Le vol noir des corbeaux sur la Plaine… - Alèssi Dell’Umbria

À Marseille, la bataille de la Plaine est à peine commencée

paru dans lundimatin#161, le 16 octobre 2018

Les médias font souvent les choses à moitié. Quand La Provence publie un article intitulé « Marseille : la bataille de la Plaine partie pour durer », elle témoigne d’un sens de l’actualité tout à fait fait actuel : rivé au scoop et aux manifestations explicites de ladite « bataille ». Le journal fait alors les choses à moitié car la bataille de la plaine, évidemment, dure déjà depuis plusieurs années. Sans parler de la guerre contre la gentrification des centres-villes qui se déroule depuis plus d’un siècle, un peu partout dans le monde. Couper ces batailles et cette guerre de leur histoire permet de les réduire à des conflits périphériques sans grand intérêt. Depuis plusieurs années, donc, la municipalité phocéenne entend réaménager le quartier de la Plaine et en particulier la célèbre place éponyme sur laquelle a lieu un marché plusieurs jours dans la semaine et où nombre de gens se retrouvent pour jouer avec leurs enfants, manger un sandwich ou prolonger leurs soirées.

Alèssi Dell’Umbria est l’auteur (entre autres) d’une Histoire universelle de Marseille, De l’an mil à l’an deux mille, pavé de 792 pages paru aux éditions Agone en 2006. Attaché au quartier de son enfance, qu’il n’a jamais vraiment quitté, il nous raconte ici l’histoire de la Plaine ; celle qui se joue, maintenant.

(Un site vient d’être créé qui appelle à la défense du quartier.)

Photos : Patxi Beltzaiz, Rolland Jean et Manym El.

« Qu’y pouvons-nous si les événements publics sont aujourd’hui racontés dans les journaux au lieu d’être proclamés, comme autrefois en Grèce et à Rome par des crieurs publics dans les thermes ou sous les portiques ? Qu’y pouvons-nous si les marchés quittent de plus en plus les places pour s’enfermer dans des bâtiments d’aspect peu artistique ou pour se transformer en colportage direct dans les maisons ? (…) Les fêtes populaires, les cortèges de carnaval, les processions religieuses, les représentations théâtrales en plein air, ne seront bientôt plus qu’un souvenir. Avec les siècles la vie populaire s’est retirée lentement des places publiques, qui ont ainsi perdu une grande partie de leur importance. C’est pourquoi la plupart des gens ignorent complètement ce que devrait être une belle place. »
Camillo Sitte

*

Nous y voilà… ce jeudi 11 octobre, à peine fini le dernier marché de la Plaine la flicaille a débarqué avec des camions chargés de buses en béton. Objectif, interdire l’accès à toute la place en vue des travaux. Mobilisés à l’appel de l’assemblée, une cinquantaine de courageux et courageuses ont bloqué le premier camion… les CRS et la BAC gazent et matraquent, les gens tiennent bon, les renforts arrivent de tout côté et c’est plusieurs centaines de personnes qui défient, ce jour-là, la mafia municipale et sa soldatesque. En fin de journée, les blocs de béton sont retirés au son des tamburelli

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La Plaine, comme son nom l’indique, est un plateau : un plan, en occitan… Lo Plan de San Miquèu, devenu la Plaine Saint-Michel… puis dans les années 1920, place Jean Jaurés mais les Marseillais continuent de dire la Plaine. Le terme désigne, au-delà de cette esplanade, tout le quartier environnant. Longtemps, il y avait le marché de gros, de minuit jusqu’à l’aube… le marché de détail, qui prenait la suite jusqu’à l’après-midi avait survécu au déménagement du gros vers le M.I.N en 1972, il n’aura pas survécu à Jean-Claude Gaudin et à sa clique de maquignons.

Un petit flash back s’impose pour comprendre les enjeux du conflit actuel. Nous n’irons pas jusqu’à ce beau printemps 1871 où les Communards marseillais campaient sur la Plaine, qu’ils défendirent âprement contre les troupes versaillaises, mais juste une trentaine d’années en arrière…

En 1986 Gaston Defferre meurt. C’était ce qui pouvait arriver de mieux à notre ville. Son successeur, Robert Vigouroux, n’était pas une lumière, mais il avait l’avantage d’être un peu fraca, comme on dit ici… il écrivait des poèmes à ses heures, et on l’avait vu parfois en état d’ivresse, ce qui changeait de ce calviniste au cul serré qui envoyait Marseille au lit à la tombée du jour. Il lâcha un peu de lest. La Plaine s’était assoupie, depuis le départ du marché de gros, seuls les dealers de poudre occupaient la place –le gros négoce des années 80’… Des rades qui vivotaient depuis 1972, des entrepôts vides, bref la place ne demandait qu’à être occupée : pour trois francs six sous on pouvait ouvrir un café-concert… Donc, les collègues ont investi les lieux… fallait savoir faire pour tenir un rade où fréquentait la jeunesse marseillaise la plus remuante. Supporters de l’OM, Redskins, bandes des Quartiers Nord, petits voyous d’en-ville, graffeurs et bikers… Ce fut le moment où une belle complicité se noua entre la génération du rock’n roll et celle du raggamuffin’ / hip-hop… Une entraide et émulation réciproque, dans un sentiment d’appartenance partagé, nous réconciliaient enfin avec notre ville. Les rescapés des années 80’ et la nouvelle génération se retrouvaient donc à la Plaine, vibrant aux mêmes rythmes. Entretemps, les dealers d’héroïne avaient dégagé, trop de présence sur la place…

La Maison hantée, le Degust’, le bar de la Plaine, le Balthazar, le May-Be Blues, l’Intermédiaire et tant d’autres… Dans la foulée, divers locaux associatifs se sont installés, Marseille Trop Puissant, club de supporters antiraciste, le Tipi, qui prenait en charge les victimes du Sida dont personne ne s’occupait dans cette ville, l’Ostau dau País Marselhés, qui défendait et illustrait la belle langue d’oc, et d’autres encore… Entre toutes ces tribus, des liens d’entraide et d’amitié qui ne se sont jamais démentis.

Ce n’est pas qu’on nous ait vraiment foutu la paix ces années-là, les condés et le CIQ nous avaient jamais lâché mais au moins la Ville venait pas nous emmerder avec des projets de lifting [1]. Puis en 1995 la clique à Jean-Claude Gaudin prenait la Ville en main, fin d’un intermède tout relatif. Droite catholique avec une mentalité de boutiquiers aigris… c’était clairement pas dans ses plans, toute cette vie. Cela nous fut signifié à travers des campagnes de presse à répétition sur « l’insécurité à la Plaine » : le quartier était pourtant loin d’être le coupe-gorge que décrivaient ces articles. De temps à autre, un quidam se faisait fumer, comme ça arrivait dans d’autres quartiers, des embrouilles qui nous concernaient pas et qui n’intéressaient que les journalistes. Pour le reste, le CIQ passait son temps à rouméguer sur le bruit nocturne, sur la saleté occasionnée par le marché, sur les minots qui jouaient au ballon sur la place, bref sur tout ce qui vivait. Pour ce petit comité, le quartier devait être résidentiel et la place se ramenait à un simple appendice fonctionnel ; pour nous, c’était exactement le contraire, la place n’était pas seulement au milieu des immeubles, elle vivait de sa vie propre, qui excédait les limites géographiques du quartier.

La Plaine est un quartier un peu compliqué. Sur la place même et sur le boulevard Chave adjacent, ce sont des immeubles bourgeois, jadis occupés par les négociants du marché de gros tandis qu’un bâti bien plus modeste domine dans les rues adjacentes, jadis occupé par les portefaix et autres ouvriers du marché en question. La plupart des gens qui habitent le quartier logent dans ces rues-là ; ceux qui logent sur la place n’habitent généralement pas le quartier. Ils y résident, mais ils ne l’habitent pas. Inversement, beaucoup de gens qui l’habitent logent ailleurs, dans les quartiers voisins ou même plus loin. Beaucoup de ces résidents de la place et du boulevard veulent nous voir dégager, et vu qu’ils ont tendance à voter pour la clique à Gaudin, ce sont eux qui sont entendus à la mairie (aujourd’hui, les gens ne votent pas là où ils vivent, ils votent là où ils dorment…).

Tout ça pour dire que l’embrouille, on la sentait venir de loin. L’assemblée de la Plaine s’est formée sur le refus de la vidéosurveillance, en 2012, l’année où la Ville a commencé à vouloir nous observer 24h sur 24. En mai, huit caméras à peine installées furent détruites, en plein jour, et sans que la police puisse appréhender aucun des vandales… La punition : en 2013, ils nous déploient un cordon policier impressionnant autour du Carnaval, mais il en faut plus pour nous impressionner. Du coup l’année suivante ils nous attaquent à la tombée de la nuit, et la farandole autour du bûcher se transforme en émeute. L’assemblée mobilise, et une série d’actions sont menées sur la Plaine en solidarité avec les inculpés de ce soir-là et pour affirmer qu’on ne nous chassera pas. Résultat, en mars 2015 ce Carnaval de quartier draine quatre fois plus de monde qu’avant ! C’est alors que nous commençons à entendre ces rumeurs, sur un « projet de requalification » de la Plaine porté par la Soleam, (Société Locale d’Aménagement de l’Aire Métropolitaine) dans le cadre de l’opération « Grand centre ville ».

Durant l’été, une fuite nous permet d’avoir les quatre avant-projets, qui ne sont pas encore publics. Nous comprenons qu’il s’agit cette fois d’une opération globale, destinée à assainir le quartier tout entier. Le marché serait remplacé par quelques étalages « haut de gamme » occupant une surface très réduite, et les voies de circulation sur les côtés remplacées par une voie en plein milieu de la place. Cette configuration permettrait l’installation de grandes terrasses sur un modèle éprouvé du côté du Vieux Port : laquelle rendrait du même coup impossible diverses activités auxquelles les gens s’adonnaient spontanément et en toute gratuité. Ce qui a d’ailleurs été revendiqué par un élu municipal, l’avocat d’affaires Yves Moraine déclarant à propos de ce projet : « Nul mieux que le privé peut s’occuper de l’espace public ».

A cette étape ils nous la jouent « concertation publique », et engagent pour cela un cabinet de consultants parisiens, Respublica (!), ça commence bien, déjà… Deux réunions sont organisées, à l’automne 2015, dans le palais des Beaux-Arts, en contrebas de la Plaine, capacité de la salle deux cent personnes max –pour une concertation sur un projet concernant non seulement des milliers d’habitants et des centaines de forains, mais aussi des milliers de gens qui, venus d’autres secteurs de Marseille et de la périphérie, convergent en fin de semaine sur la place. Une concertation à blanc et vu qu’on n’apprécie pas trop de se faire promener, on leur met le oaï direct. Les consultants parisiens sont décontenancés et même un peu paniqués… ça crie, ça invective, des gens aux profils les plus disparates viennent défendre le quartier contre ce projet prétentieux, les imprimés distribués sont renvoyés sous forme d’avions en papier... Gérard Chenoz, le président de la Soleam, dira que s’il avait su que ce serait comme ça, il aurait zappé la « concertation »… Pour ce qu’il avait à répondre aux critiques, « On a été élus, on fait ce qu’on veut » aura été son dernier mot.

Chez ces élus marseillais, l’arrogance surfaite du petit mafioso le dispute sans cesse à l’ignorance béate du notable provincial. Et comme dans tout racket, ils marchent à l’intimidation. Hargneux au possible dès qu’on ose leur opposer quelque argument, toujours prêts à l’invective en public [2]. Faut quand même entendre le maire déclarer, lors de ce Conseil municipal du 8 octobre où le destin de la Plaine a été expédié en exactement deux minutes : "Si on veut me faire des remarques, et je tiendrai compte, je viens de vous le dire, de ceux qui sont élus, mais alors, les leçons de ceux qui ne sont pas élus, qu’ils se fassent d’abord élire au suffrage universel et après on en reparlera." [3]

Durant l’année 2016, les quatre cabinets d’urbanistes-architectes continuent de plancher sur la copie. Le cahier des charges que la Soleam leur a remis précise bien qu’il y a des « invariants ». Ces éléments sur lesquels il ne sera pas possible de revenir sont donc la diminution drastique de l’espace dévolu aux forains après chantier, dans l’optique d’une « montée en gamme du marché », d’une part, et de l’autre le fait que « les aménagements devront être pensés de manière à interdire tout usage déviant de l’espace ». A partir de là, il n’y a effectivement plus rien à discuter… Les « usages déviants », l’expression n’est pas dépourvue d’un certain charme pour qualifier les parties de foot entre minots, la sardinade des feignants le 1er mai, notre Carnaval sauvage, les banquets de quartier, les après-midi à se radasser au soleil et pour les fins de nuit à siroter des bières sur les bancs en savourant le passage du temps… toutes choses qui se font depuis longtemps et sans jamais demander d’autorisation. Ce terme caractérise en fait un espace public transformé en espace commun.

La maquette du projet finalement retenu confirme nos pressentiments. Notamment l’arrachage d’une grosse centaine d’arbres, qui seraient remplacés par des petits bosquets d’arbustes – et dire qu’un architecte-paysagiste a été payé pour ça ! Les tilleuls de la Plaine, qui avaient survécu à l’incompétence du service de la voirie ne survivraient donc pas à la Soleam. A l’avenir, qui voudra se protéger des ardeurs du soleil ne trouvera de l’ombre que sous les parasols de ces terrasses de café dont les élus espèrent l’installation… il faudra payer pour avoir un peu de fraîcheur. Irrésistiblement nous reviennent en tête les couplets de Victor Gelu… en 1839, le grand poète de la plèbe marseillaise avait écrit une chanson devenue fameuse, « Leis aubres dau cors ». Le Cours, que l’on appelait pas encore Belsunce, était alors le rendez-vous des ouvriers journaliers, et ceux qui restaient sans embauche passaient la journée là, à l’ombre des ormes. La municipalité décida soudain de faire arracher tous ces arbres sous un prétexte vaseux, et Gelu se fit l’interprète des petites gens du Cours dans cette chanson virulente, où l’abattage des arbres est dénoncé comme une mesure policière à l’encontre de cette plèbe aux humeurs barricadières [4].

*

En cette année 2015, le projet Euroméditerranée est déjà bien avancé, en direction du Nord. Plusieurs quartiers ont d’ores et déjà disparu sous les coulées de béton. Ils ont donc décidé qu’il était temps de revenir vers le centre pour terminer le grand nettoyage. Le projet de la Soleam procède à l’évidence de la stratégie du choc, avec deux ans et demi de chantier annoncé (vu comment ça se passe à Marseille, on peut compter facile un an de plus…). Deux ans et demi pendant lesquels la plupart des cafés et commerces de proximité de la Plaine auront coulé, vu qu’il sera devenu impossible de s’y rendre… La Ville a d’ailleurs annoncé qu’elle préempterait de façon systématique tous les locaux rendus vacants dans le quartier, afin qu’elle puisse y installer des commerces à sa convenance, comme les concepts stores qui ont surgis en bas de la rue d’Aubagne ces derniers temps… Le coût global, de 11 millions annoncés au début, est monté à 20 – tandis que Gaudin annonçait royalement 5 millions pour rénover les écoles qui, dans tous les quartiers pauvres, tombent littéralement en ruines…

Ils ont donc décidé d’y passer en force. C’est plus dans leurs manières. Et tant pis s’ils se ramassent, et qu’au bout du chantier aucun des investisseurs espérés ne viendra, ils auront au moins fait le vide… En attendant, l’élue en charge des marchés, Marie-Louise Lota, ne cesse de multiplier les provocations à l’encontre des forains et de déverser tout sa haine de bourgeoise pour la vile multitude. « Je suis en fin de vie politique, mais avant de partir je nettoierai la Plaine » fut son entrée en matière en 2015… « On vend surtout de la merde ici » fut le leitmotiv des trois dernières années, ponctué d’un « vous faites venir ici une population indésirable », et la conclusion, en octobre 2018 : « Le marché de la Plaine c’est fini ». On chuchote qu’elle-même serait propriétaire d’un immeuble aux abords immédiats de la Plaine, dans ce secteur du Ve où le prix du foncier remonte depuis l’annonce des travaux… Entre les intérêts privés à peine dissimulés et le mépris de classe ouvertement affiché, les forains étaient condamnés sans appel.

Depuis cent cinquante ans, cette ville est gouvernée à l’encontre des gens qui l’habitent. La ville en porte la trace jusque dans les destructions subies, comme autant de cicatrices de cette violence sociale. Mais jusqu’aux années 1960/1970 le Port et les usines tournaient à plein régime, et bon gré mal gré la bourgeoisie devait s’accommoder de cette plèbe bruyante. A partir des années 1980, celle-ci devenait simplement encombrante. C’est l’époque où la mairie et la chambre de commerce donnent de la voix contre le trabendo… Et où l’angle de tir se précise : le négoce des produits d’outre-mer a coulé, on fera donc négoce de la ville elle-même. La conversion prit un peu de temps, mais au tournant du millénaire c’était parti : projet Euroméditerranée, hausse inédite des prix du foncier (un simple « rattrapage » dit-on à la mairie…), arrivée du TGV et, pour couronner l’opération, MP2013 Capitale Européenne de la Culture. Et là, plus d’arrangement, il faut lisser tout ça, ne laisser subsister de la ville réelle que la dose d’exotisme suffisante pour faire vendre le produit.

La valorisation opère donc directement comme maintien de l’ordre – comme un shopping mall où tout l’espace est pensé de manière à ce qu’aucune activité autre que l’achat ne soit possible. Elle se charge de discipliner un corps vivant et toujours fuyant, rétif à la notion même de « population ». Pour faire de cette ville une marchandise globale à détailler morceau par morceau, une mise aux normes s’impose. Et la Plaine est un gros morceau, et aussi longtemps qu’existe ce marché si populacier, avec ses bruits et ses odeurs, tant qu’existent ces fameux « usages déviants » sur la place, il sera difficile de valoriser le quartier. A ce stade, peu importe que ce marché génère lui-même de la valeur, s’il dévalorise par ailleurs le bâti environnant et empêche une exploitation plus rentable du site. La notion de « valorisation », de « mise en valeur » qui revient si souvent dans le discours des élus et des aménageurs doit être prise ici au premier degré. Pour une fois, ils parlent cash [5].

La marchandise est un rapport social fondamentalement hiérarchique, et cette hiérarchie s’incarne de façon visible dans l’organisation de l’espace urbain et suburbain. Au moment où l’essentiel de ce qui faisait jadis la ville se retrouve fragmenté et pulvérisé dans l’espace informe d’une suburbia sans fin, le centre historique a pour fonction de représenter la ville. De mettre en scène une certaine image de l’urbanité, qui génère elle-même la valorisation marchande. De quoi est constitué aujourd’hui le centre des villes européennes ? de quartiers résidentiels traversés d’artères piétonnes avec leurs boutiques franchisées et de places colonisées par les terrasses de café et de restaurants, qui toutes doivent concrétiser « l’image de l’unification heureuse de la société par la consommation ». Tandis que le gros de la plèbe se voit dirigé par différents canaux vers les centres commerciaux et les multiplex de la périphérie. Pour la clique à Gaudin, la Plaine avait clairement le tort de ne pas correspondre à un tel schéma.

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Au marché de la Plaine on vendait littéralement de tout. Du tissu en vrac, des articles de droguerie, des fruits et légumes, des chemises et des chaussures, des casseroles et des rasoirs jetables, bref tout ce qu’en général les pauvres vont acheter désormais dans les grandes surfaces… mais là, vendu à l’air libre et par des revendeurs indépendants. Aussi peut-on y trouver des affaires… Quand j’étais minot, ma mère achetait déjà du tissu aux Gitans de la Plaine, qui lui proposaient ensuite un blouson ou un manteau à prix défiant toute concurrence. Même pas des tombés de camion (qui ne se vendent évidemment pas en public), juste des déstockages, des fins de lots, des saisies de douane… Longtemps les commerces alimentaires de la rue Longue des Capucins, en bas à Noailles, ont fonctionné sur le même modèle. Tout en bout du cycle de production et de circulation de la marchandise…

Tous ces forains, travailleurs indépendants et contents de l’être, composent un bel échantillon du fameux « Marseille populaire »… Toutes les origines s’y cotoient, Gitans (il y a les Catalans, et il y a les Andalous…), Arabes et Kabyles, Juifs et Arméniens, Ritals et même deux paysans provençaux qui viennent écouler leurs légumes ici, sans oublier ce Nigérian qui s’est fendu d’une lettre ouverte au préfet… On ne s’enrichit pas en vendant sur le marché, on gagne sa vie, sans plus. Il faut déballer à six heures, tenir le coup tout la matinée et remballer à une heure de l’après-midi. Un des rares métiers qui s’exercent encore en plein air. Certains de ces forains occupent un emplacement depuis quatre générations, d’autres sont journaliers et vivent dans la précarité, mais tous partagent la volonté de rester là, sur cette plaine.

Pour se les amadouer, la Soleam a soufflé le chaud et le froid. Il avait initialement été annoncé que les travaux se feraient par tranches successives d’un tiers, ce qui aurait permis le maintien d’un certain nombre de forains et laissé un peu d’espace aux autres activités. Deux ou trois ont alors voulu faire les fourbes en glissant des enveloppes aux placiers, pour être certains de se retrouver parmi les heureux élus : colère des autres, qui sont allés leur remonter les bretelles. La Lota en profite pour décréter, en plein été, que vu qu’il y a eu des menaces les travaux se feront finalement par une seule et unique tranche, et que donc tout le monde s’en va –ce qui était à l’évidence la décision initiale. Les élus n’auront même pas hésité à jouer la division ethnique. Un jeune forain gitan a répondu « Nous les Gitans on reste avec les Noirs et les Arabes ! ».

Le jeudi 27 septembre, les forains renforcés de gens de l’assemblée installent donc deux points de blocage en ville, l’un au rond-point du Prado l’autre à l’entrée de l’autoroute Nord, créant un gigantesque embouteillage dans Marseille. Le soir, Gaudin exige publiquement du préfet qu’il envoie la police dégager ces accès… le lendemain, devant l’inaction préfectorale et le blocage se poursuivant, il fait savoir qu’il recevra les forains le lundi suivant. Nous y allons en nombre pour soutenir, on apprend à la sortie que le chantier se fera bien par tranches, et que 40 forains pourraient rester. C’est moitié moins que prévu, et les forains protestent, menacent de bloquer la place… En finale, ils n’auront gagné que dix jours, vu que le tout dernier marché n’aura finalement pas été celui du 29 septembre, mais celui du jeudi 11 octobre. Et finalement, rebondissement sans surprises, on apprend qu’en fait il n’y aura qu’une seule et unique tranche, que toute la Plaine sera occupée par le chantier et que tous les forains s’en vont…

Leur exigence, face au rouleau-compresseur de la Soleam, était au moins de ne pas se retrouver dispersés. Ils auront gagné par leur blocage d’être recasés en deux groupes compacts, un sur la Joliette et un au Prado — encore devront-ils attendre le 26 octobre, donc chômage technique et sans indemnité en attendant. Ils ont décidé de se désigner, dans ces deux sites, comme « Marché de la Plaine en exil ». Reviendront-ils à la Plaine dans trois ans ? ça ne tient qu’à nous… la lutte sera longue et et complexe, nous savons qu’après être entrés en force la Soleam et la Ville vont tabler sur le pourrissement. A nous de faire preuve d’intelligence stratégique ; quand on est pas les plus forts, il faut être les plus malins.

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Le chantier est donc officiellement commencé. Vendredi dernier, la flicaille est arrivée sur zone avant le lever du jour, et a pu ceinturer toute la place de plots de béton. Le lendemain, l’assemblée de la Plaine appelait à une manif au départ du Cours Julien, non loin de là. Près d’un millier de personnes ont défilé dans les artères du centre pendant toute l’après-midi pour signifier leur opposition au chantier de la Soleam. En fin d’après-midi, alors que le cortège remontait vers la Plaine, la BAC et les CRS qui les talonnait ont chargé, noyant la place sous les gaz (vengeance pour la porte du bureau de la Soleam explosée sur la Canebière ?). En tout cas, dès les premiers jours une grosse mobilisation a répondu à l’appel, d’autres gens du quartier soudain placés devant l’évidence nous rejoignent. Malgré la vingtaine de cars de CRS ceinturant la Plaine en permanence depuis vendredi, et qui constitueront notre environnement quotidien pendant au moins trois ans.

On annonce que des employés viendraient pour abattre les arbres ce mardi 16 octobre…

RA SOLEAM, GARDAREM LA PLANA !!!

Alèssi Dell’Umbria

[1Comités d’Intérêt de Quartier, organe de liaison entre la petite bourgeoisie des quartiers et la mairie, crée par Defferre. Dans le centre ville, très à droite…

[2En 2000, comme nous contestions (déjà !) une de leurs opérations sur la place, le maire du IV°/V° arrondissement, alors en charge de la Plaine, Bruno Gilles, déclara dans une réunion publique que « Mr Dell’Umbria est un agent électoral du PS »… LOL !

[3Cette municipalité, soit dit en passant, a été élue en 2014 par exactement 96 813 bulletins. Soit 10% de la population marseillaise…

[5C’est bien le seul élément de leur langage qui le soit. Pour le reste, Il faut quand même lire la présentation du projet par la Soleam : « Avec son réaménagement, la place Jean Jaurès se mue en grande place méditerranéenne, polyvalente, piétonne et accessible. » Un tel aplomb dans l’inversion des mots a de quoi nous couper le souffle –ce qui est d’ailleurs le but.

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