Les filles de la Légion, d’honneur et étrangère :

Dernier matin d’hiver, coup de semonce et désertions

paru dans lundimatin#139, le 26 mars 2018

« Je suis légion » pourrait bien devenir, ces semaines-ci, le mot d’ordre le plus cinglant et percutant des révoltés de région parisienne. Peut-être à la lumière du mot de Marc ; plus sûrement en mixant une réutilisation du psaume charliesque, la joyeuse occupation de la « Maison d’éducation de la Légion d’honneur » de ce lundimatin-là et le souvenir des trop oubliés déserteurs de la Légion étrangère basés dans l’ouest algérien jusqu’en 1962.

Leur légion, notre honneur

Ce matin, quelques personnes inspirées se sont décidées à occuper brièvement la « Légion d’honneur », un lycée pour jeunes filles (une non-mixité qui fait visiblement le contentement des autorités [1]). Il s’agissait de faire un coup de semonce aux étrons du VIIe arrondissement qui font profession de nous gouverner, notamment aux résidents de l’hôtel de Rochechouart qui vomissent infamie sur connerie, colloque nauséabond sur remugle identitaire. Hausse des moyens voire élargissement des conditions (matérielles, évidemment) de la « Légion » à tous les établissements, éducation qui ouvre les possibles plutôt que dressage qui les oriente sans retour, promotion d’un enseignement qui soit ressort de liberté plutôt qu’au service de l’ordre existant – si profondément et poisseusement réactionnaire. Quoiqu’il en soit, l’idée est lumineuse : il faudra s’en souvenir quand viendront les moments où l’on pourra occuper plus massivement, et plus longuement, les lieux.

« Élever nos standards révolutionnaires » est une récente clameur qui nous vient de Nantes  ; « créer une conception révolutionnaire du luxe » est une idée qui luit du crépuscule des années 1950 : les semaines qui s’annoncent nous donneraient-elles rendez-vous dans sous les ors de chez Madame L. [2] ? Semblant inatteignable comme tout horizon, l’ambition n’en est pas moins séduisante : faire dysfonctionner le blanquérisme et déserter en même temps toutes les assignations et chaînes qui nous tiennent ; contourner et attaquer les bouffonneries usuelles de mille et une façons afin de mieux les ruiner ; s’organiser hors des piteuses corporations pour faire advenir le printemps. Rendre à ce dernier sa magie : à quelle autre tâche que celle de permettre de bourgeonner quelqu’un désireux d’enseigner peut-il sérieusement s’adonner ?

Louisa, Kheïra et la révolution algérienne par la désertion

L’histoire a ses ruses : le tout est de les débusquer et, en par rapprochement ou éloignement des faits, concordance ou discordance des temps, s’en ressaisir pour en faire une force ou un amusement – voire les deux. Là peuvent être les étincelles les plus surprenantes pour dynamiter de sombres temps.

Quelle nation se complaît de plus d’ordres et sous-ordres que la française ? Si la « Légion » peut renvoyer à celle dite « d’honneur », elle peut aussi être qualifiée d’« étrangère » – singulière politique d’asile [3]. Ce corps d’armée fondé en 1831 fut central en Indochine et en Algérie jusqu’en 1962, notamment pour des faits d’armes sur lesquels nous ne reviendrons pas ici [4]. Aux « filles de la légion » de ce matin de mars 2018, drapées d’une ceinture nacarat, blanc ou multicolore (en fonction de leur classe), nous voulons donner à connaître d’autres « filles de la légion » : Louisa et Kheïra, déterminantes dans la désertion, entre 1956 et 1962, de près de 3 000 légionnaires postés dans l’ouest-algérien – phénomène qui n’était alors pas tout à fait inédit [5].

Le Petit Journal illustré, 10 janvier 1909

Si le cœur de la légion se situait à Sidi Bel Abbès, il existait plusieurs casernes sur tout le territoire algérien. Entre autres filières de désertion, deux de Saïda fonctionnèrent tout particulièrement bien. Celle de Chez Louisa – bar situé non loin d’un des principaux dépôt de légionnaires de la région – fut essentielle. Il est resté dans les mémoires qu’entre deux verres de Ricard, des légionnaires enrôlés de force (des révoltés hongrois de 1956 poussés à l’exil, nombre d’Allemands, des Espagnols, un Coréen…), d’autres refusant la torture, certains s’en étant peut-être lassés, se laissèrent aller à des confidences auprès de la tenancière du rade. « Européenne » d’Algérie se faisant passeuse, Louisa œuvrait pour le FLN : elle permit à ces légionnaires (planques, mise en contact, aide logistique, etc.) de déserter. Il y eut aussi (les traces en sont plus ténues) la maquerelle Kheïra et certaines des filles de la maison dans laquelle elles travaillaient qui, au quartier d’Oued Oukrif, se firent ouvrières de désertion.

Ce paragraphe n’est peut-être qu’une invitation : s’inspirer de ces désertions. Les professeur.e.s les plus audacieuses et audacieux s’attarderont sur les existences des « filles de la légion », Louisa et Kheïra – un modèle de citoyenneté trop oublié, dira-t-on aux blanqueristes ; un modèle de désertion et de révolution, se diront d’autres.

Il y a, bien sûr, tout une science de la désertion à élaborer, à parfaire et à diffuser : les légionnaires de l’ouest algérien nous le rappellent ; quelques esprits éclairés se posaient la question au pied des tours de La Défense (comment faire déserter massivement les désespéré.e.s du tertiaire supérieur ?) ; pour ce qui est de sortir du rang, tout est à apprendre des « élèves » ; toutes et tous, nous avons des boulots, assignations, peurs qui nous empêchent d’être plus vivants que jamais. Quelles agences de désertion saurons-nous fonder ? Cette science est a échafauder collectivement, œuvrons-y ; en tous cas, ce matin, une poignée d’enseignants ont peut-être, un peu, effilé les certitudes de quelques lycéennes et de quelques auditeurs – et réveillé une joie offensive.

Rappelons-nous qu’à un hiver qui dure correspond un chaud et brusque printemps.

Au matin du 19 mars,

Quelques braises incandescentes qui firent l’honneur de leur présence à la « Légion ».

[1« La non mixité crée un environnement naturellement studieux pour les élèves, à un âge où la différence de maturité entre garçons et filles et le phénomène de ’’tribu’’ des adolescents interfèrent parfois dans le déroulement des cours et l’épanouissement des jeunes personnes ». Pour poursuivre dans l’hilarité la découverte des « codes et usages » de cet établissement, c’est par ici. On n’imagine avec joie les cours d’ « enseignement moral et civique », de sciences de la vie…

[2Actuelle « surintendante des Maisons de la Légion d’honneur ».

[3Pour la relations à l’étranger en France après la Révolution, il y a de belles pages chez Delphine Diaz, dans Un asile pour tous les peuples ? Exilés et réfugiés étrangers en France au cours du premier XXe siècle (2014).

[4Pour la gloire de la légion et de l’armée de façon générale, les curieuses et curieux pourront se jeter sur l’exceptionnel ouvrage de Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954 – 1962 (2001, version augmentée en 2016).

[5Pour des précisions et réflexions plus amples, voir les développements de Redouane Ainad Tabet dans Histoire d’Algérie. Sidi Bel Abbès, de la colonisation à la guerre de Libération en zone 5 – Wilaya V (1830 – 1962) (édité à Alger par ENAG Editions, 2009). Avant que ne soit éditée la thèse de Tramor Quémeneur (Une guerre sans nom ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954 – 1962), Paris 8, 2007) on se rabattra sur un article du militariste André-Paul Comor (ici).

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