dire que ce n’est pas seulement l’expérience qui, il est vrai, n’est pas universelle - si je suis blanc, je ne sais pas ce que vit un noir en tant que tel- mais c’est aussi toute la question que pose l’expérience- une question qu’elle pose pourtant à tous/tes- qui n’appartiendrait alors qu’à celui ou celle qui l’a vécue ; voilà qui forclos d’autant plus toute possibilité d’un commun qu’une autre idéologie identitaire, dominante, reprise par les plus hauts responsables de l’Etat, instrumentalise des concepts (laïcité, république etc…) pour imposer peu à peu l’idée d’une identité majoritaire , plus légitime que les autres, excluant toute diversité, multiplicité, combinaisons d’apports divers au sein d’une société.

L’identité s’est donc bel et bien imposée non seulement comme un thème qui ne serait plus aussi dangereux mais encore comme un thème digne d’intérêt et même au plus haut point. On peut même affirmer que ce thème est devenu obsédant, obsessionnel au point d’occuper le débat ad-nauséam sans jamais pouvoir être discuté sereinement tant il véhicule de pathos, de mal-être, de troubles. Car il s’agit presque toujours de maux identitaires, de « crispation », de « retours », de revendications souvent passablement hargneuses, de définitions psychorigides plutôt que d’une identité fluctuante, irriguée par la vie, les expériences, les rencontres, bref pensée comme une dialectique entre singulier et commun.

Ainsi, il n’est plus possible de parler d’identité sans, dans un même mouvement, imposer une fermeture, une définition qui fige. L’identité est définie comme circonscrite (ainsi que l’exprimait d’ailleurs Jean Marie Le Pen, chantre de l’identité nationale), comme le résultat immanent d’un cercle concentrique allant des parents (matrice) vers les voisins (géographiques) en passant par frères et sœurs (matrice commune), cousins etc…Cette conception de l’identité associe biologie (matrice), éducation ou culture commune (famille, mœurs, religions) et territoire (voisins). Voilà qui transmue ensuite l’immanence en transcendance, l’identité en essence, en un tout, un absolu, et surtout quelque chose d’inaltérable quand la vie, c’est le temps, c’est l’altération.

Cette conception de l’identité s’appliquant à un groupe a des conséquences tout à fait pratiques en ce qu’elle induit et légitime en les naturalisant les préférences à l’encontre des « mêmes ». Elle se traduit d’abord par les discriminations de tous ordres de la part de tous ceux qui détiennent une part de pouvoir ; mais elle se traduit aussi, de la part de tous, qu’ils soient ou non détenteurs de pouvoirs, par ces étranges affinités non électives, assumées voire revendiquées au nom desquelles dans des logiques ultimes, la préférence ira au meurtrier s’il fait partie « des siens » et jamais l’empathie aux victimes si elles n’en sont pas.

0r, la réalité de ce que nous appelons « l’identité » est bien autre : tout d’abord, origines et territoires sont désormais souvent découplés. On peut vivre ailleurs que là d’où l’on vient et l’on se trouve ainsi en situation d’inventer un rapport au territoire d’une autre nature que matricielle. Ensuit, l’identité n’est pas figée, elle s’inscrit dans une temporalité : qu’elle change ou évolue n’en fait pas moins une identité. Si elle se vit dans un ou des territoires, elle se construit bien au delà dans une série de flux - par les médias, internet etc…- qui sans être physiques, n’en sont pas moins prégnants. Elle se multiplie aussi dans le croisement et parfois le partage avec des gens qui ne ressemblent guère à nos cousins.

Voilà pourquoi penser l’identité comme le produit des origines, de l’être ensemble au sein de la famille ou de la communauté et de l’ancrage dans un territoire, c’est manquer la dimension fluctuante et toutes ces influences qui la font moins tangible qu’il n’y paraît et pour tout dire, hétérogène à l’infini. Cette hétérogénéité ne dissout pas la singularité de l’expérience en tant que ceci ou cela (homme, femme, blanc, noir etc) mais par elle, si je suis homme, femme, blanc, noir, je ne suis pas n’importe lequel/laquelle de ces hommes, femmes, blancs, ou noirs et mon identité n’est pas seulement le résultat de la somme des groupes auxquels j’appartiens ou dont je viens.

Il en résulte que nous ne pouvons pas penser l’identité sans penser en même temps la liberté et le mouvement. Or, tel que posé, le débat sur les identités est une tentative pour commuer en conflit culturel une question désormais essentiellement psychologique : celle d’un « mal être identitaire » qui puise dans l’insécurité des flux et dans une crise qui la dépasse, mais qui prétend trouver dans l’affirmation identitaire (souvent de supériorité), un socle qui nous attache et nous sauve des dérives. Mais nul Dieu, nul sentence, nulle tradition, nul recours à l’histoire fantasmée des origines, rien ne peut ré-ancrer les groupes et les individus dans de l’identique à leurs représentations du passé. Assimiler l’identité à la chaleur d’une famille, la complicité culturelle, l’usage d’une langue, le partage de traditions, c’est la confondre avec un nid douillet quand savoir qui l’on est, c’est justement prendre ses ailes, c’est aller et venir du et hors du nid, bien au delà des petits cercles concentriques censés nous définir autour d’un égo sanctifié.

C’est pourquoi, tout ce petit monde revendicatif d’une identité inaltérée ne sait pas nous la faire aimer. Ni la supposée notre, ni la supposée autre. Car ces identités faites de réminiscences, de vécus et d’imaginaires, au lieu de s’affirmer comme créations tout à fait singulières, uniques et multiples à la fois, embrassantes, ne sont plus que les vagues d’un ressentiment , indépassable, aveugle à l’univers.

Or à y regarder de plus près, il existe beaucoup moins d’identités qui se connaissent que d’identitaires et par eux, ce sont ces morsures, répétitives, agaçantes, ce sont ces discours en boucle, qui ne tracent comme avenir qu’une ronde incessante.

Et celle-ci, au contraire des rondes enfantines, n’est ni joyeuse, ni enivrante ; celle-ci nous le savons, n’est qu’une illusion de mouvement ; celle-ci, nous le savons, est une ronde suicidaire, meurtrière.

Fabienne Messica

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