« Les gens sont cons »

La bonne conscience et le fascisme qui vient
Jean-Luc Debry

paru dans lundimatin#517, le 27 avril 2026

Prendre au sérieux la question du fascisme nécessite de s’interroger simultanément sur la manière dont on s’y oppose. Jean-Luc Debry propose ici un antifascisme exigeant, c’est-à-dire qui parvient à se décaler de la pente du ressentiment autant que de la bonne conscience bon marché. On ne conteste pas moralement la culture de droite, on la combat depuis une disposition éthique supérieure, c’est-à-dire plus généreuse.

Les gens sont cons

La formule, “Les gens sont cons”, comme on a pu l’entendre dans un accès de colère motivé par une inconsolable déception au lendemain des élections marquées par la progression et l’enracinement du R.N. au niveau local et face aux menaces que font peser son succès sur le plan national, en cas de victoire aux élections présidentielles, est un véritable slogan, presque un manifeste. Ce constat amer traduit un sentiment de supériorité un tantinet désabusé qui pourrait bien être l’une des explications de cette cassure profonde qui alimente une inclination de plus en plus menaçante, surtout depuis que Trump est à la Maison Blanche et éructe sa détermination à imposer une version contemporaine du fascisme avec ses allures de contre-révolution victorieuse. Elle est, me semble-t-il, dans sa version moins explicite mais tout aussi implacable du “on ne fréquente pas ces gens-là”, le produit des antagonistes qui nourrissent une atmosphère revancharde de bien mauvais augure.

“Tous des cons” traduit une forme de sourde violence symbolique semblable à ce qui en d’autres temps était qualifié de “mépris de classe”. Elle signifie l’impuissance à faire reculer un désir qui submerge les sociétés occidentales. Une antienne réprobatrice - et qui, à mon sens, a valeur de diagnostic. Un cri du cœur déjà proféré avec aplomb lors du mouvement des Gilets Jaunes. “Les gens sont cons !”, l’affaire est entendue. Il confirme que la « conscience de classe » s’est dissoute dans un discours qui prétend emprunter à sa légitimité historique ses attributs pour s’en extraire et se mettre à distance, une façon de faire peu de cas des “subjectivités affectives et émotionnelles” qui ont conduit à cette situation déplorable. Il n’est donc pas étonnant que revienne comme un retour à l’envoyeur un avatar pathétique confis de certitudes frustrées et de “ressenti mental” (sic), celui du conflit culturel qui oppose les classes moyennes éduquées à ceux qu’elles jugent indignes de considération après avoir tenté, avec une commisération souvent peu convaincante, de les convaincre d’adopter un habitus “conforme” à ses codes - où le culturel est devenu, de façon très problématique, cultuel. C’est la traduction d’un sentiment de supériorité propice à une posture répulsive pour qui doit se soumettre à des injonctions d’un élitisme travesti en antiélitisme. Comme si, au fondement d’un entre-soi clôt sur lui-même les directeurs de conscience mettaient en scène leur sentiment de supériorité en l’édulcorant avec le spectacle de leur condescendance.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la générosité n’est pas au rendez-vous. Le mépris qui suppure est insupportable pour qui en est accablé. Il crée les conditions d’un désir de négatif lorsqu’il transforme le “non”, comme le font les enfants, en affirmation d’une existence distincte de sa mère lorsqu’il cherche le chemin de sa singularité qui, on le sait, en piègera plus d’un.

Le besoin d’appartenance d’un individu à sa communauté est largement sous-estimé, pour ne pas dire nié - à ce propos, les réflexions de Pier Paolo Pasolini [1] sont à considérer avec une attention scrupuleuse lorsqu’il évoque ce sujet dans ses Ecrits corsaires. La pertinence de son propos qui, hélas, l’a rendu inaudible, lui valut le qualificatif de réactionnaire alors qu’il scrutait les méfaits de l’uniformisation qui nivellent les “cultures traditionnelles, rurales” laminées par la société de consommation d’après-guerre - ce qu’ils considèrent comme une forme de déshumanisation fascisante dans son ambition comme dans ses résultats bien que les moyens employés reposent sur le principe de la servitude volontaire. Cette revendication locale est considérée comme réactionnaire par nature. Elle sera donc moquée, méprisée et ignorée de superbe façon. C’est mal, circulez, y’a rien à voir ! Être incapable de considérer que “leur” vie ne prend de sens uniquement que si les “gens “ dont on parle, endossent les valeurs, les rites et les coutumes de leur communauté, là où ils vivent, et qu’ils s’inscrivent dans une histoire intime, celle de leur famille et du lieu où elle a toujours vécu est une limitation de l’esprit et du cœur parce que l’idéologie déshumanise les postures enfantées par le croisement entre une dame patronnesse et un commissaire politique. Il y a dans ce domaine des romans à clefs qui n’ouvrent aucunes portes. En les jugeant du haut d’un immodeste sentiment de supériorité, alors que leur est opposé un contre modèle dont ils ne possèdent pas les codes sous la forme notamment d’un nomadisme idéologisé qui a les allures d’un consumérisme des êtres et des lieux, les condamne au silence honteux ou à une forme de révolte qui conforte les procureurs dans leur statut de porteur “de la bonne parole”, toujours prompts à mépriser ceux qui résistent à leurs convictions. Les protagonistes s’estimant détenteur par héritage d’une histoire sociale qui vit à travers eux, les enferment, selon le jugement de cour, dans une catégorie infâmante sans plus de manière. Ont-ils d’autre recours que d’affirmer une identité qui pourtant, en soi, n’a rien de coupable ? Et pourtant, elle est souvent résumée par l’étiquette : “ce sont tous des fachos” variantes idéologisée de “ce sont tous des cons”. La générosité semble singulièrement absente lorsqu’on emprunte des chemins où l’on ne croise guère d’âmes sensibles capables de comprendre autre chose que les certitudes qu’elles ressassent en guise de signe de reconnaissance. Un conte provençal vaut bien un conte Africain, n’est-ce pas ! Où l’on loue le lointain pour mieux mépriser ses voisins. Puis, frustré par la résistance qu’ils opposent, on déménage en les maudissant. “Tous des cons”. Une bonne conscience ravageuse ! Un culte du lointain rendu au détriment du proche étranger qui devient une confortable posture dans laquelle se reconnaissent les tenants d’un principe discriminatoire. Il est vrai, il faut le reconnaitre, que la “réaction” qui consiste à répondre avec humeur : “on est chez nous !” et ’avant c’était mieux !” n’engage pas à développer un sentiment de sympathie à l’endroit des “gens” qui n’écoutent pas la musique qu’il faudrait, lisent des auteurs qu’il ne faudrait pas, ne mangent pas ce qu’il faudrait” et vont au travail en voiture, picolent et fument autour d’un barbecue.

La réponse, celle des “gens” - donc “des cons” -, rejette l’étiquette infamante qu’on leur colle sur le front et réagissent avec une forme de violence symbolique vengeresse. Ce terreau est riche en nutriments sur lequel le néofascisme qui vient prospère et permet à d’authentiques fachos, ou proches, d’en profiter. Elle est devenue l’expression de facteurs subjectifs qui participent d’un processus social conflictuel dont on sent bien qu’il vient de loin et n’est pas anecdotique. Son discours revanchard est réactif et c’est ce qui fait sa force. Il propose un exutoire à des désirs refoulés et nourris de ressentiment. Il est de même nature que le grand défoulement des supporters des équipes de foot, une jubilation haineuse qui donne du plaisir. Il y a une sorte de paradigme commun, poussé par le vent mauvais du désir de vengeance de ceux qui, pour exister, refusent une mise sous tutelle qui nie leur réalité sociale et leur reproche des pratiques consuméristes jugées “non conformes”. On voudrait qu’ils eussent honte de qu’ils sont, alors qu’ils subissent, piteux une situation sur laquelle ils n’ont aucune prise et qu’ils n’ont pas les moyens de faire autrement. Un luxe qui n’est pas le leur. Et eux par défi, par provocation, font un doigt d’honneur et disent “merde” aux néo-curés qui les étouffent avec leur moraline d’inspecteur académique venus solliciter leur bulletin de vote en se bouchant le nez. Tout concourt à renforcer un sentiment de dépossession. Leur condition, est un fatum maudit dans lequel ils se débattent pour survivre comme ils peuvent avec les moyens dont ils disposent. Les nantis méprisent ceux qui gagnent à peine de quoi vivre décemment et font leur course chez Lidl eux qui fréquentent La vie claire et achètent du bio hors de prix.

Cette formule - “les gens sont cons” - est une réponse affective, impuissante à contenir la négativité de la réponse ainsi stigmatisée qui vient en retour. C’est comme qui dirait un retour à l’envoyeur. Elle évoque ce que le psychanalyste marxiste Wilhelm Reich dans un livre intitulé Psychologie de masse du fascisme, écrit à chaud entre 1930 et 1933 et qu’il avait analysé comme “un désir de fascisme”. La psychologie de masse vient compléter l’analyse socio-économique habituelle, en expliquant des comportements qui à ses yeux ne sont pas rationnels mais relèvent du pathos social structuré dans les profondeurs de l’inconscient individuel par des pulsions négatives et autodestructrices. Il y a un désir de fascisme que la morale et la culture des bons sentiments ne parviennent pas à contenir. La bonne conscience des classes moyennes cultivées est impuissante à le réduire dans une démarche qui aurait “le bon sens” pour boussole. La mauvaise conscience qui nourrit un sentiment de culpabilité se retournent contre elles parce que, je vous le donne en mille Emile, “les gens sont cons”. Nietzsche a lui aussi, à sa façon, pris en défaut l’optimisme progressiste de son siècle. Il a exploré les profondeurs de l’histoire humaine en soulignant le rôle que le ressentiment a joué dans l’histoire, en s’arrêtant, avec la vigueur qui le caractérisait, sur toutes les ambiguïtés que contenait la bonne conscience moralisatrice et les mécanismes qui poussaient à l’action les communautés humaines dans la façon dont elles concevaient la dynamique du ressentiment à partir duquel elles fondaient un ordre morale problématique. Terrain sur lequel prospère les tentations démagogiques. La rancune, puis le désir de vengeance lui ouvrent des boulevards.

D’autant que les raisons de n’accorder qu’une confiance limitée aux belles déclarations sont nombreuses dont celles, en particulier, acquises dans le monde du travail avec le management participatif et dans la gestion communale avec les parodies de démocratie participative. Elles correspondent à la gestion des groupes de parole dans l’usage politique grâce aux méthodes manipulatoires de l’idéologie managériale et, dans les deux cas, entreprise et municipalité, de sa novlangue - toujours vivace et revendiquée avec une crane assurance par ses utilisateurs. Déclaratif mensonger dont les méandres retors n’échappèrent qu‘à ceux qui, soit par naïveté, soit par bêtise, soit par cynisme, désiraient l’être. Des méthodes très marconienne – cahiers de doléances, conventions citoyennes - qui ont conduits nombres d’entre nous à prendre leur distance avec cette forme perverse qui consiste à transformer en conclaves de connivence une pratique issue de la psychologie comportementaliste dont l’objectif est de faire croire aux protagonistes, à condition qu’ils soient de bonne volonté, qu’ils peuvent avoir une influence sur les décisions capitales qui les concernent, alors que tout se joue ailleurs et que cette distraction infantile et bavarde n’était qu’une façon de les occuper pour “bien vivre ensemble” dans un système dont ils subissaient les décisions - comme par exemple choisir la couleur de la moquette pour rendre l’open-space plus agréable, preuve d’une gestion humaine du service. Une fiction qui laissa un goût amer dans la bouche de ceux qui acceptèrent de jouer le jeu. Jeu de dupe en vérité. L’historien Johann Chapoutot nous rappela, fort à propos, dans son essai Libres d’obéir [2], que les années 1930 en Allemagnes ont aussi été un laboratoire où ont été pensés et mis en pratiques les dogmes managériaux qui seront ceux de l’après-guerre dans les entreprises et dans les États occidentaux, comme si cette continuité des discours trompeurs s’inscrivait dans un même déroulé narratif qui, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, vous serez toujours le dindon de la farce et la farce de la dinde offerte aux hommes et aux femmes de pouvoir qui ont besoin de votre enthousiasme et de votre naïve participation pour atteindre leur objectif et, ce qui n’est pas négligeable, avoir la paix en toute bonne conscience. Le pouvoir est le lieu où les pervers narcissiques, terre d’ubris, peuvent, soutenus par un discours idéologisé, mettre en scène une volonté de puissance qui transforme leur déviance de psychopathe devaient une compétence, voire une qualité nécessaire à son exercice.

Une fois encore la déconsidération est générale et la rancune tenace. Ses traces sont profondes. Quel crédit accorder à des paroles qui enrobent des pratiques contraires à ce qu’elles énoncent et qui servent d’excipients à des valeurs compatibles avec un système autoritaire et déshumanisant ? La trahison des clercs, dans ce domaine aussi, nous éloigne des paroles mielleuses qui se gargarisent avec un vocabulaire humaniste et se réclament d’une écoute qui ne sera jamais que celle des coût(e)s.

Dans un autre registre qui vous prive tout autant de ce qui vous constitue en tant que sujet, l’appartenance d’un individu à sa communauté est sous-annulée - cachez ce penchant que je saurais voir. Il est considéré comme réactionnaire par nature s’il lui vient à l’esprit la fâcheuse idée de s’en revendiquer. Il sera donc moqué, méprisé et ignoré d’hautaine manière. Or, admettre que sa vie ne prend sens que pour autant qu’il endosse les valeurs de sa communauté, n’a rien de fasciste et le juger à partir d’un immodeste sentiment de supériorité, claque la porte au nez des “gens du cru”, des natifs, des héritiers d’une histoire intime et générationnelle qui mérite mieux que cette suffisance exprimée avec dédain par des nomades consuméristes qui n’aiment que ce qui flatte leur ego sans jamais remettre en cause ce qui anime leur désir de pouvoir.

Ainsi voici pour leur sujet le temps du ressentiment.

« Ce malheur, cette noire amertume qui te gonfle le cœur, cette force âcre qui s’empare de toi lorsque tu te sens impuissant devant la violation par l’autre de vos règles du jeu et de votre idéal : c’est cela me le ressentiment, qui donne à ta colère cet accent indigné et récriminateur, qui fait grincer ta voix au nom de la vertu. Quand cette force te domine, n’espère pas l’épuiser en lui laissant la bride au cou : car elle est insatiable, avide comme le désir lui-même, elle n’est pas autre chose que du désir dompté par la morale, énergie de la morale elle-même. La loi qu’il a violée, la parole qu’il a trahie, c’est cela même par quoi tu croyais le ’tenir’, et ton ressentiment est fort comme le sentiment de ta propre impuissance. Te venger âprement, annuler, restaurer l’état antérieur : voilà à quoi s’emploie, jour et nuit, ta libido devenue réactive. » écrivait François Fourquet, en 1974, dans la revue Recherches du CERFI (Centre d’Etudes, de Recherche et de Formation Institutionnelle) consacrée à “l’idéal historique” lorsqu’il interrogeait sans complaisance l’idéal militant et ses avatars depuis la naissance du mouvement ouvrier, en un temps où les appareils gauchistes - maoïstes et trotskistes - tenaient encore le haut du pavé (sic) et faisait de l’espoir qu’il prétendait incarner le marchepied vers l’exercice d’un pouvoir dont on savait en les côtoyant au quotidien qu’il serait sans tendresse ni justice, mais au service d’un dogme impitoyable avec la dissidence – il nous fallut du temps pour le réaliser, mais une fois la leçon apprise après quelques gnons et après avoir assisté à des manœuvres dilatoires, manipulatrices et contraires aux principes démocratiques les plus élémentaires durant les grèves étudiantes des années soixante-dix, le souvenir jamais ne s’effaça. La confiance jamais ne reviendra. A moins de cultiver une mauvaise foi d’appareil. Car au fond, de quoi parle-t-on, si ce n’est de structures de pouvoir.

L’expression d’un désir nihiliste fait de l’esprit de revanche un idéal historique. C’est un véritable manifeste qui accompagne le retour du refoulé. Elle porte la marque de la négativité en action à laquelle répond un sentiment de supériorité désabusée qui, au fond, ne fait que confirmer dans sa légitimité méprisante, une légitimité de même nature bien que purement réactive. Un jeu de miroir tragique dans un contexte de “dégradation anthropologique”, pour reprendre l’édifiante formule de Pier Paolo Pasolini. Le culte de l’hédonisme du “bien-être” et du “bien vivre” et sa négativité - celle des cons - sont mis en abîme. Le désir de domination réciproque qui le traverse est mis en perspective et agit comme un leurre sur fond de revendication identitaire, ’nous et eux”. Cet abîme est sans doute le symptôme d’un état d’anomie entretenu par un sentiment de dépossession bien réelle, présent de longue date dans la société et qui la secoue, comme le mouvement des Gilets Jaunes, malgré toutes ses ambiguïtés, l’a révélée. Il s’agit d’une crise culturelle au sens anthropologique de l’acception. Sentiment qu’il faut prendre au sérieux. La fausse libération du bien-être a créé une situation culturellement inégalitaire qui nourrit une rancune aux racines profondes et qui, à mesure que le temps passe, vont de plus en plus loin dans les profondeurs du ressentiment chercher les nutriments nécessaires à leur croissance, jusqu’à devenir irrationnelle et inintelligible, au point que l’invective et les slogans haineux, d’un racisme décomplexé, font offices de programme politique. Et, qui, surtout, procurent une jubilation revancharde exonérée du sens des limites et du simple sens de l’honneur. Un commerce de l’indécence. Ce dont les média d’extrême droite font commerce et qui, apparemment, semble si bien leur réussir. Ils jouent sur du velours.

Alain de Benoist figure de la mouvance intellectuelle dite de la “la nouvelle droite” qui jouera un rôle important dans la mise en place d’un discours d’extrême droite redynamisée intellectuellement, lors d’un colloque du GRECE (Le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) publié en 1982, prônait un “gramsciste de droite” en détournant à son profit le concept “d’hégémonie culturelle”. Cette entreprise de captation de la pensée de Gramsci repose sur la volonté de rendre compatible une culture d’extrême droite néofascisme (pléonasme) avec une pensée politique qui l’a combattu et en paya le prix, celui de sa liberté et de sa vie. Marchant sur ses traces en connaissance de cause, le milliardaire Pierre-Edouard Stérin et sa structure qui finance plusieurs associations et médias identitaires ouvertement proche de l’extrême droite radicale, fascisante pour tout dire, et Vincent Bolloré - grand ami de Sarkozy - avec sa puissante machine médiatique, journaux, télévision, radio et édition, font de ce désir manipulé un terrain favorable à la jubilation totalement décomplexée qui ne cache ni ses intentions ni sa volonté de profiter d’une configuration favorable pour flatter les instincts vengeur d’une déconstruction inversée. L’alignement des planètes est profitable à leur ambition politique. Chacun à sa façon influe sur le cours de la politique nationale, et subséquemment donne à ses affaires un élan favorisé par un mécénat intéressé idéologiquement. Sans gardefou. Ni les appels à la raison, ni les appels à la plus élémentaire morale et encore moins à une déontologie professionnelle ne semblent en mesure d’endiguer un tel “lâcher prise” libérant des instincts les plus bas, les plus haineux, où haire en commun procure une forme de jouissance partagée vécue comme une récompense collective. Ils flattent le plaisir que cela procure. Faire communauté dans le commerce du ressentiment est un fait politique qu’ils exploitent avec un succès qui interroge sur les ressorts inconscients d’une telle dynamique. Ils attisent une fièvre sécuritaire et xénophobe avec la conviction d’un templier parti à la conquête de la Terre Sainte. Ce qui laisse littéralement sans voix le petit commerce du bonheur et ses affidés en pleine séance de Pilate. Face à cette concurrence, force est de reconnaitre qu’ils ne font pas le poids.

La volonté revancharde de ceux qui se sentent, à tort ou à raison, déconsidérés par “le mépris théologique” (cf. Pasolini) de ceux qui ont adopté une posture de guide, voire d’avant-garde éclairée, entretiennent la braise qui couve et dont les flammèches jaillissent dans la culture du ressentiment attisée par un puissant appareil médiatique très ouvertement néofascistes. Lesquelles ramassent la mise. L’extrême droite radicale profite des “cerveaux disponibles” conquis à la faveur de cette vague venue des profondeurs de l’âme humaine et devenue réceptifs à ses formulations. Elle s’en sert comme d’une passerelle nécessaire à l’installation d’un pouvoir conforme à son idéologie. Qui sème le mépris théologique (version actualisée du mépris de classe) récolte la rancune.

Rien ne semble en mesure de pouvoir arrêter cette marche vers le pouvoir qui s’empare des consciences et propose une jouissance partagée. On ne parviendra pas à la contenir en lui opposant un climat de guerre civile qui accroit la profondeur des fissures qui menacent l’édifice et pour lequel les bandes fascistes sont bien mieux armés puisqu’elles sont sur leur terrain de prédilection, le virilisme guerrier, la discipline militaire et l’entretien d’une bonne condition physique utile au combat. La castagne, c’est leur raison d’être. Ce serait un défaut d’analyse stratégique de croire pouvoir rivaliser avec elles en utilisant leurs méthodes. Les affrontements physiques, entre des bandes de supporters (les « ultras »), entre bandes rivales, sur un mode d’action militarisée (sur le modèle des années trente), dans une ambiance de règlement de compte entre hooligans de différentes tendances, entre hooligans territoriaux, ou contre une police militarisée se comportant elle-même comme une bande grisée par sa propre violence, mais en mieux organisée, en mieux armée, en mieux préparée et jouissant d’une complaisance institutionnelle qui équivaut à une forme d’impunité implicite, comme on a pu le déplorer lors de la répression du mouvement des Gilets Jaunes, ne débouchent que sur des bilans sans perspective de victoire. Une posture guerrière dans la tradition des milices fascistes d’antan et de l’OAS qui renforce et stimule le désir d’en découdre. Elle est l’âme des activistes d’extrême droite. Et, dans l’exercice de leur fonction, elle justifie le comportement des unités dédiées au maintien de l’ordre dont les sympathies pour des valeurs proches des officines fascistes, ne sont pas un mystère et dont elles ne manquent pas de faire la démonstration chaque fois que l’occasion se présente.

L’ennemi est essentialisé des deux côtés - le raciste et le racisé - et la radicalité des postures apparaît comme une volonté d’éliminer l’adversaire pour démontrer sa force et sa détermination. Qui n’est pour est contre, qui est contre est un scélérat donc la fin justifie les moyens. Ce n’est pas une lutte classe contre classe, mais un affrontement essentialisé qui enferme chacun dans un ensemble culturel qui fait de lui soit un élu soit un suppôt du “Mal”. Elle s’insère parfaitement dans la pseudo-bataille culturelle actuelle, celle d’un antifascisme dont la légitimité est inspirée des révolutions avortées du passé contre un fascisme qui serait la réplique actualisée de son passé, sans aucun lien avec l’éloignement dans lequel se tient, du fait de la dépossession de son destin et de la dissolution de sa culture dans une standardisation mondialisée, un peuple que l’on ne cherche plus ni à séduire ni à convaincre. Et, ce ne sont pas les références à des lointains conflits postcoloniaux ou religieux, comme la Palestine ou l’Iran, le Vénézuéla ou Cuba, qui permettront une identification qui dans tous les cas est de toute façon problématique. Elle est réservée aux militants et sympathisants de ces causes lointaines qu’elles soient justes ou pas.

Sur ce terrain, celui de la violence face au fascisme, les victoires sont de courte durée, tactiques parfois mais rarement stratégiques et décisives Elles annoncent des défaites dévastatrices sur le plan de la légalité. L’antifascisme de l’époque d’où nous parle Gramsci, s’appuyait en Italie sur d’intenses luttes sociales dans un climat insurrectionnel, comme en Allemagne, qui se soldèrent par leur défaite et la prise de pouvoir des fascistes et des nazis. C’est un drôle de retour vers le futur que de croire qu’il pourrait en être autrement aujourd’hui alors qu’à l’évidence aucun mouvement de masse n’est en mesure de porter un antifascisme suffisamment ancré dans la société, capable de résister à l’ascension des enfants de Mussolini et des néonazis assumés qui, comme Quentin Deranque mortellement tabassé alors qu’il était à terre (ce qui tout de même pose un problème éthique et crée un malaise trop vite dissipé ) [3] , affichent des préférences qui ne font pas mystères de leur projet politique de sinistre mémoire.

Pasolini, encore lui, que ce thème a inspiré, et pour cause, écrit notamment dans les Lettres luthériennes [4] , qu’Il existe aujourd’hui une forme d’antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d’antifascisme réel. Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui ou, du moins, de ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit pré textuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C’est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos.

Ce n’est pas un coup d’Etat ni des combats de rue victorieux qui portèrent au pouvoir les régimes fascistes en Italie et nazi en Allemagne (contrairement à l’URSS de Lénine). Il est bon en effet de se souvenir qu’en Italie, les portes du parlement italien s’ouvrent devant les chemises noires parce que Benito Mussolini, fut chargé, le 16 novembre 1922, par le roi Victor-Emmanuel III de constituer un gouvernement et qu’en Allemagne, le 30 janvier 1933, c’est le président allemand Paul von Hindenburg qui nomme Hitler chancelier du Reich dans le cadre de coalition où ils n’étaient pas la force politique majoritaire après les élections. Les milieux politiques, les milieux d’affaire et les composantes institutionnelles de la société italienne et allemande de l’époque permirent qu’advint un pouvoir qui avait aussi des ambitions qui séduisirent les masses et leur désir de fascisme grâce à un ressort qui leur donna une crédibilité sociale alors que la prise de pouvoir dans un cas comme dans l’autre, reposa sur une légitimité qui en apparence respectait les institutions démocratiques et feignaient de combattre la violence de rue au nom de l’ordre et de la tranquillité de la population - créer du désordre pour ensuite se présenter comme le parti de l’ordre. C’est le choix des élites économiques (industriels, financiers, assureurs) et patrimoniales (rentiers, actionnaires) qui fit la différence. Face au KPD (Parti communiste allemand), elles utilisèrent la force militante du parti Nazi qui offraient un contrepoids rassurant [5], “ et qu’il fallait à tout prix mettre au service d’une défense résolue de l’ordre social et économique. Pari, enfin : les nazis étant inexpérimentés, les flanquer de politiciens madrés et éprouvés permettait de les domestiquer dans le cadre d’un pouvoir partagé dans un gouvernement de coalition. ’ Une coalition que jamais l’aboyeur autrichien n’accepta.” “ La solution nazie est privilégiée par le monde des affaires après les élections du 6 novembre 1932 “. Le cabinet ministériel de Von Papen est un assemblage, inédit depuis 1918, “de tout ce que les élites patrimoniales du capital industriel, bancaire, agrarien, aristocratique et militaire offrent de plus caricatural. “ [6]

C’est donc sur un autre registre que se fait la prise de pouvoir dès lors que le peuple se laisse aller à un désir de revanche, un désir nihiliste, un désir de fascisme avec son culte du chef, de la force et de l’arbitraire. Une revanche dont les racines échappent à la rationalité et qui, dans sa joie mauvaise et ses passions tristes, fera du ressentiment le moteur de l’histoire en célébrant un culte mortifère qui réclamera son lot de victimes sacrificielles tel un dieu sanguinaire doté d’un insatiable appétit. La brève révolution Espagnole échappe à ce funeste scénario. Elle est déclenchée par un antifascisme enraciné dans un profond désir de transformation sociale prit en charge par le peuple qui porte haut les ambitions libertaires qui l’animent, mais sera écrasée par les deux totalitarismes du siècle, le fascisme et le stalinisme né dans les couches du léninisme sous les auspices duquel fascisme et antifascisme stalinien mirent en œuvre les mêmes ressorts policiers, carcéraux, militaristes, servis par une justice expéditive et arbitraire, le tout glorifié par les mensonges d’état, l’ambition des criminels et l’esthétisation de leur désir mortifère.

Il manqua à l’antifascisme italien et allemand cette force que procure le ressentiment qui agit “les masses” (sic), un désir comme volonté de puissance politique. Une rancune viscérale et innommable avait absorbé la rationalité qui rendit impuissante la rationalité de la résistance et permit à la catastrophe d’apparaitre comme l’expression de l’énergie destructrice “des masses”... et quel paradoxe ! comme une révolte libératrice. Elles en payèrent le prix fort, répression, privation de la liberté d’opinions, massacres et guerres absurdes, bref l’anéantissement de la simple humanité, dans une débauche grandiloquente de démonstrations de force théâtralisées à l’excès. Seule la mort des combattants put l’arrêter. Un suicide en somme.

Les dieux de la rancune ne furent pas apaisés par le sacrifice des boucs émissaires et réclamèrent toujours plus de sangs pour assouvir leur soif attisée par l’exaltation du martyre librement consenti au nom de l’honneur et de la fidélité. Et le ressentiment dans son insatiable besoin de victimes n’en fut que plus stimulé, jamais satisfait.

Chemin emprunté de nos jours par Poutine, Trump, Netanyahou et les gardiens de la révolution islamiques d’Iran, en attendant que l’Europe vienne à son tour finaliser ce processus historique qui, à l’heure où j’écris ce texte, parait, hélas, bien engagé, tant il est vrai que chacun semble y mettre du sien et joue avec un zèle déconcertant la partition d’une symphonie célébrant les quatre cavaliers de l’apocalypse en lieu et place du salut universel. Hors de ces perspectives, la soumission des vassaux dociles et serviles comme en Argentine, au Chili et dans la Hongrie d’Orban, est peut-être la solution que choisiront ceux qui ambitionnent de servir un maître dont ils honoreront avec un zèle extrême les ambitions. Une situation de cité soumise à l’Empire, jusqu’au moment où les rivalités impériales se déchaineront et donneront au chaos mondiale les couleurs d’un incendie incontrôlable.

Jean-Luc Debry, 2026.

[1Ecrits corsaires, Pier Paolo Pasolini, Flammarion, 1976.

[2Johann Chapoutot, Libres d’obéir : le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.

[3« Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés […] Dites-vous bien et répétez autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limite. »
Lettre envoyée le 29 mai 1968 par Maurice Grimaud, préfet de police, à chaque fonctionnaire de la préfecture pendant les événements de mai 68. Il y rappelait que l’on devait respecter certaines règles dans la répression des désordres et qu’il n’admettrait pas certains comportements.

[4Lettres luthériennes in le Petit traité pédagogique, Pier Paolo Pasolini, Points Documents, 2002

[5Johann Chapouto, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? Gallimard, 2025.

[6Opus cité.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :