Le journal d’Espagne de Simone Weil [Bonnes feuilles]

« Jour très beau. S’ils me prennent, ils me tueront... Mais c’est mérité. »

paru dans lundimatin#165, le 12 novembre 2018

Nous reproduisons ici Le journal d’Espagne de Simone Weil, paru dans l’antilivre Simone Weil - L’espagnole aux éditions abrüpt.

Présentation de l’éditeur à lire en intégralité dans la première note de bas de page :

"Le Journal d’Espagne, qui est un cahier de notes ponctué de nombreuses pages blanches, où Simone Weil inscrivit quelques observations lors de son séjour en Catalogne et en Aragon, fut publié dans : Simone Weil, écrits historiques et politiques, Collection Espoir dirigée par Albert Camus, Gallimard, Paris, 1960, p. 209. Une version critique se trouve également dans les Œuvres Complètes, dirigées par André A. Devaux et Florence de Lussy, dans le Tome II, Volume 2, L’Expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934 - juin 1937), Gallimard, Paris, 1991, p. 374.
Simone Weil arriva le 8 août 1936 en Espagne, à Portbou, et la quitta par la même ville le 25 septembre de la même année, après une grave brûlure au pied à la fin du mois d’août dont les complications faillirent lui faire perdre sa jambe. Après avoir abordé le P.O.U.M. (Parti ouvrier d’unification marxiste) pour proposer de se rendre dans le camp ennemi afin de retrouver Joaquín Maurín, un de ses dirigeants, et avoir essuyé un refus, elle alla à la rencontre des anarchistes de la C.N.T.(Confédération nationale du travail) qui l’accueillirent. Elle fut intégrée au sein de la colonne Durruti, du nom de son délégué général Buenaventura Durruti. Elle se rendit avec eux sur le front d’Aragon, et dut les quitter, malgré ses protestations, à la suite de sa blessure. Dès qu’elle put à nouveau marcher, elle passa la fin de son séjour en Espagne dans la région de Barcelone, et en profita notamment pour visiter quelques usines dont la Maritima et Hispano. Rejointe par ses parents inquiets, elle finit par accéder à leur demande et à celle de ses camarades de rentrer se soigner en France. "

Le Journal d’Espagne de Simone Weil

Août 1936 [1]

Port-Bou.
Barcelone.
Premières impressions de la guerre civile.

On croirait difficilement que Barcelone est la capitale d’une région en pleine guerre civile. Quand on a connu Barcelone en temps de paix, et qu’on débarque à la gare, on n’a pas l’impression d’un changement. Les formalités ont eu lieu à Port-Bou ; on sort de la gare de Barcelone comme un touriste quelconque, on déambule le long de ces rues heureuses. Les cafés sont ouverts, quoique moins fréquentés que d’habitude ; les magasins aussi. La monnaie joue toujours le même rôle. S’il n’y avait pas si peu de police et tant de gamins avec des fusils, on ne remarquerait rien du tout. Il faut un certain temps pour se rendre compte que c’est bien la Révolution, et que ces périodes historiques sur lesquelles on lit des livres, qui ont fait rêver depuis l’enfance, 1792, 1871, 1917, on est en train d’en vivre une, ici. Puisse-t-elle avoir des effets plus heureux.

Rien n’est changé, effectivement, sauf une petite chose : le pouvoir est au peuple. Les hommes en bleu commandent. C’est à présent une de ces périodes extraordinaires, qui jusqu’ici n’ont pas duré, où ceux qui ont toujours obéi prennent les responsabilités. Cela ne va pas sans inconvénients, c’est sûr. Quand on donne à des gamins de dix-sept ans des fusils chargés au milieu d’une population désarmée...

Lérida.
Mil. com. reg. C.N.T.— 5 ouvr. bâtim. — com. lib. « pas tout de suite, dans un ou deux mois [2] ».

Columna Durruti.
Vendredi 14.
Samedi 15.
Conversation avec les paysans de Pina :
S’ils sont d’accord pour tout cultiver ensemble ?
1re réponse (à plusieurs reprises) : on fera ce que dira le comité.

Vieux : oui — à condition qu’on lui donne tout ce qu’il lui faut — qu’il ne soit pas tout le temps embêté, comme maintenant, pour payer charpentier, médecin...
Un autre : il faut voir comment ça marchera...
S’ils aiment mieux cultiver ensemble que partager ? — Oui (pas très catégorique).
Comment ils vivaient ? — Travailler jour et nuit, et manger très mal. La plupart ne savent pas lire. Les enfants vont en place. Une petite de quatorze ans qui travaille depuis deux ans, fait la lessive (ils ont un bon rire en racontant tout ça). Gagnent 20 pes. par mois (une fille de vingt ans), 17, 16... Vont pieds nus.
Riches propriétaires de Saragosse.
Le curé. — On n’avait rien pour faire l’aumône, mais on donnait des volailles au curé. — Aimé ? — Oui, par beaucoup. — Pourquoi ? Pas de réponse claire.
Ceux qui nous parlaient n’avaient jamais été à la messe. (Tout âge...) S’il y avait beaucoup de haine contre les riches ? — Oui, mais encore plus entre pauvres.
Si cet état de choses ne peut pas gêner le travail en commun ? — Non, puisqu’il n’y aura plus d’inégalité.
Si on travaillera tous pareil ? — Celui qui ne travaillera pas assez devra être forcé. Seuls ceux qui travailleront mangeront.
Si la vie des villes vaut mieux que celle des champs ? — Deux fois mieux. Travaillent moins. Mieux habillés, distractions, etc. Ouvriers des villes plus au courant des choses... Un des leurs parti travailler en ville est revenu après trois mois avec des habits neufs.
Si on jalouse la ville ? — On ne s’occupe pas...
Service militaire : un an. Ils ne pensent qu’à retourner chez eux. — Pourquoi ? — Mangent mal. Fatigue. Discipline. Coups (si on ripostait, fusillé). Coups avec la main, crosse de fusil, etc. Les riches le font dans d’autres conditions.
S’il faut le supprimer ? — Oui, ça vaudrait autant.
Ceux qui étaient pour le curé n’ont pas changé d’avis, mais se taisent.
Régime : payent rente à propriétaire.
Beaucoup chassés parce qu’incapables de payer rente. Doivent se faire ouvriers agricoles à deux pesetas par jour.
Sentiment d’infériorité assez vif.

Dimanche 16.
Durruti à Pina.
(Garde civile — gardes d’assaut — paysans.) Sevillan.
Discours de Durruti aux paysans : Suis un travailleur. Quand tout sera fini, j’irai travailler à l’usine.

Durruti à Osera.
Ordres : ne pas manger ni coucher chez les paysans. Obéir au « technicien militaire ». Discussion violente.
Organisation : délégués élus. Sans compétence. Sans autorité. Ne font pas respecter l’autorité du technicien militaire.
Paysan se plaint au type d’Oran (Marquet) que les sentinelles s’endorment.

Retour au Q.G.
Camarade échappé de Saragosse. Prop. d’expédition. Sevillan. Celui qui veut rester avec son ami. Celui qui veut rendre ses armes.
300 hommes non armés envoyés de Lérida. Cinq canons « prêtés » à la colonne de Huesca (i.e. envoyés de Lérida avec consentement de Durruti). Garcia Oliver parti en avion à Valence. Officier disparu. Coordination télégraphistes-téléphonistes.
S [3]. annoncés : 2 000 h [4]. armés, esc. de cavalerie, 2 [?] batteries de 15, 2 tanks de montagne.
Conversation téléph. Durruti-Santillan. Prise Quinto coûterait 1 200 h. (?) sans canons. Avec canons on peut aller aux portes de Saragosse.
Très énergique : On peut bombarder Saragosse.
[Vx type : “Si, Señor...”]

Lundi 17.
On déménage le Q.G.à la maison de paysans en face de laquelle il y a tant de blé (un drôle de déménagement !). Dans la matinée, voiture pour Pina. Les deux petits fiancés qui se bécotent au volant. Trouvé le groupe installé dans l’école. Magnifique. (Manuels patriotiques...) (L’hôpital est là aussi.) On mange chez les mêmes paysans (au 18). On me donne un fusil : beau petit mousqueton. Dans l’après-midi, on bombarde vaguement. J’écris à Boris : « Pas encore entendu un coup de fusil. » (Vrai, sauf exercice de tir...) Aussitôt boum !... fracas terrible. « L’aviation bombarde. » On sort avec les fusils. Ordre : dans le maïs. Couchés. Je me couche en pleine boue pour tirer en l’air. Au bout de quelques minutes on se lève. Avions bien trop haut pour tirer. Salve de balles de la moitié des Espagnols. Un tire horizontalement vers le fleuve. (Quelques-uns tirent au revolver ?) On va trouver bombe. Minuscule. Dégâts dans 1/2 m de rayon. N’ai pas été émue du tout.
Encore des paysans oisifs sur la place, mais beaucoup moins.
Louis Berthomieux (délégué) : « On passe le fleuve. » Il s’agit d’aller brûler trois cadavres ennemis. On passe en barque (un quart d’h. de discussions...) On cherche. — Un cadavre en bleu, dévoré, horrible. On le brûle. Les autres cherchent ce qui reste. Nous, on se repose. On parle de coup de main. On laisse le gros de la troupe retraverser. Puis on décide (?) de remettre le coup de main au lendemain. On revient vers le fleuve, sans se cacher beaucoup. On voit une maison. Pascual (du comité de guerre) : « On va chercher des melons. » (Très sérieusement !) On va par la brousse. Chaleur, un peu d’angoisse. Je trouve ça idiot. Tout à coup, je comprends qu’on va en expédition (sur la maison). Là, suis très émue (j’ignore l’utilité de la chose, et je sais que si on est pris on est fusillé). On se partage en deux groupes. Délégué, Ridel et trois Allemands vont à plat ventre jusqu’à la maison. Nous, dans les fossés (après coup le délégué nous engueule : on aurait dû aller jusqu’à la maison). On attend. On entend parler... Tension épuisante. On voit les copains revenir sans se cacher, on les rejoint, on repasse le fleuve tranquillement. La fausse manœuvre aurait pu leur coûter la vie. Pascual est le responsable. (Carpentier, Giral avec nous.)
On couche dans la paille (deux bottes dans un coin, et bonne couverture). L’infirmier qui veut faire éteindre la lumière se fait engueuler.
Cette expédition est la première et la seule fois que j’aie eu peur pendant ce séjour à Pina.

Mardi 18.
Des tas de projets pour l’autre côté du fleuve. Vers la fin de la matinée, on décide d’y passer au milieu de la nuit, nous le « groupe », pour tenir quelques jours jusqu’à l’arrivée de la colonne de Sastano. La journée se passe en démarches. Question angoissante : celle des fusils mitrailleurs. Le comité de guerre de Pina les refuse. En fin de compte, grâce au colonel italien chef de la « Banda Negra », on se débrouille pour en avoir un — puis deux. On ne les essaie pas.
C’est le colonel qui nous a proposé le premier d’aller là-bas, mais en fin de compte mission officielle du comité de guerre de Pina.
Volontaires, bien sûr. La veille au soir, Berthomieux nous a réunis au 18, demandé notre avis. Silence complet. Il insiste pour qu’on dise ce qu’on pense. Encore un silence. Puis Ridel : « Ben quoi, on est tous d’accord. » Et c’est tout.

On se couche. Infirmier qui veut éteindre... Je couche habillée. Ne dors guère. Lever à 2 h 1/2. Mon sac est fait. émotion : lunettes. Partage des charges (moi : carte, une bassine). Ordre. On chemine sans parler. Un peu émue quand même. Traversée en deux fois. Pour nous Louis s’énerve, crie (s’ils sont là...). On débarque. On attend. Le jour apparaît un peu. L’Allemand va faire le jus. Louis découvre la hutte, y fait porter les affaires, m’y envoie. J’y reste un peu, puis vais prendre le jus à mon tour. Louis a installé les gardes. On travaille tout de suite à aménager la cuisine et la hutte, barricader pour pas être vus. Pendant ce temps, les autres vont à la maison. Y trouvent une famille, et un petit gars de 17 ans (beau !). Renseignements : on nous a vus, à l’autre reconnaissance. Ils avaient gardé la rive. Retiré les gardes à notre arrivée. 112 h. Le lieutenant a juré de nous avoir. Reviennent. Je traduis ces renseignements aux Allemands. Ils demandent : « On repasse le fleuve ? — Non, on reste, bien sûr. » (On va à Pina téléphoner à Durruti ?) Ordre : retourner ramener la famille de paysans. (Pendant tout ça, le copain allemand promu cuisinier râle parce qu’il n’y a ni sel, ni huile, ni légumes.) Berthomieux, furieux (c’est dangereux de retourner encore une fois à la maison), rassemble expédition. Me dit : « Toi, à la cuisine ! » Je n’ose pas protester. D’ailleurs, cette expédition ne me va qu’à moitié... Je les regarde partir avec angoisse... (au fond, d’ailleurs, je suis presque autant en danger). On prend nos fusils, on attend. Bientôt l’Allemand propose d’aller au petit retranchement sous l’arbre occupé par Ridel et Carpentier (ils sont de l’expédition, bien entendu). On s’y couche, à l’ombre, avec les fusils (non armés). On attend. De temps à autre, l’Allemand laisse échapper un soupir. Il a peur, visiblement. Moi pas. Mais comme tout, autour de moi, existe intensément ! Guerre sans prisonniers. Si on est pris, on est fusillé. Les copains reviennent. Un paysan, son fils et le petit gars... Fontana lève le poing en regardant les garçons. Le fils répond visiblement à contrecœur. Contrainte cruelle... Le paysan retourne chercher sa famille. On revient à ses places respectives. Reconnaissance aérienne. Se planquer. Louis gueule contre les imprudences. Je m’étends sur le dos, je regarde les feuilles, le ciel bleu. Jour très beau. S’ils me prennent, ils me tueront... Mais c’est mérité. Les nôtres ont versé assez de sang. Suis moralement complice. Calme complet. On se regroupe — puis ça recommence. Me planque dans la hutte. On bombarde. Sors pour aller vers fusil mitrailleur. Louis dit : « Faut pas avoir peur (!). » Me fait aller avec l’Allemand dans la cuisine, nos fusils à l’épaule. On attend. Enfin vient la famille du paysan (trois filles, un garçon de huit ans), tous épouvantés (on bombarde pas mal). S’apprivoisent un peu. Très craintifs. Préoccupés du bétail laissé à la ferme (on finira par le leur ramener à Pina). évidemment pas sympathisants.

[Sitges.]
5 sept.
Retour brusque des miliciens de Mayorque. Rien que pour Sitges, dix morts. (On ne le savait pas.) Expédition punitive, la nuit, en auto, pour tuer dix « fascistes ». On en fait autant la nuit suivante. Des gens s’enfuient (le boulanger qui fournit l’hôtel...).
Histoires de C. : Lérida. Colonne de Garcia Oliver, malgré la C.N.T. de Lérida, brûle la cathédrale (pleine de valeurs, d’or, de trésors artistiques) et massacre vingt personnes dans la prison, où ils pénètrent de force.
Infirmier de la colonne du P.O.U.M. (étudiant en médecine). Ramène en auto à Lérida un blessé atteint de gangrène à la jambe. Prétend (faussement) qu’il n’y a pas de place à Lérida, et donne ordre au chauffeur de continuer sur [?]. à six kilomètres de Lérida, panne. L’infirmier retourne à Lérida en emportant la « documentation », abandonnant l’auto sur la route. Chauffeur italien, ne sait pas l’espagnol. [Espagnols] sur le point de lui faire un mauvais parti, quand par hasard un camion du P.O.U.M. passe. Infirmier, huit jours de prison.
Avion de bombardement abandonné par avion de chasse qui l’accompagnait (mitrailleuses enrayées)...

Villafranca (près de Sitges).
Berthollet m’avait dit qu’il y régnait le communisme libertaire. En fait, on n’a pas supprimé la monnaie, même un jour. Ni collectivisé les champs. Les paysans (rabassaires [5]) ne paient pas la rente (...), un point c’est tout. On collectivisera d’ici l’an prochain (?). Un grand magasin dont le patron a été fusillé. Collectivisé ? « On est en train. » Des tas de petites usines (huit à dix ouvriers), mécanique, etc. Patrons y travaillent comme ouvriers. Collectivisées ou coopératives (différence ?). Le Comité du Front populaire (C.N.T., P.O.U.M., Esquerra) leur a commandé et payé un camion blindé. Ressources : impôt de guerre, comptes en banque des réactionnaires. « On n’a pas tué les réactionnaires, on les fait payer. » La Esquerra et la Lliga avaient presque la même force. « Qu’est-ce qu’on a fait aux militants de la Lliga ? — Rien, ils ont adhéré à la C.N.T. » (!!!) (C’étaient les petits patrons devenus ouvriers.) On a fait une trentaine d’exécutions : le curé et de grands propriétaires. « Fascistes ? — Non, fascistes de fait », i.e. vaches.

Carpentier, Ridel (Siétamo).
Roanna. C’est lui qui a tué B. (bon travail !). 50 h. à Lérida (le premier jour) (?). à Siétamo, chauffeur de tank arrive avec douze heures de retard, qui ne voulait pas avancer et par la faute de qui un copain a été blessé.
Santillan voulait tuer les soldats prisonniers. Louis lui dit que s’il les fusille, on le fusillera après. Il se tient tranquille.
Avant, encore à Pina — des Espagnols du groupe international, ont participé à une exécution à Pina (le notaire, revenu). On parle de les expulser du groupe. Louis furieux. On décide que le groupe ne participera pas à des expéditions.

La « Maritima ».
9 délégués. 4 permanents. 5 font demi-journée d’ouvriers. Salaires d’ouvriers.
17 à 19 pesetas. 40 heures + 16 heures gratuites. Contribution volontaire de 12 pesetas. C.N.T.à 98 %.
Bombes, etc. — Locomotives.
Capital espagnol et allemand. Directeur a emporté le fric (12 millions).
Dessins d’art, trouvés dans les archives. Ouvriers ayant travaillé dans fabriques de munitions en France.
Primes supprimées. « On travaille plus. »

Hispano.
(Fusillé directeur, 4 ouvriers.)
Conditions morales très mauvaises.
Comité exécutif de 8 membres (6 ouvriers, 2 des bureaux) plus un président (bureaux). Ces 8 se sont emparés de l’usine, ont fait venir les ouvriers, se sont nommés eux-mêmes. Se sont fait plébisciter.
Chefs subalternes conservés. Certains changés cette semaine seulement (incapacité).
Comité de techniciens. Au début, 3 chefs d’ateliers. Depuis plus nombreux. Suggestions reçues par la voie hiérarchique.
Cars blindés improvisés. Depuis, perfectionnés peu à peu.
(Heures de travail : de 9 à 12 h., de 2 à 5 h.)
Discipline — renvois de mauvais éléments (mauvais camarades). Admonestations aux ouvriers indisciplinés. Amendes pour retards. Pas de malfaçons.
Primes supprimées. « On travaille plus. »
Soli du vendredi... août. Résoudre la crise en abaissant le coût de la production. Moyens de l’abaisser. Ressources naturelles de l’Espagne non exploitées. Petites entreprises. échanges.

Mines potasse.
Travaillent pas, mais payés. Pourquoi ne travaillent pas ? à cause du trust de la potasse, par lequel il faut passer.
« Mimi : échanges avec les paysans huile-essence (en pesetas, p. reçoivent 1/2 de ce qu’ils donnent). »

[1Le Journal d’Espagne, qui est un cahier de notes ponctué de nombreuses pages blanches, où Simone Weil inscrivit quelques observations lors de son séjour en Catalogne et en Aragon, fut publié dans : Simone Weil, écrits historiques et politiques, Collection Espoir dirigée par Albert Camus, Gallimard, Paris, 1960, p. 209. Une version critique se trouve également dans les Œuvres Complètes, dirigées par André A. Devaux et Florence de Lussy, dans le Tome II, Volume 2, L’Expérience ouvrière et l’adieu à la révolution (juillet 1934 - juin 1937), Gallimard, Paris, 1991, p. 374.
Simone Weil arriva le 8 août 1936 en Espagne, à Portbou, et la quitta par la même ville le 25 septembre de la même année, après une grave brûlure au pied à la fin du mois d’août dont les complications faillirent lui faire perdre sa jambe. Après avoir abordé le P.O.U.M. (Parti ouvrier d’unification marxiste) pour proposer de se rendre dans le camp ennemi afin de retrouver Joaquín Maurín, un de ses dirigeants, et avoir essuyé un refus, elle alla à la rencontre des anarchistes de la C.N.T.(Confédération nationale du travail) qui l’accueillirent. Elle fut intégrée au sein de la colonne Durruti, du nom de son délégué général Buenaventura Durruti. Elle se rendit avec eux sur le front d’Aragon, et dut les quitter, malgré ses protestations, à la suite de sa blessure. Dès qu’elle put à nouveau marcher, elle passa la fin de son séjour en Espagne dans la région de Barcelone, et en profita notamment pour visiter quelques usines dont la Maritima et Hispano. Rejointe par ses parents inquiets, elle finit par accéder à leur demande et à celle de ses camarades de rentrer se soigner en France.

Au-delà du témoignage historique et politique du Journal d’Espagne, le style de Simone Weil nous a interpellés. Nous regroupons en cette note quelques détails historiques, et choisissons donc de faire l’économie d’un appareil critique complet afin de fluidifier la lecture de ce texte, dont le caractère littéraire — qui nous semble majeur — souffrirait d’un usage abusif d’appels de notes. Elle cite de nombreuses personnes côtoyées de près ou de loin. Il s’agit parfois de camarades anonymes ou de personnages restés dans l’ombre de l’histoire, Pascual, Ridel, Carpentier, Giral, Berthollet, mais aussi de figures historiques, tels Boris Souvarine, Diego Abad de Santillán, Juan García Oliver, Buenaventura Durruti. Simone Weil retranscrit sa confrontation à l’histoire dans ce qu’elle a de plus incertain, elle tente de saisir ce qu’elle entraperçoit. S’installent quelquefois des erreurs dans sa prise de notes. Elle parle de Sevillan, un nom qui ne se réfère pas à la ville, mais à un certain Sevilla, un ancien membre des Tercios, la Légion étrangère espagnole, force militaire du côté des nationalistes ; elle décrit un personnage du nom de Louis Berthomieux, qui est en fait Berthoumieu, un camarade mort sur le front d’Espagne peu après son départ ; la colonne arrive de « Sastano », sonorité qui évoque le fusillé Miguel Castaño, mais qui évoque surtout Sástago, une commune aragonaise, proche de la ville de Saragosse ; Roanna aurait tué B., il a bien fait pour Simone Weil, il s’agit en fait de la mort de Miquel Badia, nationaliste et chef de police ayant persécuté les syndicalistes de la F.A.I.(Fédération anarchiste ibérique), assassinat organisé par l’anarchiste Justo Bueno Pérez.

Ces légères confusions mettent en exergue le fait qu’elle est en prise directe avec le réel. Ces noms qu’elle évoque laissent l’imagination tisser des histoires, des victoires, de l’ordinaire, mais surtout des drames. La militante Weil établit une impression de révolution, avec un regard critique sur son acte militant même. Elle lit la presse révolutionnaire anarcho-syndicaliste, Solidaridad Obrera, met sa vie en péril pour ses idées, constate leur application hasardeuse, se blesse, l’ignore, continue, finit malgré elle par se résigner. D’août à septembre 1936, un peu plus d’un mois et demi, et c’en est assez pour qu’elle sente déjà le basculement du rêve anarchiste, les conflits au sein du Front populaire espagnol, les oppositions entre les différentes gauches. Cette sensation se cristallise dans le style lapidaire de son Journal d’Espagne qui témoigne de ce rêve et de son impossible réalisation dans la guerre civile.

[2Derrière cette phrase énigmatique, pourrait se cacher le sens suivant : « Miliciens communistes régionaux de la Confédération nationale du travail — 5 ouvriers du bâtiment — communisme libertaire “pas tout de suite, dans un ou deux mois”. »

[3S. signifie ici « secours ».

[4Simone Weil utilise dans son journal l’abréviation « h. » pour signifier « hommes ». Par trois fois, « quart d’h. », « lever à 2 h 1/2 » et « de 9 à 12 h., de 2 à 5 h. », l’abréviation sera utilisée comme marque temporelle, mais le contexte le justifiera.

[5Ce mot du midi de la France désigne tantôt un ramasseur de truffes tantôt un vigneron. Dans le cadre de la guerre d’Espagne, cette dernière signification doit être privilégiée ; ce terme y désigne des vignerons catalans qui durent louer la terre qu’ils cultivaient, et qui eurent une importance politique à cette époque dans le cadre de leur Unió de Rabassaires.

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