[Leire Bilbao, « Etxeko urak » (« Aguas madres »), 2020. Traduction de l’euskera par Victor Martinez (2026)]
croûtes de sang et lait,
boue fange eaux obscures
et, qui tente de tout recouvrir,
l’odeur de nouvelle peau.
Sous les draps blancs,
l’orographie de ce moi :
lent glissement de roches sédimentaires.
Je tente de réécrire ma peau
avec la patience des pierres ;
modelage d’un corps nouveau
avec des doigts de sel.
Je tente
de rejeter mouches larves parasites ;
de libérer anguilles mousse mollusques.
Je tente de regarder fixement ma blessure.
La brèche de mon sexe crie,
roche incandescente
qui vient de se fendre.
Mes lèvres sont des falaises
qui projettent l’ire des pierres.
Tu ouvres les jambes
comme s’ouvrent les cages
et, humide, il se montre
avec le frémissement
de qui ne sait son destin.
Tu l’entoures d’un lange,
tu le laves avec la salive
et le peignes avec les doigts :
tes mains sont son nid.
Tu l’approvisionneras
de ce qu’on nomme nourriture protection
amour ;
tu te donneras
avec l’étreinte d’un arbre.
Un jour il atteindra
le bord des ramures,
et il se donnera à l’air
avec l’étonnement
de qui ne sait son destin.
Il apprendra à tomber.
comme la forêt la nuit
sombre et ouverte
par cette vérité occulte
depuis le volcan de mon sexe
je brame
avec cette force qui me pousse
à donner à créer à me libérer
je brame
pendant qu’allaitent
ces seins tombés de fatigue
je brame
avec les femmes qui ont accouché seules
obligées d’aimer des enfants non désirés
chiennes enchaînées à un foyer
je brame
pendant que ma maternité se sédimente
je brame
avec vous toutes qui vous êtes repenties d’
être mères
avec vous toutes qui ne voulez pas l’être
qui supportez le poids des siècles en tournant comme
une pierre dans votre ventre
je brame
avec vous en train d’enfanter
avec toutes celles qui dans ce monde désirent avoir
un enfant
avec toutes celles que l’on contraint au désir
je brame
avec celles devenues muettes en lavant à la rivière
durant des centaines d’années
et muettes on vous laboura le corps durant des centaines
d’années
et muettes on vous cousit la peau durant des centaines d’
années
je brame
je ferme ouvre la glotte je l’ouvre et la ferme
avec cet orchestre qui sonne dans ma bouche
je brame
en voyant que je suis devenue sans m’en apercevoir
un simple maillon de la chaîne.
Leire Bilbao, extrait de « Etxeko urak » (« Aguas madres »), à paraître dans la revue Conséquence #5 (https://fragmes.fr/).






