Etats-Unis, Chine, Israël - Par Ivan Segré

Contre AB

paru dans lundimatin#228, le 16 février 2020

Dans un article intitulé « Contre le belloscepticisme », Alain Brossat se propose de clarifier la configuration géopolitique du temps présent et d’en mettre au jour l’élément en dernière analyse déterminant, à savoir, selon lui, le fait que les Etats-Unis sont une machine de guerre.

L’hégémonie mondiale d’une « machine de guerre » n’est pas un phénomène nouveau. Il y eut bien d’autres « machines de guerre » dans l’histoire, par exemple l’Allemagne nazie. Cependant l’Allemagne de Hitler n’est pas l’Amérique de Trump, précise Brossat :

« […] lorsqu’il envahit la Pologne puis la Hollande, la Belgique et la France, pilonne l’Angleterre puis prend le risque d’ouvrir un second front, à l’Est, en attaquant l’URSS, Hitler pense et agit en stratège. […] Son grand dessein suprémaciste glace le sang, mais il était distinct, ce qui donnait quelques prises à ceux qui y résistaient et s’y opposaient. Le problème auquel nous avons à faire face aujourd’hui, c’est que la machine hégémonique est en pilotage automatique, qu’il n’existe plus, depuis belle lurette, de vrai projet ou de grand dessein hégémoniste. […] Ce qui se substitue au grand dessein ou du moins au plan d’ensemble (on appelait jadis cela des « doctrines »), ce sont des motifs obsessionnels, des phobies, des crises paniques parfois – le terrorisme islamique, l’ « hégémonisme chinois », le « dictateur nord-coréen », l’ « expansionnisme iranien », etc. »

Je ne souhaite pas m’appesantir sur la comparaison entre l’Allemagne nazie et la démocratie nord-américaine, mais simplement observer que la différence ne réside peut-être pas dans le fait qu’Hitler aurait été un « stratège », à l’inverse de Trump, lequel Trump, soit dit en passant, ne détermine vraisemblablement pas grand-chose en matière de stratégie militaire, mais dans le fait que l’impérialisme nazi s’efforçait de remodeler de fond en comble l’ordre géopolitique européen, tandis que l’impérialisme nord-américain, première puissance capitaliste et militaire, s’efforce au contraire de préserver l’ordre géopolitique mondial. Autrement dit, l’un agissait en démiurge, l’autre agit en gestionnaire. Et lorsque l’impérialisme nord-américain se risque à remodeler un espace géopolitique régional, comme lors de l’invasion de l’Irak (2003), son talent stratégique n’est ni plus ni moins probant que celui de l’Allemagne nazie. De fait, la seule « victoire » dont aient pu se prévaloir les nazis est la destruction des Juifs d’Europe. Pour le reste, ce fut un désastre dont Rossellini a fixé l’image dans Allemagne, année zéro. Brossat assure que le « grand dessein suprémaciste » des nazis était « distinct, ce qui donnait quelques prises à ceux qui y résistaient et s’y opposaient ». Mais leur projet de rayer les Juifs de la carte des populations européennes n’a, en tout cas, pas été empêché. Est-ce en raison des talents stratégiques de Hitler ou de l’indifférence des occidentaux au sort des Juifs ? Mais laissons là l’épopée nazie et revenons à la configuration géopolitique de notre temps, puisque c’est l’enjeu du texte de Brossat.

Ayant posé que l’hégémonie des Etats-Unis est celle d’une « machine de guerre », Brossat prend pour cible un certain courant anti-impérialiste qui, sous prétexte de s’en tenir à une ligne politique passionnément insurrectionnelle, passerait à côté des enjeux théoriques et pratiques d’une « pensée de la guerre ». Il serait en effet crucial, selon lui, de bien distinguer entre une pensée de l’insurrection, au fond inoffensive, et une « pensée de la guerre » qui, elle, serait le théâtre des vrais antagonismes. A vrai dire, il n’accorde même pas le titre de « pensée » à la ligne insurrectionnelle. Il écrit :

« Ce qui s’est substitué, du côté de la tradition communiste, post-marxiste, mais aussi bien de la tradition post-néo-anarchiste, à une pensée de la guerre, c’est une rhétorique vague de l’anticapitalisme radical, agrémentée de chaînes d’équivalences paresseuses et impensantes – tous les régimes capitalistes se valent, oppresseurs, violents et impopulaires qu’ils sont, de New York à Pékin, tous, à l’aune des mouvements qui les défient et en dénoncent le caractère antipopulaire et policier, sont à mettre dans le même sac. »

Brossat prétend qu’un vague « anticapitalisme » serait substitué à ce qui, dans la « tradition communiste », relevait jusqu’à présent d’une « pensée de la guerre ». Si on prend pour base le Manifeste de Marx et Engels, il est pourtant clair que la « tradition communiste » soutient que le capitalisme est structurellement belliciste, d’où l’axiome anticapitaliste qui fonde sa « pensée de la guerre ». Concédons toutefois à Brossat que dans l’histoire, l’impérialisme d’une « machine de guerre » précède de loin le capitalisme et qu’à ce titre l’anticapitalisme ne suffit donc pas à penser la guerre. Ainsi l’empire romain était-il une machine de guerre sans être pour autant capitaliste. Dans la « tradition communiste », l’idée est cependant qu’une fois le communisme victorieux, la paix succèdera à la guerre. Mais comme le communisme n’est pas victorieux, ou s’il a été, c’est sous une forme stalinienne qui en trahissait l’axiomatique libertaire, c’est une question théorique qu’on peut laisser de côté ici. Reste qu’une pensée de la guerre doit être instruite par une pensée de la paix. Car comme le fait observer Spinoza dans son Traité politique, la paix ne se réduit pas à l’absence de la guerre. De la même manière, l’égalité et la liberté ne se réduisent pas à l’absence du capitalisme.

Cependant Brossat, lui, n’oppose donc pas à une rhétorique anticapitaliste une pensée du communisme, ou à une rhétorique de la guerre une pensée de la paix, il oppose une « pensée de la guerre » à une rhétorique de l’insurrection. C’est pourquoi il critique vertement les insurrectionnalistes qui croient pouvoir renvoyer dos-à-dos la machine de guerre nord-américaine et les Etats qui font obstacle à son hégémonie, au premier rang desquels se trouve la Chine. Et il explique :

« […] le régime chinois n’incarne pour la plèbe du monde, aucune espèce d’espérance ou d’alternative aux régimes capitalistes à l’occidentale (les démocraties policières de marché). Mais il n’est en aucun cas, pour autant, une machine de guerre comparable et moins encore équivalente à ce que sont, substantiellement, les Etats-Unis. Ces derniers sont, d’une manière toujours plus pressante et visible pris dans un double bind : plus ils sont dans l’incapacité de maintenir en l’état leur système de domination et plus la défense de l’hégémonie (laquelle demeure pour eux un horizon absolument indépassable) se doit de passer par la promotion du chaos, des tensions, des crises – un recours, un expédient qui, à un moment ou un autre, appelle l’affrontement armé, la guerre. 

L’accroissement de la puissance chinoise, sa projection vers de nouveaux espaces à l’échelle de la planète relève d’une tout autre logique ou mécanique – le modèle Routes de la Soie, Belt and Road initiative qui inclut toutes sortes de calculs et de scénarios – mais en aucun cas la guerre. Les dirigeants chinois qui, eux, ressemblent beaucoup plus aux hommes d’Etat et élites politiques traditionnels (à l’occidentale) qu’à Trump - en ce sens que leur action et leur stratégie sont dictées par des calculs rationnels d’intérêt plutôt que par des impulsions, des coups de sang et des velléités - envisagent l’accroissement de leur puissance comme un processus continu, patient, fondé essentiellement sur le potentiel économique, financier, la logistique, la communication et une diplomatie d’accompagnement affable de cet allongement de leurs « routes » (d’où l’importance cruciale du milieu maritime) et de l’accroissement de leur présence sur tous les continents. Ils se tiennent soigneusement à l’écart des foyers de guerre où leurs intérêts ne sont pas directement en jeu - l’Irak, la Syrie - et ne s’engagent pas dans le conflit opposant les Etats-Unis à l’Iran. Toute perspective d’engagement dans un conflit armé excédant la dimension d’une opération de police conduite sur leurs confins contre un adversaire de peu de poids va rigoureusement à l’encontre de leur vision stratégique du « Make China Great Again » et des moyens par lesquels ils envisagent non pas la conquête du monde (comme les Etats-Unis ont « conquis le monde » après la Seconde Guerre mondiale), mais l’accession à la position de premier plan qu’ils estiment revenir à leur pays et leur civilisation dans le monde. »

J’accorde à Brossat, sans la moindre hésitation, qu’il est grossier d’équivaloir purement et simplement les expansionnismes nord-américain et chinois. Et la mise au point de l’auteur à ce sujet est sans nul doute bénéfique pour la pensée. Néanmoins, certaines de ses formulations semblent discutables car, comme les Chinois, il se pourrait que les Américains également « se tiennent soigneusement à l’écart des foyers de guerre où leurs intérêts ne sont pas directement en jeu ». En outre, si l’on considère que l’économie capitaliste est structurellement belliciste, alors la Chine, à mesure qu’elle devient une puissance capitaliste, est vouée à devenir une machine de guerre. Mais précisément, la conversion de la Chine à l’économie marchande, « actée » lors de son entrée à l’OMC en 2001, est-ce la marque d’un devenir capitaliste semblable à celui des Etats-Unis ? Certains analystes soutiennent que la Chine post-maoïste a fait le pari d’une économie marchande affranchie de l’impérialisme belliciste du Capital. C’est par exemple la thèse de Giovanni Arrighi dans Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise (trad. N. Vieillescazes, Max Milo, 2009). Et à certains égards, Brossat paraît marcher sur ses traces. Or, si c’est le cas, si la Chine est en effet porteuse d’une alternative à un capitalisme occidental belliciste et impérialiste, est-ce en raison d’un parti communiste qui a su tiré les leçons des égarements staliniens et maoïstes ? Ou est-ce en raison de traditions chinoises ancestrales, notamment confucéennes ? Vastes débats dont je me contente ici de suggérer l’existence. Brossat, pour sa part, s’en tient à ce constat, qui relativise beaucoup l’enthousiasme d’Arrighi : « le régime chinois n’incarne pour la plèbe du monde, aucune espèce d’espérance ou d’alternative aux régimes capitalistes à l’occidentale ». Mais il reconnaît bien par ailleurs une différence significative - au fond absolument cruciale puisqu’il en fait le fondement de sa « pensée de la guerre » - entre la puissance nord-américaine et la puissance chinoise : la première est une « machine de guerre », la seconde ne l’est pas. Cette différence entre les Etats-Unis et la Chine, je l’ai formulée pour ma part en ces termes à la page 70 d’un livre intitulé La trique, le pétrole et l’opium (Libertalia, 2019) :

« Il y a ainsi d’un côté le terrorisme d’Etat, policier et territorialisé, de l’autre le terrorisme du Capital, impérialiste et déterritorialisé. À titre d’illustration, comparons la Chine et les Etats-Unis : la Chine est gouvernée par un parti unique, dictatorial, tandis que les Etats-Unis sont un modèle de démocratie ; mais tandis que la Chine dispose d’une seule base militaire à l’extérieur de ses frontières, à Djibouti, ‘‘les États-Unis disposent du plus grand contingent militaire à l’étranger : près de 200 000 hommes répartis dans 800 bases et 177 pays à travers le monde’’ ».

Nous sommes donc d’accord sur ce point : il y a une différence significative entre la Chine et les Etats-Unis, différence qui apparaît au grand jour lorsqu’on compare les dispositifs militaires de l’une et l’autre puissance. Pour le dire en deux mots, le dispositif nord-américain est tentaculaire, intrusif, belliciste, tandis que le dispositif militaire chinois est principalement défensif, l’offensive chinoise relevant exclusivement de dispositifs marchands. Pour certains analystes, cette différence est due au fait que les Etats-Unis sont chargés d’assurer la liberté de circulation des capitaux et des marchandises, exerçant ainsi une fonction principalement policière et non impérialiste. Pour d’autres, l’argument est une fable, la réalité étant que les Etats-Unis n’ont d’autre loi que celle de leurs intérêts nationaux, qui sont principalement ceux de leur classe dominante. Vastes questions dont je me contente encore une fois de suggérer l’existence, non sans pointer que Brossat paraît accréditer la première thèse – celle d’une fonction policière plutôt qu’impérialiste de la « machine de guerre » américaine – lorsqu’il suggère que les Etats-Unis interviennent y compris lorsque leurs intérêts ne sont pas en jeu. Voilà donc qui mériterait sans doute, de la part de Brossat, quelques éclaircissements, d’autant que la question touche au cœur de son argumentation. En effet, une fois posé qu’il y a une différence entre une Amérique structurellement belliciste et une Chine qui, en regard, apparaît être relativement pacifique, intervient la question de savoir d’où provient cette différence. Or, à ce sujet, la seule explication que risque Brossat est la suivante :

« Les dirigeants chinois […] ressemblent beaucoup plus aux hommes d’Etat et élites politiques traditionnels (à l’occidentale) qu’à Trump - en ce sens que leur action et leur stratégie sont dictées par des calculs rationnels d’intérêt plutôt que par des impulsions, des coups de sang et des velléités. »

C’est en un sens la thèse d’Arrighi, qui voit dans les dirigeants du PC chinois, depuis le tournant post-maoïste, les véritables disciples d’Adam Smith, en ce sens qu’ils concevraient l’échange marchand de manière pacifique et non belliciste. Cependant Brossat y apporte une touche personnelle en expliquant que, loin de réaliser ce que les empires marchands occidentaux n’ont pas su réaliser, les dirigeants chinois s’inscriraient au contraire dans leur sillage, celui d’une tradition politique « à l’occidentale ». Il y aurait donc, à suivre Brossat, une tradition politique « à l’occidentale », en règle générale pacifique, semblable à la politique chinoise, soit que les dirigeants chinois l’aient reprise à leur compte, soit qu’ils l’aient puisée dans leur propre tradition. Et à cette lumière, le problème auquel nous ferions face depuis 1945 (disons depuis Hiroshima et Nagasaki), et singulièrement depuis l’accession au pouvoir de Trump, c’est que les dirigeants nord-américains auraient rompu avec la tradition politique « à l’occidentale ».

L’hégémonie n’étant pas une invention nord-américaine, s’ensuit donc qu’à suivre Brossat il y aurait d’une part une hégémonie à l’américaine, belliciste et impérialiste, d’autre part une hégémonie « à l’occidentale », semblable à une hégémonie à la chinoise, l’une et l’autre étant beaucoup plus pacifiques. Et une fois mise au jour la contradiction principale, Brossat serait en mesure de penser la guerre, laissant les partisans de l’insurrection partir à l’assaut des moulins à vent.

Le problème est que la « pensée de la guerre » de Brossat est donc bâtie sur une lacune abyssale, puisque la continuité de l’impérialisme nord-américain avec ce qu’ont été les impérialismes portugais, espagnols, hollandais, anglais, français, etc., et peut-être même avec ce qu’a été l’impérialisme romain, voire assyrien, est une donnée historique dont on ne peut pas faire l’économie, sauf à faire passer des vessies pour des lanternes. Je me permets donc de signaler à Brossat qu’un livre intitulé L’Occident, les indigènes et nous est à paraître le 21 février aux éditions Amsterdam. Sa lecture lui permettra d’appuyer sa « pensée de la guerre » sur une connaissance historique mieux assurée. Et c’est d’autant plus nécessaire dans son cas que, comme il était prévisible, son aveuglement au sujet de l’Amérique, coupable selon lui d’avoir rompu avec la tradition politique « à l’occidentale », en appelle un autre, cette fois au sujet d’Israël. Il explique en effet :

« Une observation qui conserve toute sa pertinence quand on l’applique au clone moyen-oriental des Etats-Unis, Israël – une société à vau-l’eau et une machine de guerre en pilotage automatique, et qui prospère sous ce régime. ».

Il y aurait donc, à suivre Brossat, d’un côté une tradition occidentale pacifique, semblable à celle des actuels dirigeants chinois (qui pourraient, toujours à le suivre, s’en être inspirés), de l’autre une tradition nord-américaine belliciste, semblable à la tradition israélienne, et vraisemblablement inspirée par elle. Car d’où, sinon d’Israël, pourrait provenir la rupture des Etats-Unis avec les « hommes d’Etat et élites politiques traditionnels (à l’occidentale) » ? Voilà donc mis au jour une rhétorique assez clairement identifiable. Reste à savoir s’il s’agit d’une pensée.

* * *

L’analyse géopolitique de Brossat est élémentaire, elle tient finalement en deux propositions : (a) les Etats-Unis sont une « machine de guerre », pas la Chine ; (b) Israël est un « clone » des Etats-Unis. Nous avons entériné, moyennant certaines précisions, la proposition (a) ; examinons la proposition (b) et, pour ce faire, procédons à une comparaison élémentaire de ces trois puissances : les Etats-Unis, la Chine, Israël.

Les Etats-Unis et la Chine sont deux pays de la taille d’un sous-continent, Israël est de la taille d’un département français. Les Etats-Unis comptent 330 millions d’habitants, la Chine 1, 3 milliard, Israël moins de dix millions. Les Etats-Unis ont des centaines de bases militaires implantées dans le monde entier, la Chine une seule, Israël aucune. Les capitaux nord-américains et chinois sont présents sur l’ensemble de la planète, ce qui n’est évidemment pas le cas des capitaux israéliens, ou pas dans la même mesure. Bref, les Etats-Unis et la Chine sont des puissances mondiales, pas Israël. (Bien entendu, cette différence tombe si l’on suppose que les Israéliens tiennent les commandes de la « machine de guerre » nord-américaine. Mais comme Brossat ne le suppose pas, je poursuis sans m’y arrêter).

Si, en termes de valeurs absolues, les Etats-Unis et la Chine sont semblables, et Israël dissemblable, reste toutefois à analyser les valeurs relatives. Or, à cette aune, la « machine de guerre » israélienne ressemble comme deux gouttes d’eau non pas à celle des Etats-Unis, mais à celle que décrit Brossat au sujet de la Chine :

« Toute perspective d’engagement dans un conflit armé excédant la dimension d’une opération de police conduite sur leurs confins contre un adversaire de peu de poids va rigoureusement à l’encontre de leur vision stratégique du « Make China Great Again » et des moyens par lesquels ils envisagent non pas la conquête du monde (comme les Etats-Unis ont « conquis le monde » après la Seconde Guerre mondiale), mais l’accession à la position de premier plan qu’ils estiment revenir à leur pays et leur civilisation dans le monde. »

Si la « perspective » chinoise, ainsi décrite par Brossat, est rigoureusement semblable à la perspective israélienne en termes de « conflit armé », la différence entre la Chine et Israël est toutefois qu’en guise d’ « accession à la position de premier plan qu’ils estiment revenir à leur pays et leur civilisation dans le monde », les dirigeants israéliens, plutôt que de bâtir des « routes de la soie » et de contrecarrer l’hégémonie occidentale en Asie, en Afrique et en Amérique, s’efforcent d’assoir leur appareil d’Etat dans des frontières géomilitaires viables (à leurs yeux), grosso modo celle de la Palestine mandataire. Mais une fois rappelée cette différence de poids entre l’empire chinois et l’Etat hébreu, reste que la politique sécuritaire israélienne est donc rigoureusement analogue à la politique sécuritaire chinoise : « la dimension d’une opération de police conduite sur leurs confins ». Et en termes de politique « intérieure », elle se poursuit donc au détriment des droits des Palestiniens, comme celle des Chinois se poursuit au détriment des droits des Ouighours ou des Tibétains. Et à ce sujet, Brossat prend le soin, dans une note de bas de page, de réaffirmer sa position :

« […] je ne soutiens en rien l’Etat et le régime chinois (pas davantage que tout autre) et quand je dis, comme je l’ai fait dans un précédent texte que la politique néo-coloniale et le suprémacisme han mis en œuvre au détriment des Ouïgours, c’est l’intolérable, je m’expose en connaissance de cause à me faire réexpédier à Paris ou Taipei, la prochaine fois que je me rendrai en Chine continentale. »

Le suprématisme han à l’égard des Ouigours est analogue au suprématisme juif à l’égard des Arabes palestiniens, l’un et l’autre étant pareillement « intolérable », avec toutefois deux configurations démographiques fort dissemblables : un milliard de Chinois appartiennent à l’ethnie han (qui représente plus de 90% de la population en Chine), pour 7 millions de Ouïgours, tandis qu’en Israël-Palestine le rapport entre Juifs et Arabes est de l’ordre de 50/50. La suprématie de l’ethnie han est donc nettement plus affirmée que celle de l’ethnie juive, et ceci sans prendre en considération la situation géopolitique du suprématisme juif au Moyen-Orient (où l’on compte moins de 8 millions de Juifs pour près de 380 millions d’Arabes). En outre, nulle revendication ouïgoure ne consiste à remettre en cause l’existence de la Chine. L’analogie entre le suprématisme han et le suprématisme juif a donc ses limites. Il est néanmoins, dans une certaine mesure, probant.

Puis Brossat complexifie le tableau en introduisant l’Iran. Il fait remarquer que la Chine reste à l’écart des conflits armés en Syrie et en Irak, tandis qu’Israël et les Etats-Unis y sont impliqués. Il aurait également pu observer que l’Iran, par différence avec la Chine, ne se tient pas non plus à l’écart des conflits armés en Syrie et en Irak. Mais il laisse ce point de côté, l’essentiel étant à ses yeux que l’Iran est l’autre ennemi de la « machine de guerre » américaine après la Chine. Or, aujourd’hui, les Etats-Unis et Israël mènent une guerre larvée contre l’Iran :

« On peut dire que, d’une certaine façon, depuis que Trump a dénoncé unilatéralement l’accord sur le nucléaire iranien et que les Israéliens bombardent régulièrement des sites et positions tenus par des alliés de l’Iran, en Syrie notamment, une guerre non déclarée, de basse intensité, est bel et bien en cours entre l’Iran (et ses alliés non étatiques sur le terrain) d’une part et, de l’autre, les Etats-Unis et Israël. »

 

Si le conflit avec l’Iran engage Israël et les Etats-Unis, ce sont toutefois « les Israéliens [qui] bombardent » en Syrie, précise à juste titre Brossat. Mais précisément, la guerre que mène Israël contre des « alliés de l’Iran » en Syrie est-elle d’une autre nature que la politique menée par la Chine à ses frontières ? Au sujet de la Chine, Brossat explique :

« Dans cette configuration sous-continentale [celle de l’Amérique latine], le supposé hégémonisme chinois demeure une notion des plus nébuleuses tandis que le retour en force de l’hégémonisme étatsunien dans son ancienne arrière-cour est, en revanche, une réalité bien tangible. Par comparaison, en Asie orientale et en Asie du Sud-Est, la Chine n’exerce d’emprise directe sur aucun Etat ou gouvernement – à l’exception, peut-être, du Laos. Même la Corée du Nord échappe distinctement à son emprise, même si elle en est dépendante sur le plan économique. Nombre d’entre eux lui sont, en revanche, hostiles à des degrés et dans des formes diverses (Japon, Vietnam, Taiwan...). »

Israël mène effectivement une guerre larvée en Syrie, non seulement contre les « alliés de l’Iran » qui y sont actifs, mais contre des forces armées iraniennes. Car si Brossat l’ignore ou le passe sous silence, précisons-le : des forces armées iraniennes combattent en Syrie. Par ailleurs, le fait est que le général iranien Soleimani n’a pas été exécuté sur le sol iranien mais irakien. Enfin, pour revenir à la Syrie, il semble acquis que si une puissance étrangère y bombarde allègrement, elle est russe davantage qu’israélienne, pour ne rien dire des récentes incursions turques… Bref, curieusement, à suivre Brossat, il n’y aurait que les Israéliens qui mèneraient une politique impérialiste et belliciste en Syrie en y bombardant des positions iraniennes, tandis que les iraniens, les turques et les russes qui y bombardent des insurgés syriens y mèneraient des opérations sinon touristiques, humanitaires ?

Il n’empêche, Brossat a donc raison sur ce point : les Israéliens bombardent des positions iraniennes en Syrie. Est-ce suffisant pour conclure qu’Israël est un « clone » de la « machine de guerre » américaine ? Les Etats-Unis s’appuient sur un dispositif militaire tentaculaire qui couvre le monde entier et ils recourent aujourd’hui à une armée de métier (servir dans l’armée n’y est plus une obligation patriotique mais un contrat de travail passé entre une armée étatique et un prolétaire qui vend sa force de travail). Par ailleurs, l’armée américaine sous-traite bon nombre d’opérations de maintien de l’ordre à des milices privées. Mais là encore, rien qui ne singularise l’Amérique du nord dans l’histoire de l’hégémonie occidentale. En revanche, la ressemblance avec Israël n’est pas criante, puisque l’Etat hébreu ne dispose d’aucune base militaire à l’étranger et que le service national y est une obligation patriotique qui contraint tous les Israéliens, hommes et femmes, les hommes servant 32 mois, les femmes 24 mois. Et l’importance de cette obligation patriotique est telle en Israël que, depuis près de vingt ans, ce qui y définit principalement la « droite » et la « gauche », c’est la question de savoir s’il faut contraindre les religieux orthodoxes à servir dans l’armée (position dite de « gauche »), ou s’il ne faut pas les y contraindre et maintenir le « statu quo [1] » (position dite de « droite »). A ma connaissance, rarement dans l’histoire le sens des mots « droite » et « gauche » n’aura pris un sens aussi paradoxal. Au vu des singularités israéliennes, soutenir que l’Etat hébreu est un « clone » des Etats-Unis, est-ce donc bien raisonnable ? Concluons qu’à moins de présupposer qu’Israël tient les commandes de la « machine de guerre » américaine, la proposition (b) repose sur du vent.

Car les faits sont têtus. L’impérialisme israélien s’exerce sur les territoires occupés de la Palestine et il s’est exercé au Liban ; ce à quoi s’ajoutent donc depuis quelques années des opérations aériennes en Syrie. Autrement dit, comme la Chine, Israël est entouré d’Etats qui lui sont « hostiles à des degrés divers ». Et comme les dirigeants chinois, les dirigeants israéliens conçoivent la guerre dans « la dimension d’une opération de police conduite sur leurs confins ». (Rappelons que la Chine a annexé le Tibet en 1951 et remodelé sa frontière avec l’Inde en 1962, et que les populations huns colonisent le Xinjiang depuis les années 1950, de manière à renverser le rapport de force démographique au détriment des Ouigours). La différence entre la Chine et Israël, c’est toutefois que si les Ouïgours, le Japon, le Vietnam ou Taiwan se promettait demain de rayer la Chine de la carte, cela ferait rire tout le monde, y compris les Chinois. En revanche, lorsque les Ayatollahs se promettent de rayer Israël de la carte, cela fait rire tout le monde, sauf les Israéliens [2].

Ces derniers ont toutefois quelques amis sûrs, à commencer par les Iraniens qui s’insurgent au péril de leur vie contre la police des Ayatollahs. Ils sont l’avenir de la région, la pensée de la paix. Comme l’ont été hier les insurgés syriens et kurdes, aujourd’hui les insurgés libanais, lesquels contestent notamment l’hégémonie des « alliés de l’Iran » dans leur pays.

Mais il semble que, décidément, certains disciples de Carl Schmitt éprouvent davantage de sympathie pour les policiers des Ayatollahs, dont certains articles du dogme pourraient, il est vrai, les avoir séduits. Heureusement pour l’Etat d’Israël, il n’est pas sûr qu’Alain Brossat, pour ce qui le concerne, soit un grand stratège. Quoi qu’il en soit, je lui signale qu’un petit livre opportun paraît le 6 février aux éditions de L’éclat : Misère de l’antisionisme.

[1C’est-à-dire l’accord passé entre Ben Gourion et le Hazon Ish à l’époque de la création de l’Etat d’Israël, accord fondé en gros sur le principe suivant : le monde dit « orthodoxe » juif reconnaît la légitimité de l’Etat d’Israël, en échange de quoi l’Etat d’Israël reconnaît la légitimité du monde « orthodoxe » juif (en lui laissant la liberté de développer son propre système éducatif de A à Z, ce qui suppose l’exemption du service militaire).

[2Voir, au sujet du rire des nations, ou plus exactement de leur silence jovial, le discours de Netanyahou à l’ONU, lorsqu’il a évoqué les réactions internationales suscitées par la réitération iranienne d’un énoncé du premier Ayatollah relatif à la destruction d’Israël. L’intellectualité occidentale s’indigne que tant d’Israéliens, contre vents et marées, plébiscitent un idéologue aussi peu recommandable que Netanyahou. Mais la raison de ce plébiscite n’est pourtant pas une énigme, et pour ceux que cela intéresse, elle est notamment mise en lumière dans cette vidéo de moins d’une minute et trente secondes : https://www.youtube.com/watch?v=jKhoptgNXy4

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