Le communisme primordial ou comment devenir autiste

Léanne Pelletier Palardy

paru dans lundimatin#538, le 21 octobre 2026

Je chercherai dans ce texte à rendre compte de ce que peuvent nous apprendre sur « l’autisme » et les « non-autistes » les écrits de Fernand Deligny issus de l’expérience « antipsychiatrique » qu’il mena avec ses camarades et amies dans les Cévennes dans le sud de la France de 1967 au début des années 80. Il sera ainsi question du « réseau » comme méthode d’intervention développée par Deligny, puis de ses conséquences théoriques allant du développement d’une distinction entre « l’humain » et « l’homme-que-nous-sommes », jusqu’à la découverte d’un « communisme primordial » et de ce qu’il serait possible d’appeler un devenir mutique (ou devenir autiste). Je chercherai finalement à proposer la piste d’une réactualisation contemporaine de la pensée de Deligny en la mettant en contraste avec le concept de « neurodiversité » et en la faisant entrer en relation avec la notion de devenir minoritaire proposée dans Mille plateaux par Deleuze et Guattari.

« Les cartes, à vrai dire, ne disent pas grand-chose, sinon que l’humain, on ne sait pas du tout ce que c’est, et le commun non plus.

D’où le fait qu’être communiste, c’est bien ce qu’il y a de plus difficile dans cet univers

où l’homme s’acharne et s’entête […] »

« Or le commun dont je veux parler, réfractaire à l’intrusion du langage, ne communie ni ne communique. »

« Serions-nous partisans d’un régime tout à fait obsolète ?

Pas du tout ; le régime est idéal, l’idéal du régime est de ne pas être. »
Fernand Deligny

Le réseau des Cévennes comme méthode

C’est dans un contexte marqué par des expériences de réformes radicales en psychiatrie que doit être placé le projet de Deligny de constituer un réseau de prise en charge d’enfants mutiques [1] à l’air libre en dehors des murs de l’institution psychiatrique. Plutôt que de s’en tenir à chercher à « soigner l’institution » comme l’ont fait les tenantes du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, qui avaient pour but d’abolir les séparations et hiérarchies instituées entre médecins et personnes hospitalisées, c’est l’institution en tant que telle à laquelle Deligny décidera de tourner le dos. Rejetant ce mode de prise en charge et les savoirs qui en découlaient, il en vint donc à développer son propre modèle d’intervention anti-institutionnel, qui prend justement la forme du réseau. Concrètement, à partir de 1967, Deligny et ses camarades squattent des terres dans une région campagnarde du sud de la France. Se tisse un réseau « d’aires de séjours », où les enfants mutiques sont libre de circuler et d’agir librement et où les adultes usant du langage prennent en charge les travaux de subsistance. Au-delà de la liberté absolue qui est laissée aux enfants mutiques, une autre particularité, qui en est en fait la condition, participe de l’originalité de la méthode de Deligny, c’est que les adultes usant ou disposant du langage évitent à tout prix d’interpeller les enfants. En effet, il ne s’agissait pas de chercher à forcer les mutiques à parler ou à incorporer le mode d’être des personnes usant du langage.

Il ne s’agissait pas, non plus, pour Deligny et ses camarades de chercher à comprendre pourquoi les mutiques ne se comportent pas comme « on » voudrait qu’iels se comportent, comme le font les savoirs(-pouvoirs) institutionnels, mais plutôt de créer un espace, un topos selon les termes de Deligny, qui permette à des interactions fructueuses d’advenir entre les enfants mutiques et les adultes usant du langage, ainsi qu’entre les mutiques et leur environnement naturel et anthropique. Il ne s’agit donc pas, selon cette logique, de produire un savoir permettant de prédire les comportements des mutiques pour mieux les régler-diriger-contrôler, mais plutôt de relever les coïncidences, comme lieux, évènements et interactions à l’intérieur du réseau qui sont sources de joie et qui viennent neutraliser les manifestations de mal-être. Deligny et ses camarades considèrent en effet que les enfants mutiques sont plus à même de vivre des vies épanouies et libres s’iels existent dans un environnement ouvert et vivant (donnant lieu à des interactions imprédictibles ne pouvant pas être l’objet d’un savoir), que dans un environnement institutionnel fermé où les interactions sont dans les faits réduites au minimum (favorisant peut-être la production d’un savoir prédictif, mais étouffant à la naissance toute coïncidence fructueuse).

Pour relever ces coïncidences et construire ce qu’on pourrait appeler un non-savoir expérientiel, Deligny et ses camarades développèrent donc l’outil des cartes. Plutôt que de chercher l’intention derrière les gestes des mutiques, geste par lequel iels n’auraient fait que projeter le mode d’être des personnes usant du langage sur la réalité des enfants mutiques, iels s’en sont donc remis à l’étude des gestes des personnes mutiques et des personnes usant du langage en tant qu’ils se déploient dans l’espace, sur les aires de séjour, sur le topos. Iels produirent donc des cartes rendant compte des trajets des personnes usant du langage (appelés lignes coutumières, en tant qu’elles sont rattachées au activités coutumières ou de subsistance) et ceux des personnes mutiques (appelés lignes d’erre en tant qu’elles relèvent de l’errance et qu’elles dévient des lignes coutumières). Cette méthode cartographique, permet ainsi de rendre visibles les coïncidences qui émergent du réseau, des croisements qui s’opèrent entre les trajets des personnes mutiques et ceux des personnes usant du langage où se devinent l’existence d’un Nous au carrefour de deux modes d’être.

L’humain face à l’homme-que-nous-sommes

Le « non-savoir expérientiel » développé par Deligny et ses camarades ne permis pas seulement de faire advenir des coïncidences fructueuses, il donna lieu également à la construction de distinctions analytiques permettant de mieux comprendre les modes d’être respectifs des personnes mutiques et des personnes usant du langage. Selon Deligny, le mode d’être mutique est celui de l’humain. L’humain comme espèce se déploit en réseaux asubjectifs avant que la conscience (associée au langage ou à la « fonction symbolique ») ne le fasse émerger comme sujet. Ainsi plutôt que de relever de l’humain comme espèce, le langage, ainsi que ses corollaires le sujet (distinct de l’objet) et le moi (distinct de l’autre), relèvent de l’homme-que-nous-sommes comme ethnie.

L’humain du mode d’être mutique et l’homme-que-nous-sommes des personnes usant du langage se distinguent également, selon Deligny, par leurs manières d’être en action. Ainsi, l’humain agit sans fin (sans objectif) et sans intention manifeste, c’est ce qu’il appelle l’agir, alors que l’homme-que-nous-sommes fait avec une intention et en fonction de fins, c’est ce qu’il appelle le faire. Les lignes coutumières par exemple relèvent donc du faire, alors que les lignes d’erre relèvent elles de l’agir.

En outre, il apparait que puisqu’iel n’est pas sujet, l’humain, le/la mutique, contrairement à l’homme-que-nous-sommes, à la personne usant du langage, n’est pas interpellable, il ne sert donc proprement à rien de chercher à faire d’iel un sujet, puisque l’agir contrairement au faire, ne répond pas à l’interpellation qui régit l’organisation autoritaire, étatique et capitaliste (dit autrement institutionnelle) de la vie. Il apparait également que l’humain ou le/la mutique « ne fait pas de distinctions de sexe » (on dirait aujourd’hui de genre), on pourrait donc dire qu’avant le langage et la subjectivité, l’humain est « non-binaire », que l’humain est une iel.

Si l’homme-que-nous-sommes tend à vouloir faire de lui-même un modèle et à faire de l’humain son inférieure, une déviation, une dégénérescence, une erreur de la nature, un déchet à anéantir, il apparait à Deligny qu’il y a là une grande erreur. On peut voir dans ces distinctions analytiques issues d’un « non-savoir expérientiel », une tentative de revaloriser le mode d’être des personnes mutiques, qui plutôt que d’échapper à l’humanité, serait en réalité le propre de l’humain tel qu’il existe au fond de nous, éclipsé par le sujet, par l’homme-que-nous-sommes. En effet, bien que selon lui cette distinction soit nécessaire, pour lui, derrière le faire, il y a toujours de l’agir, derrière le sujet se déploie, toujours une toile asubjective, mutique (ou dirions-nous « autiste »).

Le communisme primordial et l’orné comme devenir mutique

Le réseau cherchera donc à rendre possible le déploiement de ce mode d’être mutique caractéristique de l’humain. Deligny dira que ce mode d’être humain est un communisme primordial. Il s’agit d’un communisme, puisque tout y est commun. Il n’y existe en effet pas de distinctions claires entre sujets et objets, ni entre sujets, l’agir dans le milieu, sur le topos est donc essentiellement commun. Cet agir commun est le lieu d’une structure en réseau, autre que celle du langage qui régit le faire de l’homme-que-nous-sommes. En effet, si le trajet des enfants mutiques, leurs lignes d’erre, dévient des lignes coutumières des adultes usant du langage, il le fait d’une manière étrangement réglée. Suivant Deligny, le communisme primordial n’est autre que le monde asubjectif du « mouvement réitéré des choses qui précède la distinction entre moi et toi ». Ce communisme est dit primordial, dans la mesure où il n’est pas « primitif », c’est-à-dire qu’il ne correspond pas à un stade qui devrait être dépassé. Le mode d’être mutique, n’est en effet pas conçu ici comme un « trouble de développement », mais comme un monde propre à l’humain que l’homme-que-nous-sommes devrait cesser de combattre et qu’il devrait chercher à retrouver.

C’est donc ce communisme primordial que Deligny et ses camarades chercheront à faire émerger du réseau des Cévennes. Pour ce faire, en plus d’éviter, comme on l’a vu, d’avoir recours à quelque forme que ce soit d’interpellation (l’interpellation cherchant à faire émerger un ou des sujets, elle est en contradiction totale avec le mode d’être asubjectif des mutiques), iels développeront une technique qu’iels nommeront l’orné. L’orné consiste en le fait pour les adultes usant du langage participant du réseau à intégrer à leurs trajets et activités comme lignes coutumières des détours « inutiles », qui font écho à l’agir, soit aux actions sans fins ni intentions des enfants mutiques. On pourrait dire ce faisant, que d’une certaine manière, l’orné est le geste qu’exécute l’homme-que-nous-sommes lorsqu’il cherche à devenir humain, l’action qui permet aux personnes usant du langage de commencer à devenir mutique (ou autiste).

Deligny et la neurodiversité

Il m’apparait ainsi que l’orné est une des contributions fondamentales de Deligny et de ses camarades. Cette notion, cette pratique, ou dirions-nous, cette notion pratique, permet en effet d’envisager la rencontre entre un mode d’être historiquement dominant (ou majeur), celui de l’homme-que-nous-sommes, et un mode d’être historiquement minorisé, celui de l’humain. Il m’apparait ainsi que l’orné est un devenir mutique, au sens des devenirs minoritaires tels qu’ils furent théorisés par Deleuze et Guattari notamment dans Mille plateaux. Un devenir minoritaire étant en quelque sorte le mouvement par lequel le mode d’être d’une minorité cesse d’être définit par son rapport à la majorité (le modèle de la majorité étant celui de l’homme adulte) pour se déployer de lui-même. Il est entendu pour Deleuze et Guattari que ce devenir minoritaire de la minorité, va de pair avec un mouvement réciproque par lequel la majorité devient mineure, se minorise, se transforme en adoptant des rapports propres au mode d’être de la minorité.

Ainsi, interpréter l’orné à la manière d’un devenir minoritaire nous permet d’envisager une voie alternative non-essentialiste à ce qu’on appelle aujourd’hui le « mouvement de la neurodiversité ». Puisque le concept de « neurodiversité » renvoie à des catégories issues d’un savoir-pouvoir institutionnel (la psychiatrie et les neurosciences), il tend à être essentialiste, il produit des « intériorités » au travers desquelles il cherche à catégoriser, à cataloguer et à fixer les gens. Au contraire, l’orné, le devenir mutique de l’homme-que-nous-sommes, notamment du fait qu’il est issu non pas d’un savoir-pouvoir institutionnel, mais de ce que j’appelle dans ce texte un non-savoir expérientiel est ouvert sur l’extérieur (sur le dehors), il ne fixe-fige personne dans ses catégories. Une telle conception non-essentialiste permettrait donc de politiser pleinement la question de l’autisme et des soi-disant « neurodivergences » (le neuro est problématique en tant qu’il continu de se rattacher aux savoirs-pouvoirs institutionnels plutôt qu’aux non-savoirs expérientiels), en tant qu’elle permet d’envisager la possibilité de rendre les non-autistes autistes, les non-divergentes divergentes, d’entrainer la majorité sur un devenir minoritaire, plutôt que d’intégrer la minorité au monde de la majorité moyennant la reconnaissance d’une soi-disant « neurodiversité » encadrée dans son expression par la psychiatrie et les neurosciences.

Bibliographie :

Deleuze, G. et Guattari, F. (1980). Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux. Les Éditions de Minuit.
Deligny, F. (2008). L’Arachnéen et autres textes. L’Arachnéen.

[1] C’est le nom qu’il donnait à celleux qu’on appelle aujourd’hui des « autistes non verbaux ».

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :