La Trique, le pétrole et l’opium - Laïcité, capital, religion

Entretien avec Ivan Segré à propos de son dernier livre

paru dans lundimatin#188, le 23 avril 2019

La Trique, le pétrole et l’opium - Laïcité, capital, religion vient de paraître aux Editions Libertalia. Nous avons envoyé quelques questions à Ivan Segré afin qu’il nous présente son plus récent ouvrage.

« La seule philosophie laïque du vivre ensemble qui paraît avoir fait ses preuves, c’est donc celle du marché, où la liberté d’acheter et de vendre est égale pour tous, l’argent n’ayant ni odeur, ni ethnie, ni confession. Serions-nous donc, une fois dissipée l’illusion d’un amour universel du prochain, condamnés à cette alternative : la solidarité identitaire ou l’individualisme marchand ? »

[Photo : Yann Lévy]

lundimatin : Tu sors un livre aux éditions Libertalia, La Trique, le pétrole et l’opium, sous-titré Laïcité, capital, religion, peux-tu nous résumer le propos en quelques mots ?
Ivan Segré : Disons que le fil directeur est l’idée suivante : tant qu’on s’en tient à l’opposition entre laïcité et religion, on se trouve engoncé dans le règne des fausses contradictions ; d’où l’introduction d’un troisième terme, le « capital », à partir duquel dialectiser le rapport entre laïcité et religion.
Et qu’en est-il du titre, La Trique et le pétrole et l’opium ?
J’explique dès l’avant-propos que le rapport énigmatique entre « la trique, le pétrole et l’opium » d’une part, « la laïcité, le capital et la religion » d’autre part, va s’éclaircir peu à peu, se dialectiser. Mais disons, pour résumer, qu’il s’agit de cerner une sorte de dispositif étatique et capitaliste, et de réfléchir à la manière de s’en affranchir, au moins subjectivement.
Et s’en affranchir « subjectivement », c’est suffisant ?
Sans doute pas ; je dirais que c’est une condition nécessaire, mais pas suffisante.
Et tu peux nous en dire un peu plus sur ce dispositif à trois termes, et la manière de s’en affranchir « au moins subjectivement » ?
Le mieux est de lire le livre, d’autant qu’il est facile à lire et vendu à un prix abordable (10 euros), mais je vais quand même en dire un peu plus. Nous sommes soumis à de colossales propagandes, via les médias, les discours politiques et idéologiques, et certains travaux universitaires aussi, et la première chose est d’en produire une analyse ; prenons un exemple particulièrement révélateur : la menace islamiste. Certains expliquent qu’on ne peut se contenter de rapporter le terrorisme islamiste à des causes sociales, qu’il faut aussi s’interroger sur l’islam, la source d’où procèderait ce terrorisme. Mais l’obscurantisme de l’islam n’est pas une réalité endogène, ou du moins pas davantage que dans le cas des autres religions. Alors pourquoi est-ce l’obscurantisme islamiste qui paraît occuper le devant de la scène ? demandent bien des Occidentaux. Pour répondre à cette question, il faut prendre un peu de recul et, en bons marxistes, interroger les déterminations économiques de la réalité géopolitique moyen-orientale ; autrement dit, il faut introduire le pétrole. En 1945, Roosevelt scelle un pacte avec le roi d’Arabie Saoudite : en échange de la maîtrise des flux pétroliers, les puissances occidentales assurent à une poignée d’émirs archi-réactionnaires la mainmise sur les pétrodollars et La Mecque. L’obscurantisme islamiste n’est donc pas à rechercher dans le Coran, un sommet de la littérature mondiale, il est à rechercher dans le pacte scellé en 1945 entre les puissances éclairées de l’Occident et une centaine d’émirs mafieux. Mettre en cause le Coran dans cette affaire, c’est donc un peu comme reprocher à Shakespeare le réchauffement climatique.

Une autre manière d’occulter le problème est de focaliser l’attention sur Israël : dans cette perspective rivale, ce n’est pas l’islam qui est en cause, c’est le judaïsme, ou le « sionisme », version séculière, étatisée du judaïsme. Mais l’enjeu est le même : il s’agit de détourner l’attention, car plus on parle d’Israël, moins on parle du fait qu’au Moyen-Orient, ceux qui sont à la tête de colossales puissances financières sont des émirs archi-réactionnaires dont les pétrodollars servent à véhiculer un islam rétrograde, xénophobe, esclavagiste et sexiste et qui, sans le soutien militaire et diplomatique des puissances occidentales, n’auraient pas durer plus d’une semaine. Le cas du Koweït en 1990 est probant : il avait suffi de quelques jours à Saddam Hussein, petit dictateur sanguinaire, pour mettre la main sur cet émirat. Or, quels intérêts servent les pétromonarchies ? Pas ceux des gens, en majorité musulmans en l’occurrence, mais ceux des multinationales pétrolières, des centres financiers anglo-saxons et des tartuffes de l’islam, dont les rapports avec le terrorisme, on le sait suffisamment aujourd’hui, ne relèvent pas de la seule spéculation hasardeuse… Et comme vous savez, ceux qui subissent la répression anti-terroriste, outre les inculpés de Tarnac hier et les gilets jaunes aujourd’hui, ce ne sont pas les émirs du Golfe, ce sont les prolétaires arabo-musulmans qui vivent en Europe, et notamment en France. C’est donc un exemple particulièrement probant, et important, de ce que j’entends analyser par ce titre : La Trique, le pétrole et l’opium.

Extrait du livre 

« Dans les pas de l’Empire laïcisant la gloire, le marché la monétarise, si bien que tous, en fin de compte, partagent les mêmes valeurs, d’un bout à l’autre de l’empire. Faut-il le regretter ? Voyageant régulièrement à Tel Aviv, j’emprunte les lignes à moindre coût, ce qui me conduit souvent à l’aéroport d’Istanbul, extraordinaire point de rencontre entre des hommes et des femmes de tous les horizons, en partance pour Tel Aviv, Bagdad, Dubaï, Delhi, Pékin, Tokyo, Nairobi, Dakar, Moscou, New York ou Rio. Déambulant dans le marché duty free de l’aéroport, dans ses magasins et restaurants, on y croise une femme vêtue de la burqa afghane, une autre vêtue de la mini-jupe occidentale, un salafiste en barbe et djellaba se dirigeant vers la mosquée de l’aéroport comme un touriste anglo-saxon sirotant une bière devant un écran de télévision, ou encore un Irakien hagard, une Africaine à la longue robe brodée de couleurs vives, un homme d’affaires chinois tapotant sur son ordinateur, des juifs orthodoxes se réunissant pour une prière ou un magicien sikh enchantant les lieux ; bref, on croise le monde entier lorsqu’on transite par Istanbul. Et cela se passe merveilleusement bien. On est sinon souriant, pacifique. Ici, ou bien tu as de l’argent et tu dépenses, ou bien tu prends un livre et tu lis, ou bien tu enlèves tes chaussures, tu te mets à l’aise et tu dors, la coexistence dans un espace réduit et transitoire de toutes les ethnies et religions du monde ne posant pas le moindre problème. Absurde y serait une législation contraignant les femmes à recouvrir leur chevelure, ou à la découvrir, avant de pénétrer dans le temple duty free. Et à cette lumière, la seule philosophie laïque du vivre-ensemble qui paraît avoir fait ses preuves, c’est donc celle du marché, où la liberté d’acheter et de vendre est égale pour tous, l’argent n’ayant ni odeur, ni ethnie, ni confession [1]. Déambulant dans les boutiques, les restaurants, je songe aux vers de l’un des premiers poètes espagnols du « Nouveau Monde », Bernardo de Balbuena :

Qui a jamais connu de mauvais jour / quand il a de quoi dépenser ? / Qui avec de l’argent / a jamais rencontré obstacle à son plaisir ? / N’est-il pas juste / que celui qui jouit de ce monde / ait oublié qu’il en existe un autre ?

Il existe en effet un autre monde ; car un marché de produits divers suppose que des hommes et des femmes aient fabriqué ces produits avant qu’ils ne soient accessibles en duty free. Il y a donc des gens qui fabriquent, invisibles, outre ceux qui voyagent en avion, achètent et consomment, lisent ou dorment. Le livre d’Alberto Angela, Empire. Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche, en propose une remarquable illustration, en ce sens que le « voyage » du sesterce commence par sa « frappe [2] » :

Des coups métalliques fendent l’air et nous assourdissent. Nous assistons alors à une scène dantesque avec pour acteurs des hommes en sueur et à moitié nus. De lourds marteaux s’élèvent au-dessus de leurs têtes et retombent avec fracas [3].

À suivre l’historien Aldo Schiavone, la question de la production émerge toutefois avec le capitalisme industriel, par différence avec une « économie » antique bâtie sur l’esclavage. En témoignent la description de Londres par Defoe et Engels d’une part, celle de Rome par le rhéteur grec Aristide d’autre part :

Chez Defoe (et plus encore chez Engels) la perception du volume de la consommation et du commerce ne reste pas une impression isolée : elle s’ouvre aussitôt sur l’idée qui les sous-tend et les rend possibles, et donc sur la totalité du processus économique comme cycle intégrant production, distribution, consommation. […] Chez Aristide au contraire, la vision de l’accumulation de marchandises (et de transports) qu’il pensait également inépuisable se refermait immédiatement sur elle-même : c’était la contemplation d’une quantité inerte n’ayant aucun lien avec un contexte de production, mais ne relevant que du commerce et de la conquête, et acquise par Rome grâce au seul déploiement d’une domination politique sans égale [4].

Déambulant dans le marché duty free d’un aéroport, quel est notre regard ? Est-il celui d’Engels ou d’Aristide ? Dans un livre intitulé Les Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne [5], un journaliste d’investigation, Christophe Boltanski, s’est donné pour tâche de retracer le parcours de la « cassitérite », principal minerai extrait de l’étain, utilisé pour nos téléphones, nos radios, nos télévisions, nos ordinateurs. Il a parcouru le monde depuis les mines africaines jusqu’aux usines de fabrication en Asie, puis jusqu’en Occident, où siègent les grandes firmes et un fort pouvoir d’achat, avant de retourner pour finir en Afrique, où échouent les déchets du numérique, téléphones, radios, télévisions, ordinateurs, s’amoncelant en poubelles de métaux divers où des enfants en haillons cherchent de quoi gagner quelques sous, y trouvant parfois de quoi survivre, plus sûrement la maladie et la mort. C’est l’autre versant du capitalisme, celui qui inspire la terreur. Car derrière cette vitrine laïque, égalitaire, libérale, clinquante et duty free, le capital, en cuisines, terrorise les populations. Une anecdote de l’écrivain est-allemand Heiner Müller, à propos de sa rencontre avec le metteur en scène nord-américain Bob Wilson, pourrait en esquisser l’infernale dramaturgie :

Quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois, il m’a demandé quel était mon premier souvenir. Je lui ai raconté l’histoire – peut-être que je mentais, mais ne sommes-nous pas toujours en train de mentir – de l’arrestation de mon père [par la Gestapo]. Ma première expérience de la terreur, du pouvoir. Il a dit que chez lui la première image c’est un supermarché. Sa première image de la terreur était engloutie par un supermarché [6].

[1Ou pour le dire avec Fernand Braudel : « le miracle de la tolérance se renouvelle partout où s’installe la convergence marchande » (Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe-XVIIIe siècle. Le temps du monde, Armand Colin, 1979, p. 25).

[2Angela Alberto, Empire, Payot, 2016, p. 27.

[3Cité par Gruzinski Serge, Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, La Martinière, 2004.

[4Schiavone Aldo, L’Histoire brisée. La Rome antique et l’Occident moderne, trad G. et J. Bouffartique, Belin, 2003, p. 152-153.

[5Boltanski Christophe, Les Minerais de sang, Grasset, 2012, rééd. Gallimard. Photographies de Patrick Robert.

[6Müller Heiner, Fautes d’impression, textes et entretiens choisis par Jean Jourdheuil, L’Arche, 1991, p. 96.

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