Les « oubliés » de la France et leurs devenirs politiques

« Le sujet épuisé et fatigué est sans doute une des figures propres à notre présent. »

paru dans lundimatin#74, le 27 septembre 2016

Les « oubliés » de la France et leurs devenirs politiques

C’est l’heure de la rentrée. Le temps des vacances prend fin. Il faut bien reconnaître que le temps est bref pour effacer les rides et pour réparer les visages usés et creusés par le stress quotidien, le travail envahissant, les passions diverses et les complications monotones de la vie quotidienne. Il nous faut désormais regagner docilement notre place – celle qui nous a été assignée – et reprendre en mains le cours habituel des choses.

La « France silencieuse des oubliés », « ce peuple qui souffre »

Cette rentrée est aussi celle de ces hommes et de ces femmes politiques qui annoncent leurs intentions présidentielles. Dans ce combat pour la conquête du pouvoir, il y a une étonnante récurrence du discours politique : celle de faire référence à la « France silencieuse des oubliés ». De l’extrême droite à l’extrême gauche, perdure cette étonnante démagogie : ces hommes et ces femmes politiques prétendent entendre « cette France qui souffre », ces « oubliés », ces « délaissés de la République », bref, ceux que qui ne comptent pas et qu’on entend pas. Ces hommes et ces femmes politiques n’ont peur de rien. Avec arrogance, ils entendent parler à la place de cette France silencieuse pour tenter de les convaincre qu’ils ont enfin bien compris ceux qui sont expulsés de la société ou ceux qui ont d’extrêmes difficultés à entretenir une relation active avec le monde.

Mais que sait-on de cette souffrance sociale ? Comment la regardons-nous ? Que nous dit-elle sur notre devenir commun ?

Aux yeux de ces acteurs politiques, emplis de compassion pour l’occasion, la souffrance est d’abord et surtout un nombre : on calcule les taux de suicide, les taux de chômage, les accidents du travail, la consommation d’antidépresseurs, le taux d’alcoolisme, etc. La souffrance n’est qu’un indicateur qui justifierait que, cette fois-ci, on a bien entendu le cri désordonné de cette masse silencieuse. On s’en tient à ces généralisations. La massification du sentiment de souffrir n’est jamais considérée comme une perspective qui pourrait ouvrir des voies pour inventer un nouveau commun alors même qu’il démontre tout à fait concrètement l’incapacité actuelle à être ensemble au sein de la société française. Ces souffrances sont inaudibles dans ce qu’elles disent de nos devenirs politiques et de notre prétendue démocratie.

L’inégale exposition à la blessure

Il semblerait pourtant que l’expérience vécue ordinairement par tout un chacun mérite une sérieuse attention politique dans la mesure où elle est à l’origine des peurs, des anxiétés, des angoisses, d’une crise générale de la crédulité à l’égard des futurs possibles, de l’insécurité matérielle et affective, etc. Ces souffrances, inégalement réparties selon les catégories de personnes, prennent aujourd’hui des formes toujours plus complexes et produisent des conséquences parfois terribles. Il convient de s’arrêter sur ce qu’elles pourraient bien nous dire.

La souffrance est d’abord une condition existentielle partagée universellement. La vie humaine est exposée à la blessure, à la perte et à l’impuissance. Comme le rappelle J. Butler dans un très bel ouvrage, la vie est destinée « à être pleurée, perdue et achevée » http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Ce_qui_fait_une_vie-9782355220289.html.

Mais la souffrance est aussi une catégorie politique en tant que les êtres sont inégalement exposés à la blessure, à l’humiliation, à la disqualification et à l’expulsion hors du monde commun. Les pathologies publiques islamophobes autour du débat insensé du Burkini témoignent bien du fait de l’inégalité de l’exposition à la destitution humaine.

Plus généralement et en dehors de tout cas particulier, quiconque jette un regard lucide sur soi ou observe quelque peu son entourage propre, reconnaîtra la généralisation du sentiment de fatigue, la difficulté à être « en ce monde là », l’épuisement des ressources au quotidien, le sentiment de dilapider sa vie au sens où celle-ci peine à se libérer et à s’étendre ou encore, le sentiment d’être seul, congédié de ses contemporains. En 2011 d’ailleurs, la cause publique nationale de la France était celle de la « solitude ». http://archives.gouvernement.fr/fillon_version2/gouvernement/la-lutte-contre-la-solitude-grande-cause-nationale-2011.html

Le sujet épuisé et fatigué est sans doute une des figures propres à notre présent. La fatigue, comme le rappelait judicieusement le philosophe E. Levinas, est d’abord « l’engourdissement », le « raidissement de l’individu » http://www.vrin.fr/book.php?code=9782711604890. Le sujet fatigué se sent en profond décalage avec le monde « normal » mais aussi avec ce à quoi il tient ou ce qu’il voudrait être. Il éprouve cette impression de manquer sa vie, que la vie toute entière paraît précipitée dans une incohérence profonde. Les journées paraissent quotidiennement perdues, les nuits sont sans sommeil, la joie s’est maintenant usée depuis longtemps. La Nauséede J.-P Sartre décrit subtilement cet état qui s’empare de l’individu.

Le fatalisme, l’évasion, la colère

On réagit différemment à cette condition d’épuisement. Certains empruntent la voix du fatalisme. C’est l’individu qui se croît prédestiné à une vie misérable emplie de petits malheurs et de graves crises. Sans doute, celui-ci est suffisamment lucide pour comprendre que l’épanouissement est concrètement verrouillé par de multiples circonstances qui ne se laissent renverser aisément. C’est généralement ce qui le console. Le problème du fataliste, c’est que son regard s’est rigidifié et contracté. Son raisonnement s’empâte. Il prétend ordonner la vie de telle sorte qu’il n’y a rien à comprendre et, au fond, tout est répétition. Le fatalisme est la dernière défense de l’homme usé et fatigué par la vie.

D’autres s’évadent, voyagent, rejoignent des « contre-mondes » étroits mais sécurisants. En réponse à la vie trop encombrée, la tentation du grand départ est grande. Pour fuir l’avenir terne que promet la « vie normale », pour ne plus accepter de se contenter de rêves inachevés, l’individu s’allège, se disperse et quitte le monde des siens : il entreprend un « tour du monde », il prend retraite dans des terres vierges, etc. C’est une manière de vivre l’ivresse de la dispersion et de la perte comme s’il s’agissait de se rassurer qu’on était encore apte de ressentir quelques émotions face à la vie. Le succès du film Sean Penn « In to the wild » - issu du livre Voyage au bout de la solitude (Into the Wild) de Jon Krakaueur - démontre bien que cette possibilité est un fantasme bien ancré dans l’esprit de bon nombre d’entre-nous. https://www.youtube.com/watch?v=zupSm0fnG1Y

D’autres enfin, sont plus conséquents politiquement. Ils disent leurs souffrances. Ils les nomment et en cherchent l’origine. En quelques occasions, ces individus se mettent en colère. La colère est parfois dirigée contre soi. Elle peut aussi viser l’ordre social, les institutions et la société dans sa globalité. La colère du sujet fatigué est gênante pour le pouvoir ; il prend à témoin le monde de l’injustice qu’il subit. Il contrarie l’exigence de consensus. C’est ce que fait celui qui s’immole devant une Agence pour l’emploi, celui qui enfonce une Préfecture pour obtenir des papiers, etc. Les exemples de ces sujets fatigués qui s’extériorisent ne manquent pas. Ils sont en quelques sortes des « orages prêt à éclater ». Ils mettent en crise l’ordre social et luttent pour être réparés dans leurs situations injustifiées. L’artiste guatelmataise Regina José Galindo donne d’ailleurs une représentation artistique remarquable des effets que le pouvoir exerce sur le corps https://www.youtube.com/watch?v=YWiToC7ep_g

Le monde ou Rien

De toute évidence, cette tendance au désaveu général pour la vie pourrait soutenir des appels à la justice et des conditions pratiques qui ouvrent à la recherche d’une vie souhaitable. Les récents mouvements sociaux contre la « Loi Travaille  » est un exemple parmi d’autres. Au delà de la diversité des dénonciations et des revendications, ce que ces corps assemblés disent, me semble-t-il, c’est le désir d’en finir avec ce monde inappropriable, avec ces modèles hégémoniques de la vie bonne, avec cette banalisation des injustices, avec l’humiliation des personnes en raison de leur origine, de leur sexe, de leurs préférences sexuelles ou de leurs orientations confessionnelles. Le slogan « Le monde ou Rien » qui parsème désormais les murs de nos villes illustre parfaitement l’attente qui se dégage en creux de ce mouvement. Cette humanité qui se lève n’a rien d’une humanité égarée. Elle fait concrètement sécession avec les normes du commun. Ceux-là ont cessé de s’allonger dans le noir ; ils luttent, ils construisent des Zones A Défendre, inventent des collectifs, et expérimentent des formes de vie autres.

Comme en témoignent les récentes tribunes de M. Wierviorka dans The Conversationhttps://theconversation.com/columns/michel-wieviorka-213330 ou de N. Heinich dans le Journal Le Monde http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/08/30/il-faut-combattre-le-proselytismeextremiste-et-le-sexisme_4989810_3232.html, les sciences sociales ont sans doute intérêt à saisir ces transformations en cours. Mais il ne suffit pas de se focaliser sur la face extraordinaire de la radicalité. La radicalisation n’est qu’un devenir parmi d’autres à la souffrance. Elle n’est qu’une possibilité qui se concrétisera toujours plus à mesure que cette fatigue collective est méprisée et déniée dans ce qu’elle a à dire politiquement. L’urgence est alors de comprendre le « sujet fatigué ». Le sujet fatigué n’est pas aphone et il ne s’est pas toujours écroulé. Il résiste à partir du moment où il ne s’accorde pas à son actualité. Qu’un individu exprime le même malheur obstinément depuis des années, qu’il extériorise une fureur exceptionnelle, ou qu’il balbutie quelques mots sur son existence dérobée, il résiste aux violences qu’il subit. Par là, il manifeste que sa vie tient « malgré tout ».

L’enjeu politique, me semble-t-il, est de travailler sur cette résistance, sur ce qu’elles affirment comme vies souhaitables, et sur les espoirs qu’elles pourraient nourrir. Il nous faut en terminer avec l’infantilisation des personnes en difficultés face à la vie ; la souffrance n’est pas une question de compassion et de soins que quelques remèdes thérapeutiques ou quelques cellules d’écoute régleraient. Il ne suffit pas de dire aux « irrités de la vie » la phrase inconséquente : « je vous entend et je vous ai compris ». Elle est plutôt d’entrer en contact de ces vies, de maintenir cette ouverture au monde, de briser tout ce qui sape cette ouverture et de questionner le potentiel qu’ont ces vies pour interpeller le monde. Avant toute chose, la souffrance pose la question de savoir ce que pourraient être les conditions pour que les vies fassent œuvre, c’est-à-dire pour que les capacités fondamentales de chacun puissent se manifester. Dans ces esprits fatigués, s’épanouissent d’autres rapports à l’existence et inventent d’autres formes humaines à la vie. Comme le suggérait J. Butler et A. Athanasiou dans leur tout dernier ouvrage http://www.diaphanes.fr/titel/depossession-2339, l’enjeu politique n’est alors pas seulement de reconnaître les torts que les uns et les autres pourraient subir, mais de reconnaître et d’étendre ces vies en cela qu’elles ont toute légitimité à interpeller notre présent et à l’édifier autrement. Il s’agit alors de faire de la conscience des formes multiples de la souffrance vécue la base d’une communauté politique.

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