Les nuages de la finance, rue de l’Inspecteur

Invasion cybernétique au Québec

paru dans lundimatin#50, le 29 février 2016

Comme s’il n’y en avait pas déjà assez, un enième ennemi s’installera bientôt à Montréal, ville ouverte. Sans tambour ni trompette, son entrée triomphe sans fracas. C’est qu’il n’aime pas se faire voir. Étant là pour cacher, il doit se taire et se terrer. Se fondre dans le décor, dans un bâtiment banal où il n’y a rien à voir. S’il se tapit de verre réfléchissant lorsqu’il longe les autoroutes, arrivé en ville il se pare des atours d’une vieille usine éventrée d’un Griffintown ayant définitivement rendu l’âme.

Le secret entourant la chose

Au 544 de la bien-nommée rue de l’Inspecteur, sous le regard bienveillant du centre d’information policière du SPVM, toute une équipe s’affaire depuis quelques mois à conjurer la carcasse hantée de la Williams & Wilson Machinery Supplies, modernisant ses rouages jusqu’à l’infinitésimalement miniature, pour faire place aux hôtes et otages par excellence de nos temps transparents : les données.


Un peu plus de 230 000 pieds carrés y seront consacrés à héberger pas moins de 80 000 serveurs, dans ce qui sera le plus grand centre de données en zone urbaine au Canada. C’est le poids qu’exige la chape de chiffres qui alimente notre cauchemar narcissique dans son refus d’oublier. Le cumulus de la tempête infonuagique est des plus lourds.

Il faut prendre au sérieux la connerie d’Urbacon, le promoteur du projet, lorsqu’il admet dans un communiqué de presse cryptique, que l’installation sera « the city’s largest, most secure mission critical facility ». Il est désormais acquis que seules les iris dûment identifiés pourraient espérer pénétrer un quelconque centre de données. Mais cette fois. le fait que les responsables « refusent d’entrer dans le détail » des dispositifs sécuritaires laisse supposer qu’une toute autre partie va s’y jouer. Sans compter qu’au prix de location des lieux, on y stockera sans doute mieux que des blogues de voyage et des vidéos de chats.

La révolte des machines

C’est connu : en matière de finance, le calcul le plus froid et machinique sort toujours gagnant. Mais on ignore encore à quel point l’informatisation des marchés a pu triompher ces dernières années. De fait, les échanges physiques ne représentent plus que 15% des transactions boursières, le reste étant entièrement automatisé. L’image d’épinal de la spéculation boursière, celle des traders et des brokers voraces qui vocifèrent à tue tête leurs offres et demandes dans les fosses à cash de Wall Street, ne réfère plus à aucune réalité. Les derniers humains, ces vieux routiers de Golman Sachs ou de JP Morgan, ces requins rusés et téméraires qui avaient développé leur propre langage de signes dignes de coachs de baseball, ont déserté le New York Stock Exchange dans la foulée de l’ouragan Sandy, en 2014. Faisant face depuis les années 1970 à d’autrement plus implacables négociants, et après à une période de cohabitation difficile, l’erreur humaine a fini par flancher. Il n’y a néanmoins rien de plus humain trop humain que la machine : c’est l’erreur même inscrite dans la matière. Et comme de fait, les flash-crashs, comme la chute drastique en 2010 du Dow Jones Industrial Average de 9,2% en 10 minutes, n’ont dès lors cessé de se multiplier.

Dans cette course poursuite algorithmique, rien n’importe plus que la proximité. Comme l’explique le vice-con d’Urbacon, la proximité de la rue de l’Inspecteur et des gratte-ciels du centre-ville financier vise à sauver quelques fractions de seconde dans les transactions, instants d’une valeur « extrêmement élevée » dans le monde du trading électronique. Au point où certains couloirs cruciaux pour la échanges financiers, comme celui qui relie New York à Chicago, laissent actuellement place à une multiplication éffrénée des réseaux privés de fibre optique, laissés à l’abandon lorsqu’un nouveau venu rend caduc ses prédécesseurs. Pour satisfaire leur appétit véloce, les courtiers ont fini par faire l’acquisition de tours à micro-ondes de calibre militaire, directement des mains de l’OTAN. L’avantage que procurait jadis le délit d’initiés – l’annonce de coursier à courtier d’une chute des cours, longtemps au prix d’un voyage bien réel –, se compte désormais à la nanoseconde près du courant électrique. Les réseaux les plus performants en sont maintenant à friser 95% de la vitesse de la lumière.

Pour le reste, le principe du trading algorithmique reproduit rigoureusement les méthodes de l’arène boursière traditionnelle, comme le ferait la simulation électronique d’une partie d’échecs ou de hockey, avec les deux manettes à CPU. On y bluffe, on y triche, on y risque et on y joue de prudence. Certains algorithmes se spécialisent dans le spoofing, qui consiste à bourrer son carnet de commandes pour attirer les acheteurs vers la valeur ainsi créée, puis à retirer ses ordres avant exécution pour empocher la différence. D’autres font dans le quote stuffing, qui émet un large volume d’ordres afin d’étourdir les autres algorithmes, pour pouvoir réaliser d’autres commandes tandis qu’ils sont occupés à les analyser. Alors que d’autres encore, à l’instar de Sniper, le narrateur-protagoniste du magnifique roman théorique 6, d’Alexandre Laumonier, misent sur la pure vitesse, attendant la toute dernière nanoseconde avant la fin d’une transaction pour rafler la mise in extremis. Si la plupart de ces batailles cyberagonistiques ne rapportent que des fractions de centimes, la valse ne permet pas la moindre milliseconde d’hésitation. C’est dire si les hommes n’y sont pas à leur place.

Voilà donc ce qui trouvera pignon sur rue de l’Inspecteur, dans feu Griffintown : l’incarnation matérielle de la spéculation financière, dont on dit au détour qu’il gouvernerait le monde actuel. Sans doute son opacité, tout autant que sa légèreté nuageuse, pourraient être sitôt levés s’il venait à exposer ses inavouables entrailles à la face du monde : de bêtes serveurs, suppôts serviles de la cupidité des programmeurs-mathématiciens. Et pourtant déjà promis à l’affranchissement, avec cette nouvelle race des algorithmes génétiques capables de se reconfigurer selon leurs « expériences ». Il semble bien que la méga-machine vient d’accéder, par l’entremise d’un titanesque royal rumble algorithmique, à la pleine souveraineté sur les affaires des pauvres mortels.

Mais le plus étonnant dans l’établissement de cette théodicée spéculative à Montréal est l’identité du bailleur. En addition aux 18 millions de pieds carrés de son parc immobiliter, l’unique propriétaire du 544 se trouve à être nul autre que… le Fonds de solidarité de la FTQ !

A-t-on la berlue ? A-t-on bien entendu ? Le mastodonte syndical des travailleurs et travailleuses du Québec, actuellement aux prises avec le dégraissement de l’appareil d’État, celui qu’on entend sur toutes les tribunes clamer le « droit au travail » contre les éternelles rationalisations du personnel, celui-là en serait rendu à financer son ennemi invétéré, l’on ne peut plus pure spéculation financière ? Après des décénnies de luttes du mouvement ouvrier contre le remplacement des ouvriers par les machines, l’éponge est jetée au crématoire. Tant qu’à perdre la lutte, autant héberger les patrons ! Six pieds sous terre, ce doit être toute une armée de réserve qui s’agite d’indignation. De voir ses valeureux prolétaires engraissés en élite ouvrière par de copieux REER investis dans la guerre des affaires. De voir ses chères marchandises sans valeur-travail ni d’échange ; pour que du cours des choses ne compte plus que l’abstraite mathématique, échangéable au trilliardième de tour selon l’algorithme du jour. Les travailleurs sont devenus les négociants de la négoce : les fournisseurs en capital du capitalisme même.

La matière du nuage

C’est entendu : les fermiers de données sont prêts à tout pour qu’on ne découvre pas leur pot aux roses. Internet ne désire pas moins cacher sa matérialité que le théâtre veut dissimuler ses échafaudages. Il s’agit bien d’éviter à tout prix de « gâcher le spectacle ». Une autre firme montréalaise du même acabit – stockant sans doute pour sa part force vidéos de chats – n’hésite pas à « vanter notre situation ’cachée’, puisque les datacenters les plus sécurisés ne devraient pas être visibles. Notre humble façade et notre emplacement modeste fournissent le camouflage parfait pour une valeur sécuritaire ajoutée ».

Si la sécurité des données pose autant problème, c’est bien parce que les datacenters représentent une extraordinaire concentration d’informations, au plus haut point dépendantes de l’entretien des infrastructures. Une simple interruption de courant peut s’avérer un désastre pour les milliers de PME dont les sites sont hébergés sur un unique serveur. Il faut donc assurer ses arrières pour éviter la surchage. En ajouter d’abord des génératrices d’appoint. Mais aussi accorder une certaine élasticité au système, en laissant des serveurs tourner à vide pour absorber les chocs. On estime à ce propos que seulement de 6% à 12% de l’énergie utilisée en moyenne par les datacenters sert aux opérations proprement dites, le reste étant essentiellement consacré à maintenir allumés des serveurs-tampons vides.

Cela fait de la gestion de données le secteur la plus énergivore au pied carré, toutes industries confondues. Celui qui héberge les serveurs de Wall Street, à Mahwah, New-Jersey est le plus grand consommateur d’électricité de tout l’État. On estime que les entrepôts de données américains consomment une bonne centaine de milliards de kilowatt-heures d’électricité par année, assez pour irriguer plus de deux fois la ville de New York. Tandis que les datacenters sont responsables de 2% des gaz à effet de serre, à peu près autant que l’aéronautique, une fois considérée l’intégralité de l’écosystème de la technologie de l’information, cette proportion grimpe à 10% de toute l’énergie consommée à l’échelle planétaire. Sans compter qu’un centre de données de grandeur moyenne consomme autant d’eau comme liquide de refroidissement que trois hôpitaux, ou 100 âcres d’amandiers. C’est pour ainsi dire cher payé, pour une technologie qui n’existait pas il y a trente ans…

La Mecque de l’infonuagique

Ce n’est donc pas un hasard si de plus en plus de cyberconsortiums, soucieux de leur empreinte écologique comme de leurs crédits-carbone, jettent leur dévolu sur le Québec. D’autant plus que les gestionnaires de données cherchent actuellement à sortir des États-Unis, pour ne plus être soumis aux « intrusions de la National Security Agency (NSA), le Patriot Act et toutes les mesures de vérification proches des techniques d’espionnage ». À partir de leur méga-centre de données, d’une capacité de 1000 pétabytes, en banlieue de Salt Lake City, la NSA ne cesse en effet d’intercepter les transmissions des majors de l’infonuagique, Google, yahoo et compagnie, comme l’a révélé le renégat Edward Snowden, réfugié en Russie depuis. Or ces véritables États dans l’État veulent préserver la valeur ajoutée des données vierges de l’intrusion des nations, désormais leurs concurrents dans le gouvernement du vivant. Et le Québec leur ouvre grand les bras.

Secondant l’enthousiasme du maire Coderre pour la multiplication du mobilier intelligent dans Montréal, le site web d’Investissement Québec présente une rubrique spécifique pour attirer les gestionnaires de données dans la Belle Province. Après tout, l’énergie « propre » des centrales hydroélectriques y est aussi abondante que bon marché – Montréal talonne Winnipeg à ce chapitre en Amérique du Nord –, tout comme la fiabilité et la performance de son réseau de fibres optiques n’est plus à faire. Au surplus, « les longs hivers québécois et les étés tempérés facilitent le contrôle de la température des serveurs ». Par dessus le marché, cette grande séduction se solde par un éloge de la stabilité géologique du Québec, aux consonances netemment apocalyptiques : « Le Québec est situé dans une zone continentale stable, au nord de la plaque nord-américaine. Cette position géographique stratégique protège la province de la plupart des catastrophes naturelles. Un endroit idéal pour ceux que ne demandent qu’à protéger des données ! »

Assurément, on s’imagine mal la fin du monde frapper Shawinigan. Peut-être parce qu’elle y a toujours-déjà eu lieu. On le sait : tout arrive toujours en retard au Québec. Aussi Michel Chartier, président de la firme de consultants Kelvin Emtech, entend-il ne pas se faire avoir cette fois, et fera tout en son pouvoir pour faire du Québec la « Mecque des centres de données ».

Et il faut croire que son appel commence à être entendu. IBM ouvrira bientôt un centre infonuagique à Drummondville. Pour Ericsson ce sera à Vaudreuil-Dorion, tandis qu’Amazon fera son petit premier au Canada à Montréal. Le géant Cogeco enfantera pour sa part un monstre de 100 000 pieds carrés à Kirkland. Quant à Vidéotron, c’est dans le technoparc de ville Saint-Laurent qu’il établira le datacenter qui sans doute lui « permettra d’enrichir son portefeuille de services ».

Le dernier mais non le moindre, accumulant sournoisement ses serveurs dans le squelette de l’ancienne aluminerie de Rio-Tinto-Alcan, sis au barrage de Beauharnois : OVH, le leader européen en matière de gestion de données. Il s’y est installé en silence en 2012, attiré par le climat tempéré (ils n’ont eu qu’à ne pas remplacer les fenêtres de la vieille usine), la proximité d’un cours d’eau pour refroidir ses bêtes et surtout la possibilité d’en embranchement direct à la centrale hydroélectrique, pourvant lui fournir une alimentation continue en énergie « propre ». Se réjouissant du fait que « les infrastructures du Québec ont renforcées depuis la crise du verglas », le vice-président à l’exploitation pour les Amériques chez OVH voit dans sa nouvelle niche des possibilités pharaoniques. À terme Beauharnois devrait devenir le plus grand centre de données au monde, avec pas moins de 360 000 serveurs à son service, l’équivalent d’environ 288 millions de DVD en stockage.

De cette manne il ne faut cependant pas se leurrer. Le Québec n’intéresse les architectes du Big Data que comme prélude à l’Arctique, la source la plus sûre en termes de climatisation. Facebook s’y atelle dores et déjà. Quant à Google, il en est à immerger son nuage en plein océan.

Ceux-là ont particulièrement les moyens de leurs ambitions. À mesure qu’internet prend le monde, Googlebook prend internet. Son nuage chéri n’est rien d’autre qu’une nouvelle astuce pour nous ravir nos données et notre mémoire – particulièrement vive de regrets au crépuscule de l’histoire. Par chance, rien au monde ne peut se passer de la matière, malgré tous les efforts pour la forclore. Il n’en tient qu’à nous d’amener par le col de la plogue ce qui se prend pour le ciel à comparaître sur Terre, et chasser ce nuage par la matière en son coeur.

Paul Petit

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