Le droit et le tordu - Lettre ouverte à Eyal Sivan

Par Ivan Segré

paru dans lundimatin#259, le 19 octobre 2020

Cher Eyal Sivan

Tu as depuis longtemps pris position, au sujet de la situation israélo-palestinienne, pour « un Etat commun du Jourdain à la mer », et c’est une vision que j’ai partagée avec toi, du moins que j’ai cru, un temps, partager avec toi.

Je pense en effet que l’avenir israélo-palestinien, c’est une construction égalitaire judéo-palestinienne du Jourdain à la mer. Et cette pensée, ou vision, qui est mienne, je l’ai exposée dans plusieurs écrits.

Une telle vision rencontre de facto la question de l’Etat. Cela ne signifie pas que nous devions penser et agir dans l’horizon exclusif de l’Etat mais que, depuis un « en dehors » de l’Etat, nous prenons position au sujet de l’Etat, favorisant les formes de transition vers un idéal qui est celui de son dépérissement.

C’est ainsi par exemple qu’avec Eric Hazan tu as écrit un livre intitulé Un Etat commun du Jourdain à la mer (La Fabrique, 2013) : cela ne signifiait pas que ta conception de la politique est sous condition de l’Etat, mais que tu prenais position sur la question de l’Etat telle qu’elle se pose dans la situation israélo-palestinienne, favorisant la forme étatique que tu juges préférable, en vue, donc, de cet idéal révolutionnaire qui est le dépérissement de l’Etat.

Dans cette perspective, que nous partageons, une question s’est toutefois posée qui, apparemment, nous oppose.

Le projet d’un Etat commun exige en effet de prendre position sur la question du « droit au retour » des uns et des autres, c’est-à-dire des Juifs et des Palestiniens qui se trouvent dispersés dans le monde. Et formellement, la question appelle quatre réponses possibles : a) un Etat commun ouvert par principe aux Juifs et aux Palestiniens, aux Palestiniens et aux Juifs, d’où qu’ils viennent ; b) un Etat commun qui n’est par principe ouvert ni aux Juifs ni aux Palestiniens, ni aux Palestiniens ni aux Juifs, d’où qu’ils viennent ; c) un Etat commun ouvert par principe aux Juifs mais non aux Palestiniens ; d) un Etat commun ouvert par principe aux Palestiniens mais non aux Juifs.

(Je précise en outre, afin de prévenir une objection, qu’à mes yeux un Etat commun ouvert par principe à tous, Juifs, Palestiniens, Chinois, Sénégalais, Soudanais, Argentins, Suédois, etc., sans distinction d’aucune sorte, est une variante universaliste, et certainement désirable, en termes d’idéal, de la réponse b), mais ce n’est pas une cinquième option à proprement parler, relativement à la question posée, puisqu’elle se formalise aussi bien dans les termes de la réponse b) : pas de « droit au retour », ni pour les Juifs, ni pour les Palestiniens, étant entendu qu’un « droit au retour » ne vaut singulièrement pour les Juifs et/ou les Palestiniens que s’il ne vaut pas de la même manière pour les Chinois, les Sénégalais ou les Suédois).

A ce sujet, j’ai pris position pour l’option notée ci-dessus a) : un Etat commun ouvert par principe aux Juifs et aux Palestiniens, d’où qu’ils viennent ; autrement dit une « loi du retour » s’appliquant pareillement aux deux diasporas, juive et palestinienne, de sorte que cet Etat commun soit fondé sur l’égale légitimité des deux aspirations nationales et balise leur coexistence pacifique et égalitaire.

Je pensais naïvement partager cette vision avec d’autres, à commencer par Alain Badiou. Mais un désaccord est apparu fin 2014 avec des proches du philosophe qui militaient pour un « Etat commun du Jourdain à la mer » : ils soutenaient l’option notée d) (un Etat commun ouvert par principe aux Palestiniens mais non aux Juifs), tandis que je soutenais donc l’option notée a). J’ai alors exposé à Badiou les termes du désaccord, puisqu’il m’interrogea à ce sujet. Et il a choisi de garder le silence, tout en se disant « triste » que j’aie rompu avec le collectif militant en question. Puis en novembre 2015, il a écrit une lettre ouverte à Alain Finkielkraut, laquelle laissait transparaître, à mes yeux, un soutien sans réserve aux militants avec lesquels j’avais eu ce désaccord. La rupture était dès lors consommée, et je m’en suis expliqué dans LM (cf. « Discussion argumentée avec AB », n°1 et n°2, ainsi que « 1967-2017. A mes amis »).

Tu as été informé des termes de ce différend sur la question du « droit au retour », puisque je les ai rendus publics à maintes reprises. Mais tu as toi-même gardé le silence, silence d’autant plus troublant qu’il prolonge ton livre, Un Etat commun du Jourdain à la mer, dans lequel tu omets en effet, consciemment ou inconsciemment, d’aborder cette question cruciale : qu’en est-il du « droit au retour » des uns et des autres dans la perspective d’un « Etat commun du Jourdain à la mer » ?

Aussi, plutôt que d’expliquer à qui veut bien t’entendre que j’aurais opéré je ne sais quel mystérieux « revirement », il me semble qu’il serait plus honnête et courageux de prendre position à ce sujet : laquelle des quatre options exposées ci-dessus correspond à ta vision d’un « Etat commun du Jourdain à la mer » ?

* * *

A ton silence troublant, et durable, sur la question du « droit au retour », s’est imbriquée la question du BDS. Tu y as consacré un livre paru en novembre 2016, Un boycott légitime (La Fabrique), lequel venait à mes yeux concrétiser un désaccord profond, mais jusque-là demeuré latent, puisque niché dans ton silence. J’ai donc consacré un article à la question du BDS immédiatement après la sortie de ton livre, article intitulé : « Israël : l’impossible boycott ». Et j’ai fait mine de n’avoir pas encore lu ton livre lorsque je l’ai écrit. Cela me permettait de ne pas personnaliser le débat. Mais je l’avais bien évidemment lu. Cela dit, je pouvais en effet me suffire de sa conclusion. Tu y écris que le boycott de l’Etat d’Israël est « juste et urgent », et tu expliques pourquoi :

« Juste et urgent, car ce mode de résistance pacifique est l’une des dernières chances offertes aux Palestiniens et aux Israéliens de vivre en paix dans un Etat normal, qui ne soit plus au-delà du droit international, c’est-à-dire hors-la-loi. C’est pourquoi nous soutenons que le boycott universitaire et culturel d’Israël est un boycott légitime. »

Il y aurait donc aujourd’hui sur la planète des Etats normaux et des Etats anormaux, c’est-à-dire « hors-la-loi », la « loi » en question étant définie selon toi par le « droit international ». Ta conclusion appelle aussitôt deux remarques : la première, c’est qu’il conviendrait dès lors de boycotter tous les Etats qui violent le « droit international » et non le seul Etat d’Israël ; la seconde est que ton argumentation est contradictoire avec les termes du boycott pour lequel tu milites : en effet, la campagne BDS ne condamne pas seulement l’occupation des territoires au-delà de la ligne verte (les dites « frontières de 1967 »), mais l’existence même de l’Etat d’Israël, laquelle est pourtant conforme au droit international.

J’observe en outre que les termes de cet appel au boycott de l’Etat d’Israël, auxquels tu souscris donc, véhiculent une vision d’un « Etat commun du Jourdain à la mer » qui valide l’option notée d), soit un Etat dont le substrat national est palestinien, mais tolérant néanmoins la minorité juive d’ores et déjà présente sur le territoire de la Palestine historique. Autrement dit, en guise d’Etat « commun », il s’agit de promouvoir, au moyen du BDS, la victoire finale du nationalisme palestinien sur le nationalisme juif [1].

* * *

Mon différend avec ton livre appelant au « boycott universitaire et culturel d’Israël » n’est donc pas amical, mais bien inamical. Il n’empêche que je suis fier d’avoir pris la défense du beau documentaire que tu as coréalisé avec Michel Khleifi, Route 181, en y consacrant un livre, dont je ne renie pas une seule phrase (cf. L’Intellectuel compulsif, Lignes, 2015)  ; de même que mon différend avec Alain Badiou, sur la question du « droit au retour », ne m’empêche pas de considérer sa trilogie de L’être et l’événement comme l’un des chefs d’œuvre de l’histoire de la philosophie, et d’y réfléchir assidûment ; de même que mon différend avec Eric Hazan, au sujet du livre de Houria Bouteldja, ne m’empêche pas de le considérer comme un éditeur important, ayant notamment eu l’extraordinaire mérite de publier les écrits du groupe Tikkun puis du comité invisible (outre que je lui suis reconnaissant d’avoir publié Le Manteau de Spinoza et Judaïsme et révolution).

Ce qui m’attriste un peu, tout de même, c’est que, plutôt que d’exposer clairement ta position au sujet du « droit au retour » dans la perspective d’un « Etat commun du Jourdain à la mer », tu assures ici et là que notre différend serait dû à un brusque et inexplicable « virage » de ma part. Ma seconde observation à ton attention est donc la suivante : j’ai publié depuis 2009 des dizaines d’articles et neuf livres, et plusieurs vidéos ou émissions de radio sont accessibles sur internet, or je te défie de pouvoir identifier une seule contradiction, ou incohérence, significative, sur la base de laquelle conclure à je ne sais quel mystérieux « revirement ».

* * *

Cher Eyal Sivan, telles sont donc les deux questions que je t’adresse : 1. Quelle est ta position sur le « droit au retour » dans la perspective d’un « Etat commun du Jourdain à la mer ». 2 Où as-tu vu que j’ai opéré un quelconque « revirement » ?

Et je me permets d’insister. Le projet d’ « Etat commun du Jourdain à la mer », en effet, n’a pas la même signification selon qu’il est fondé sur l’option a), b), c) ou d), si bien que maintenir cette question dans le non-dit, ce n’est pas construire un avenir mais un malentendu. Par ailleurs, il me semble qu’il serait hautement souhaitable que tu te différencies publiquement des idéologues pathétiques qui, soit comme le fatigué Alain Brossat fantasment ce qui aurait été ma position par le passé [2], soit comme l’intrépide Félix Boggio Ewanjé-Epée dénoncent un « retournement de veste » tout aussi fantasmatique, mais en ayant néanmoins le mérite, pour ce qui le concerne, de cracher le morceau, puisqu’il a assuré de son indéfectible soutien « toutes les forces de la résistance qui ont pour référent l’Islam et la disparition de l’Etat d’Israël pour horizon [3] ».

L’intrépide Félix n’en poursuit pas moins sa carrière politique, académique, institutionnelle, au sein de la gauche dite radicale. En regard, mon article critique sur le BDS m’a valu de sacrées inimitiés dans ce milieu, sinon une excommunication en bonne et due forme. Mais il est vrai qu’un « milieu », par définition, quel qu’il soit, est toujours mafieux.

Il m’amuse malgré tout d’imaginer ce que serait le sort d’un individu qui appellerait, en réponse au BDS, à soutenir toutes les forces de la résistance qui ont le judaïsme pour référent et la disparition des Etats musulmans pour horizon. Je doute qu’il bénéficie des soutiens institutionnels, académiques, médiatiques et éditoriaux de la gauche dite radicale. Et plus généralement, je doute qu’il parvienne à réunir beaucoup de monde…

Il y aurait donc bel et bien quelque chose de profondément tordu dans la profession de foi « antisioniste » d’une certaine gauche occidentale, ce dont les Palestiniens, les premiers, se seraient vraisemblablement passés.

J’espère pourtant pouvoir lire bientôt une réponse de ta part, cher Eyal Sivan, qui fasse preuve d’un minimum de droiture. Mais j’avoue que je suis devenu pessimiste. Serait-ce là l’origine de mon mystérieux « revirement » ? Disons que si ma vision de l’avenir est demeurée inchangée, mon évaluation des forces en présence, en revanche, s’est affinée.

[1On peut consulter, sur ce point, ma discussion contradictoire avec Vivian Petit, ensemble de six textes parus sur le site Solitude intangible en avril-mai 2019.

[2Lire à ce sujet « La soupe de Brossat » sur le site Solitude intangible.

[3Voir le court texte de Boggio Ewanjé-Epée, « Retournement de veste d’Ivan Segré », sous-titré : « En réponse à l’article d’Ivan Segré pour dénigrer le boycott d’Israël », disponible ici : https://nantes.indymedia.org/articles/36260

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