Les cahiers au feu !

« En 1229, à Paris, suite à des altercations pendant les fêtes de Carème, les sergents royaux s’en prennent violemment à des escholiers de l’université »

paru dans lundimatin#536, le 5 octobre 2026

« Qu’est-ce que c’est que cet état qui nous inculpe d’outrage et rébellion quand on se fait frapper et insulter ? »
Un manifestant lycéen lors du soulèvement contre la loi Fillon en 2005 [1].

En 1229, à Paris, suite à des altercations pendant les fêtes de Carème, les sergents royaux s’en prennent violemment à des escholiers de l’université, faisant plusieurs morts et de nombreux blessés. En réaction, les escholiers et professeurs déclenchent un mouvement de grève qui durera deux ans, ponctué d’affrontements qui feront quelques 300 morts dans les rangs des protestataires. Ce soulèvement s’achèvera par une victoire des insurgés obtenant un statut de large autonomie et des « privilèges » pour l’université parmi lesquels le droit de « suspendre les cours », c’est à dire de faire grève, droit qui n’était reconnu à nulle autre corporation. Les XIVe et XVe siècle seront marqués par de nombreux soulèvements étudiants pour défendre ces privilèges contre les tentatives des « autorités » royales et religieuses de les remettre en cause. Cette acquisition d’une certaine autonomie pour la communauté universitaire allait faire ce celle-ci la base pouvant accueillir et favoriser une fermentation intellectuelle bien plus libre que dans le reste de la société. Bouillonnement qui donnerait naissance à une démystification des dogmes et superstitions soutenant le despotisme aristocratique et contribuerait au renversement de celui-ci par la révolution.

Par la suite, les écoliers et étudiants prendront part largement aux soulèvements contre l’arbitraire des nouvelles féodalités oligarchiques et seront même souvent à l’origine des mouvements déclencheurs de ces soulèvements. De 1830 à 1968, à travers les barricades de 1848, la Commune de 1871, le Front Populaire de 1936, puis l’héroïque manifestation de 1940 contre les nazis et le gouvernement « collabo », cette fraction de la jeunesse refusant la soumission à des lois et ordres indignes a été à chaque fois l’élément le plus stimulant des révoltes. Le réveil de 1986, après l’amère défaite de 1968 (malgré le sursaut de 1973), a relancé cet élan qui a donné au fil des décennies suivantes des révoltes récurrentes.

A chaque fois, les causes initiales de ces rébellions sont vite apparues comme expressions d’un malaise bien plus profond expliquant leur vivacité et leur ampleur. Une Adresse aux manifestants lycéens, distribuée lors des manifestations de 1998, l’exprimait clairement :

« Je crois que ce qui vous fait descendre dans la rue c’est autre chose qu’un simple problème d’intendance. Je crois que ce que vous n’aimez pas dans l’école ce n’est pas qu’elle soit mal chauffée, qu’on y bouffe mal ou qu’on y soit trop nombreux en classe, même si cela ajoute au déplaisir. Ce que vous n’aimez pas dans l’école c’est ce que je n’aimais déjà pas à votre âge : ce que vous n’aimez pas dans l’école c’est… l’école. C’est l’obligation d’y passer vos journées sous prétexte de vous préparer à une « vie active » dont la perspective n’a rien de très excitant. Ce que vous n’aimez pas dans l’école c’est qu’elle est l’antichambre d’un monde qui n’est pas très attrayant et même plutôt répugnant et que, pour cette raison, elle ne l’est pas non plus, malgré tous les efforts des pédagogues les mieux intentionnés.

Vous savez bien que l’école, malgré les prétentions éducatrices qu’elle affiche, n’a pas pour but de vous mener à une maturité épanouie et responsable, mais de vous préparer à vous insérer docilement dans le monde dominé par les lois de l’argent et du labeur aliéné, et qu’elle est, à cette seule fin, gavage, domptage et abêtissement.

Or, vous savez déjà par vos parents que le boulot n’est pas une partie de plaisir et qu’en plus il devient de plus en plus difficile de monter dans cette galère là. Vous devinez déjà un peu que vos certitudes d’être un petit génie et de vous en sortir de toutes manières (par la musique ou les arts plastiques, par exemple, ou par la débrouillardise de l’égoïste cynique écrasant tout le monde pour grimper) risquent de se trouver confrontées à forte concurrence et que bien peu d’entre vous parviendront à être autre chose que des esclaves salariés, au boulot ou au chômage.

Vous ne voyez donc pas bien l’utilité de l’école si ce n’est celle, peu séduisante, de vous préparer à accepter docilement cet avenir si peu radieux. Et vous saisissez au vol le prétexte de l’énervement contre l’état déglingué de la majorité des écoles et la débacle des enseignants, (comme tout autre service « public » en ces jours de « libéralisme » triomphant) pour fuir un moment ces lieux de sujétion. » (Un vétéran, 15 octobre 1998)

Ces révoltes contre quelques aspects insupportables d’une société globalement insupportable ont beau se voir confinées à leurs revendications spécifiques, elles n’en manifestent pas moins un ras le bol de l’ensemble de la machinerie broyeuse d’humains, et une sourde rage contre ses conducteurs. Ce sont des révoltes contre les accapareurs de pouvoirs, contre les « décideurs » ayant monopolisé cette position réduisant les peuples à leur servage, contre les despotismes, quels que soient leurs déguisements.

Celle qui se développe en trainée de poudre dans l’hexagone depuis quelques jours est de cette nature. Elle est, bien au-delà de ses griefs affichés, révolte contre la gouvernance autocratique qui se fout du monde dans tous les domaines et ne répond aux objections des citoyens à ses agressions qu’en envoyant ses soudards leur taper dessus.

Mais l’époque est finie où les manifestants se laissaient assommer et mutiler sans répliquer afin de ne pas passer pour des « casseurs ». La violence d’État qui tombe sur ces jeunes, provoque une riposte d’autant plus rageuse qu’elle doit se faire presque à mains nues. Or, la colère hargneuse n’étant pas un état favorisant le discernement, elle commet, dans l’écume du combat quelques dégâts « incontrôlés ». En jetant « les cahiers au feu, l’école au milieu » comme le suggérait autrefois une chanson enfantine, c’est un pesant paquet d’humiliations, d’insultes et de blessures que certains enragés ont brûlé. Mais de ces actes de vengeance, les merdias s’empressent de faire un film d’horreur afin de diaboliser cette insoumission et permettre ainsi d’occulter ses exigences. La mise en scène de cette « barbarie » fournit également aux roitelets de la démocrature l’argument pour taper sur leurs rivaux dans la compétition électorale.

C’est donc seulement s’ils sont rejoints par toutes les autres victimes du despotisme oligarchique que leur soulèvement peut avoir une chance d’aboutir à autre chose que, au mieux une distribution de quelques miettes dérisoires que les carriéristes parmi eux s’appliqueront à déguiser en grande victoire, au pire une méchante répression.

C’est seulement si ce soulèvement s’amplifie et étend sa critique à l’organisation sociale toute entière qu’il pourra faire reculer les matraques et s’ouvrir à des perspectives autrement passionnantes que des heures et des années de formatage scolaire, même si c’est au chaud sous un toit qui ne fuit pas et avec du papier dans les chiottes.

Gédicus
4 octobre 2026

[1] A tous ceux qui veulent fliquer les lycéens, les lycéens répondent Résistance ! L’insomniaque, Collection De l’huile sur le feu. Juin 2005.

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