Une scène, deux opérations
Plusieurs témoignages évoquent une poursuite, un tir, des enfants effrayés, un projectile qu’un garçon de dix ans dit avoir senti passer près de lui, ainsi que des injures visant les Noirs et les Arabes. Le mis en cause, de son côté, soutient une autre version, parle d’un tir en l’air ou d’un accident, et la procédure judiciaire retient d’abord des faits de violences avec arme. Quelques jours plus tard, une enquête distincte est ouverte pour injures publiques à caractère raciste, après des signalements associatifs, des témoignages, la circulation d’une vidéo où l’homme revendique sa fierté d’être raciste, et la contestation du père d’un enfant, qui affirme que les propos racistes signalés dès le dépôt de plainte n’auraient pas été transcrits dans leur pleine dimension. [3]
Cette dernière précision est cruciale, et il nous faut sans doute commencer par elle, non pour suspendre indéfiniment la pensée dans la prudence judiciaire, mais pour empêcher que cette prudence, nécessaire à l’établissement des faits, ne se retourne en neutralisation politique de la scène, ne vienne désarmer celle-ci. Distinguer ce qui est établi, ce qui est rapporté, ce qui est contesté, ce qui relève encore de l’enquête, ne signifie pas renoncer à penser la structure politique de l’événement. Au contraire, c’est à partir de cette distinction même qu’apparaît le problème. D’un côté, une violence armée, reconnue comme telle par la qualification de violences avec arme. De l’autre, une enquête ouverte ensuite sur des injures racistes. Entre les deux, une séparation dont il faut interroger le sens, car ce que l’expérience vécue semble tenir ensemble, l’arme, l’injure, la peur, l’injonction d’expulsion, la procédure peut le redistribuer en éléments distincts, comme si le tir et son adresse, le geste et sa signification, la menace et le monde racial qui la rend possible, appartenaient à des ordres séparés.
Ce texte partira donc d’une hypothèse apparemment très simple dans sa formulation, mais extrêmement lourde dans ses conséquences. L’affaire d’Espaly-Saint-Marcel ne met pas seulement en jeu un homme armé, des enfants menacés, des injures alléguées et une procédure en cours. Elle rend visible deux opérations indissociables. La première est sociale, sensible et spatiale, et consiste à produire des enfants racisés comme corps chassables, c’est-à-dire comme des présences que l’on peut sommer de partir, poursuivre, menacer ou viser, parce qu’elles ont déjà été constituées comme intruses dans l’espace commun. La seconde est institutionnelle, et elle intervient lorsque cette violence entre dans l’ordre de la plainte, de l’audition, de la qualification et du dossier, et qu’elle peut alors être fragmentée, retardée, séparée d’elle-même, comme si le racisme devait toujours être prouvé après coup, alors même qu’il structurait déjà la scène.
Il faut prendre au sérieux le mot de chasse. Ce mot n’est pas une image destinée à ajouter de l’indignation à l’indignation, mais une véritable catégorie politique. [4] Chasser, ce n’est pas seulement poursuivre un corps, mais d’abord le produire comme chassable. C’est tracer une ligne entre ceux dont la présence va de soi et ceux dont la présence reste toujours soumise à condition. Ici, cette ligne ne passe pas à la frontière extérieure de l’État, ni dans un centre de rétention, ni sur une route d’exil. Elle passe au pied d’un immeuble, dans un quartier populaire, à l’endroit même où des enfants jouent. Elle transforme le jeu en occupation et le bruit en nuisance raciale, jusqu’à faire de la présence enfantine une provocation, et du voisinage un territoire à défendre.
C’est pourquoi cet événement ne peut en aucun cas être ramené à une simple altercation de voisinage, comme si l’irritation devant le bruit, l’hypothèse d’un accident ou la seule haine individuelle d’un homme suffisaient à en épuiser le sens. Le racisme, ici, ne relève pas seulement d’une opinion ou d’une haine exprimée, mais d’une production de l’espace, dans la mesure où il fabrique du dehors à l’intérieur même du dedans, transforme des enfants qui sont là, qui jouent là, qui ont pleinement le droit d’être là, en présences auxquelles il faudrait rappeler qu’elles ne seraient jamais tout à fait chez elles. Il fait ainsi de l’injure, lorsqu’elle prend la forme d’un « dehors », non la description d’une extériorité préalable, mais l’acte même qui la produit, qui fabrique l’étranger intérieur et invente une frontière à l’endroit précis où l’espace devrait rester à partager.
Cette production de l’espace atteint ici une gravité particulière parce qu’elle vise des enfants. Non que l’enfance soit jamais réellement protégée de la violence, tant l’histoire sociale et coloniale montre au contraire combien elle en fut l’une des cibles les plus exposées, mais parce qu’elle continue malgré tout de fonctionner comme une limite normative que le racisme, dans cette scène, franchit ouvertement en refusant de reconnaître dans l’enfant autre chose qu’un corps racialisé à expulser. Or c’est précisément cette limite que la scène d’Espaly-Saint-Marcel donne à voir comme franchie. L’enfant racisé n’y apparaît plus d’abord sous le signe de son âge, de son jeu, de sa vulnérabilité ou de sa présence ordinaire. Il est saisi par une lecture raciale qui le précède, le fixe, et recouvre ce qui devrait le rendre immédiatement reconnaissable comme enfant. Avant même d’être perçu comme un enfant qui joue, il est assigné à une couleur et à une origine supposées, c’est-à-dire à une étrangeté fabriquée qui le constitue d’emblée comme présence en trop. [5] C’est en ce sens seulement que l’on peut parler d’une enfance désenfantisée, non parce que l’enfant perdrait son enfance, mais parce que le regard raciste refuse de lui reconnaître la valeur de protection qu’elle devrait encore porter.
La carabine intervient alors comme l’instrument d’une souveraineté minuscule. Celui qui n’a aucun mandat sur l’espace commun se comporte comme s’il pouvait, depuis le seuil de son domicile, étendre au dehors partagé une autorité qu’il ne possède pas. L’arme donne à cette prétention une puissance matérielle, mais elle ne l’invente pas, puisqu’elle donne forme à une permission déjà présente, celle qui fait que certains corps sont perçus comme moins légitimes dans leur droit à occuper l’espace commun.
Cette permission diffuse ne surgit pas hors du monde, comme si elle relevait seulement d’une disposition individuelle ou d’un passage à l’acte sans histoire. Elle appartient à un climat, non au sens où un discours politique, médiatique ou gouvernemental produirait directement un tir de carabine, ce qui reconduirait une causalité trop pauvre, mais au sens où certaines paroles publiques, à force de désigner les mêmes corps - les Noirs, les Arabes, les musulmans, les immigrés ou leurs descendants - comme suspects, intrusifs ou menaçants, abaissent peu à peu les seuils de ce qui peut se dire, se penser et parfois se faire. Ce qui relevait encore de la honte peut alors se présenter comme une opinion légitime, puis s’installer dans l’air commun jusqu’à modifier la perception même des lieux et des présences. Dans un tel climat, certains enfants n’apparaissent plus simplement comme des enfants qui jouent au pied d’un immeuble, mais comme les signes anticipés d’un trouble, et leur présence dans l’espace commun devient aussitôt plus fragile, plus contestable, plus facilement exposée à l’ordre de partir.
Mais l’affaire ne s’arrête ni au moment du tir, ni au moment où les enfants prennent peur, car elle se prolonge aussitôt dans la procédure, là où la scène de l’arme doit devenir la scène de l’écriture, où la fuite, la sidération, la parole de l’enfant et celle du père doivent être reprises dans la plainte, puis transformées en éléments susceptibles d’être inscrits, qualifiés et transmis. C’est là que commence l’archive disputée du tort, c’est-à-dire le moment où ce qui a été vécu doit entrer dans une langue institutionnelle qui peut le reconnaître, mais aussi le fragmenter. [6] Si les propos racistes rapportés ont bien été tenus, ils ne constituent pas un commentaire extérieur à la violence, puisqu’ils en donnent la cible même, au point que l’arme matérialise l’injure tandis que l’injure oriente l’arme. Les séparer, ou les faire entrer dans des procédures distinctes, ne revient donc pas seulement à organiser techniquement un dossier, mais à risquer de désarticuler l’unité politique de la scène.
La question devient alors celle-ci. Que devient une violence raciste lorsqu’elle doit passer par l’appareil d’État pour être reconnue comme telle ? Que devient le tort lorsque l’institution traite d’un côté l’arme, de l’autre les mots, d’un côté le projectile, de l’autre l’ordre d’expulsion, d’un côté la peur, de l’autre son adresse raciale ? Dans cet écart peut se produire une forme d’assignation à l’illisibilité raciale. Les victimes ne doivent pas seulement dire ce qui leur est arrivé, elles doivent encore faire reconnaître que ce qui leur est arrivé leur est arrivé comme violence raciale, comme si le racisme, pourtant audible dans l’injure et lisible dans la sommation à disparaître, devait traverser une épreuve supplémentaire pour devenir recevable dans la langue de l’institution.
L’affaire d’Espaly-Saint-Marcel rejoint ainsi les textes que nous avons consacrés à Nahel, Aly, Bilal ou Alexandre Georges, tout en déplaçant leur centre de gravité. Ici, la violence première ne vient pas directement de la police ni d’un agent mandaté par l’État, mais d’un voisin qui s’arroge, depuis l’espace ordinaire du domicile, un pouvoir de tri sur le commun. L’institution revient pourtant aussitôt, non plus d’abord comme force qui frappe, mais comme puissance d’écriture et de qualification, capable de reconnaître le tort ou d’en retarder la pleine lisibilité. Le point commun n’est donc pas l’identité des faits, mais la lutte pour que ce qui a eu lieu soit nommé sans être diminué. À Espaly, cette lutte commence avec des enfants qui jouaient au pied d’un immeuble et qui ont découvert que le monde habitable pouvait se refermer sur eux sous la forme d’une frontière. C’est depuis cette scène, depuis ce basculement d’un lieu de jeu en lieu de chasse, qu’il faut désormais interroger la manière dont le racisme produit l’espace, désenfantise ceux qu’il vise et dispute jusque dans la procédure le nom même du tort.
I. Une scène d’enfance interrompue - Le jeu, l’arme, la peur, la désenfantisation
Il faut donc revenir à la scène, non pour la raconter une seconde fois comme un fait divers dont les éléments seraient désormais établis une fois pour toutes, mais pour prendre la mesure de ce qu’elle déplace dans l’ordre même de la perception. Avant l’arme, avant la plainte, avant les qualifications judiciaires, il y a ces enfants qui jouent au football au pied des immeubles. Ce point pourrait sembler presque anecdotique, tant il relève d’un usage ordinaire de l’espace commun, mais c’est précisément cette ordinarité qui donne à l’événement sa gravité politique. Les enfants ne font rien qui puisse être interprété comme une transgression de l’espace ou comme une mise en cause de l’ordre public. Ils jouent là où des enfants jouent, dans ce dehors proche qui prolonge l’habitation sans appartenir à personne, dans cet espace qui n’est ni tout à fait privé ni simplement public, mais que le voisinage devrait reconnaître comme une part minimale du commun.
Cette scène initiale est importante parce qu’elle oblige à penser la violence non à partir de ce qui la justifie dans le récit de celui qui la commet, mais à partir de ce qu’elle interrompt. Un ballon, des voix d’enfants, un après-midi de quartier, une circulation ordinaire entre le pied de l’immeuble et le jeu. Rien de cela n’est innocent au sens abstrait du terme, car aucun espace social n’est jamais entièrement neutre, mais rien de cela ne devrait appeler l’apparition d’une arme. Le passage de cette scène de jeu à une scène de menace marque donc un renversement, puisqu’un usage ordinaire du lieu se trouve soudain converti en présence indésirable, comme si le bruit enfantin suffisait à transformer le droit d’être là en occupation à faire cesser. L’événement ne commence donc pas seulement lorsque le coup part ou lorsque les enfants prennent peur, mais au moment où leur présence cesse d’être reçue comme allant de soi.
La peur qui surgit alors n’est pas seulement la peur immédiate d’un projectile ou d’une arme, mais la découverte brutale que le lieu où l’on joue peut être retourné contre soi, que le voisinage peut devenir hostile, que le dehors familier peut soudain se refermer sous la forme d’un ordre d’expulsion. Un enfant qui se trouve face à une carabine, ou qui affirme avoir senti un projectile passer près de lui, n’est pas seulement confronté au risque immédiat d’une blessure physique. Il éprouve une rupture dans cette confiance élémentaire sans laquelle aucun lieu ne peut être pleinement habité. Ce qui se trouve atteint n’est donc pas seulement un corps exposé à la possibilité d’être touché, mais la continuité d’un monde où ce corps pouvait encore se déplacer sans se savoir d’avance menacé. Le choc ne se laisse pas alors mesurer seulement à la présence d’une plaie visible ou à l’existence d’un certificat médical, même si ces éléments comptent dans la procédure, mais il se prolonge dans ce que l’enfant emporte avec lui, dans son sommeil, dans son retour éventuel à l’école, dans sa manière de traverser à nouveau le quartier, désormais marqué par cette connaissance que le monde commun peut, sans prévenir, lui adresser une arme. [7]
Mais cette peur n’est pas une peur quelconque, ni seulement celle d’un enfant confronté à la violence d’un adulte. Elle s’inscrit dans une scène où des propos racistes sont rapportés, où le mot « dehors » donne à la menace une orientation politique, où la violence ne se contente pas d’effrayer mais désigne ceux qu’elle entend faire partir. C’est là que l’enfance est atteinte dans une dimension plus profonde. L’enfant racisé n’est pas seulement exposé à un danger immédiat, il est exposé à une lecture qui le précède et l’arrache à la scène même où il se trouve, pour le renvoyer à une origine supposée et à une étrangeté fabriquée. Avant même d’être reconnu comme un enfant qui joue, il est constitué comme une présence déplacée, comme s’il fallait lui rappeler que l’espace où il se tient ne lui appartient jamais tout à fait.
Il ne s’agit pas de prétendre que l’enfance serait habituellement préservée de la violence et que l’affaire d’Espaly-Saint-Marcel viendrait seulement briser une règle jusque-là intacte. Une telle affirmation serait historiquement fausse et politiquement naïve. Les enfants sont régulièrement exposés à des violences sociales, familiales, coloniales, policières ou militaires, et l’histoire moderne n’a cessé de montrer que l’enfance pouvait être ciblée, administrée, déplacée, mutilée, enfermée ou abandonnée. Mais l’enfance continue malgré tout de fonctionner comme une limite normative, c’est-à-dire comme ce devant quoi une société prétend reconnaître une vulnérabilité particulière. Or ce que la scène d’Espaly rend visible, c’est le moment où cette limite normative ne suffit plus, parce qu’elle est recouverte par une assignation raciale qui vient avant elle et la neutralise.
C’est en ce sens seulement que l’on peut parler d’une enfance désenfantisée. L’expression ne signifie pas que l’enfant perdrait son enfance, ni que celle-ci disparaîtrait de son corps ou de son expérience. Elle signifie que le regard raciste refuse d’accorder à l’enfance la valeur de protection qu’elle devrait encore porter. L’enfant reste enfant, mais il n’est plus perçu sous le signe premier de son âge, de sa fragilité ou de son jeu, qui se trouvent recouverts par une signification imposée de l’extérieur. Ce qui occupe alors l’espace n’est plus perçu comme une présence enfantine ordinaire, mais comme un corps racialisé déclaré en trop, dont le jeu lui-même devient un bruit suspect et dont l’appartenance fantasmée se voit fixée par l’injure dans l’ordre du dehors.
Cette opération est d’autant plus violente qu’elle se déploie dans un espace proche, presque domestique, puisque le pied de l’immeuble n’est pas un lieu abstrait, mais un seuil collectif où se négocient chaque jour les usages modestes du commun. Les enfants y apprennent quelque chose de la vie partagée, de ses limites et de ses tensions, dans cette proximité ordinaire du voisinage où le dehors prolonge l’habitation sans se confondre avec elle. Or, dans la scène d’Espaly, ce lieu se transforme en espace d’exposition. Il cesse d’accueillir le jeu pour devenir l’endroit où un adulte peut prétendre décider que certains enfants n’ont pas à être là. La violence raciste ne vient donc pas seulement troubler un espace préexistant, mais elle le recompose, en modifie la signification et fait apparaître, à l’endroit même où l’on croyait reconnaître un quartier, une frontière minuscule mais réelle.
Ce basculement est décisif pour comprendre la suite, car l’enfant désenfantisé, celui dont l’enfance a été recouverte par l’assignation raciale dans la scène même de la menace, risque de rencontrer une seconde épreuve lorsque sa parole entre dans la procédure. Ce qu’il a vu, entendu, senti devra être repris dans une langue institutionnelle, puis traduit en éléments recevables, qualifiés, parfois discutés dans leur portée, comme si l’espace du droit devait à son tour reconnaître ce que l’espace du quartier avait d’abord refusé de voir. Il faudra alors que la peur puisse être entendue, que le choc trouve sa forme probatoire, que les mots rapportés soient inscrits, et que l’unité de la scène ne soit pas brisée par les formes mêmes censées la recueillir. Ainsi, la scène d’enfance interrompue n’est pas seulement le commencement narratif de l’affaire. Elle est le lieu où se donne déjà tout le problème, puisque l’enfant y apparaît à la fois comme celui que la violence devrait épargner et comme celui que le racisme rend disponible à la menace.
La scène d’Espaly-Saint-Marcel oblige à distinguer la chasse comme geste visible, de la chassabilité comme condition préalable. Il ne suffit pas de dire qu’un homme aurait poursuivi des enfants ou qu’il aurait tiré à proximité d’eux, car cette description, même lorsqu’elle restitue la violence matérielle de l’événement, risque encore de commencer trop tard. Elle commence avec l’apparition de l’arme, le mouvement de l’adulte et la peur des enfants, alors que la scène est déjà travaillée par une opération antérieure, moins visible et plus silencieuse, qui a rendu pensable le fait que ces enfants puissent être traités comme des présences à faire fuir. La chassabilité raciale désigne précisément cette opération par laquelle certains corps, avant même d’être effectivement poursuivis, sont produits comme pouvant l’être, parce qu’ils sont déjà perçus comme excédentaires dans l’espace qu’ils occupent.
Chasser, en ce sens, ne signifie pas seulement courir après quelqu’un, ni même le menacer. C’est d’abord produire un rapport d’asymétrie dans lequel un corps peut se donner le droit d’en déplacer un autre, de lui intimer de partir, de lui signifier que sa présence n’est admise qu’à condition d’être discrète et toujours susceptible d’être contestée. La chasse ne commence donc pas au moment où celui qui poursuit se met en mouvement, mais au moment où celui qui sera poursuivi a déjà été constitué comme un corps disponible à la poursuite. Il y a là une opération politique profonde, que la scène d’Espaly condense brutalement, parce qu’elle touche des enfants dont la seule présence dans le dehors proche de l’immeuble se trouve convertie en présence expulsable. [8]
Cette chassabilité n’est pas seulement sociale ou spatiale. Elle est raciale parce qu’elle procède d’une assignation qui précède les gestes des enfants, leur jeu, leur bruit, leur manière d’habiter le lieu. Ceux-ci ne deviennent pas menaçants parce qu’ils auraient accompli un acte appelant une réponse, mais parce que leur présence est lue à travers une grille où la couleur et l’origine supposée, prises dans une appartenance fantasmée, suffisent à transformer l’ordinaire en trouble. Il ne s’agit donc pas de dire que la race existerait comme une donnée naturelle, mais de montrer comment elle opère comme un rapport social qui distribue inégalement la légitimité d’apparaître dans l’espace commun. [9] La race, ici, n’est pas ce que les enfants sont, mais ce que le regard raciste fait d’eux en les arrachant à la scène de jeu pour les inscrire dans une scène d’intrusion.
C’est pourquoi l’injure rapportée est si décisive. Lorsqu’elle prend la forme d’un ordre de départ, elle ne se contente pas d’insulter, puisqu’elle institue un rapport au lieu en signifiant que ceux qui sont là ne devraient pas y être, ou qu’ils n’y sont jamais que sous condition. Elle transforme ainsi l’espace commun en espace conditionnel, et cette conditionnalité se trouve au cœur de la chassabilité raciale. Le problème n’est donc pas seulement qu’un homme aurait nommé des enfants par des catégories racistes, mais que cette nomination, si elle est établie, fonctionne comme un acte spatial, comme une manière de retirer à ces enfants la pleine évidence de leur présence. Le « dehors » ne renvoie pas à un lieu précis où ils devraient aller. Il fabrique un dehors autour d’eux, là même où ils se trouvent.
Ce mécanisme rejoint une expérience plus large du corps racialisé, qui n’apparaît jamais simplement comme corps singulier, mais comme une présence déjà précédée par un savoir hostile, par une perception qui le fixe avant qu’il n’agisse. Le regard raciste ne voit pas d’abord ce que fait l’enfant. Il croit reconnaître en lui une signification déjà disponible, déposée sur son corps comme une enveloppe qui transforme sa présence en signe. Le corps racialisé se trouve ainsi exposé à une capture perceptive où il n’est plus rencontré dans la situation qu’il traverse, mais à travers l’image préalable que l’on a fabriquée de lui. [10]
La violence de cette opération tient à ce qu’elle précède toute justification. Elle fabrique d’abord un corps en trop, puis elle pourra toujours trouver ensuite des raisons apparentes à son rejet. Le bruit des enfants, leur manière de jouer ou leur proximité avec une fenêtre peuvent alors être repris dans un récit de l’exaspération, mais ce récit masque ce qui le rend possible. Ce n’est pas le bruit en lui-même qui suffit à expliquer la scène, c’est le fait que ce bruit soit entendu comme le bruit de ces enfants-là, déjà inscrits dans un imaginaire du trouble. La chassabilité raciale commence exactement dans cette conversion, lorsque des gestes ordinaires se chargent d’un sens que d’autres corps, dans la même situation, ne porteraient pas de la même manière.
Il faut donc refuser de faire de la chasse une pure métaphore, car elle permet de nommer une structure d’exposition dans laquelle être chassable ne signifie pas seulement risquer d’être un jour poursuivi par un individu violent, mais habiter un monde où la possibilité de l’expulsion accompagne déjà certaines présences et où le droit d’être là peut être contesté sans que celui qui le conteste ait besoin de produire une raison véritable. Cette possibilité ne se manifeste pas toujours sous la forme spectaculaire d’une arme. Elle peut se loger dans un regard, dans une plainte de voisinage, dans une injonction au silence ou dans cette manière de faire sentir que certains corps dérangent avant même d’avoir fait quoi que ce soit. À Espaly-Saint-Marcel, l’arme rend cette structure brutalement visible, mais elle ne la crée pas à partir de rien.
C’est là que l’affaire prend une portée qui excède l’individu mis en cause. Si l’on s’en tenait à sa seule psychologie, à son ressentiment, à sa colère ou à sa revendication raciste, on manquerait la dimension collective de ce que l’événement révèle. La chassabilité raciale n’appartient pas seulement à celui qui chasse. Elle suppose un monde où le geste de chasse devient concevable, où l’espace commun peut être imaginé comme un espace à défendre contre certains enfants, où l’ordre de partir peut se présenter comme une manière de rétablir une tranquillité prétendument troublée. Le racisme n’agit donc pas seulement dans la conscience de l’agresseur, mais dans la distribution des évidences, dans ce qui paraît supportable ou intolérable, dans ce qui est reconnu comme présence légitime ou ressenti comme occupation.
L’enfant racisé se trouve ainsi placé dans une contradiction brutale. Il appartient au lieu par l’usage qu’il en fait, par le jeu et par cette familiarité quotidienne qui permet aux enfants d’habiter un dehors sans avoir à en produire le titre. Mais il est en même temps renvoyé à une extériorité fabriquée, comme si sa présence devait toujours être validée par ceux qui s’arrogent le droit de définir le voisinage. La chassabilité raciale naît de cette contradiction, puisqu’elle fabrique un corps qui est là sans être reconnu comme pleinement là, un corps présent mais déjà susceptible d’être sommé de disparaître. Elle ne nie pas seulement un droit abstrait, elle abîme la manière même dont un enfant peut se sentir appartenir au monde qui l’entoure.
Il importe enfin de comprendre que cette chassabilité n’est pas seulement une condition de la violence initiale, mais aussi ce qui rend possible sa minoration après coup. Si certains corps sont déjà perçus comme moins légitimes dans l’espace commun, alors la violence qui les atteint risque toujours d’être traduite autrement, sous la forme d’un conflit de voisinage, d’une réaction excessive à un trouble ou d’un incident dont le caractère racial resterait à démontrer. La chassabilité produit ainsi un double effet, car elle expose d’abord certains enfants à la menace, puis rend plus difficile la pleine reconnaissance de ce qui les a exposés. C’est pourquoi l’affaire d’Espaly-Saint-Marcel ne peut pas être pensée seulement à partir de l’arme. Il faut partir de ce qui, avant l’arme, a rendu possible qu’un enfant soit perçu comme un corps à chasser, puis de ce qui, après l’arme, oblige encore cet enfant et les siens à faire reconnaître que cette chasse avait un nom.
La chassabilité raciale ne concerne jamais seulement les corps car elle engage aussi les lieux où ces corps apparaissent, les seuils qu’ils traversent et les espaces qu’ils habitent sans avoir à demander l’autorisation d’y être. C’est pourquoi la scène d’Espaly-Saint-Marcel ne peut être comprise si l’on sépare la violence dirigée contre les enfants de la transformation du lieu où cette violence se produit. Le pied de l’immeuble n’est pas un simple décor, mais le lieu même de l’opération raciste, l’endroit où une présence ordinaire se trouve convertie en présence contestée et où l’espace cesse d’être pleinement partagé pour devenir un espace conditionnel, dont l’évidence commune se trouve brusquement retirée à certains corps.
La frontière qui s’y dessine n’a pas besoin d’un mur, d’un poste de contrôle ou d’un dispositif administratif pour produire ses effets, puisqu’elle peut apparaître dans une injonction, dans un regard, ou dans la manière dont une présence est perçue comme indésirable avant même d’avoir fait quoi que ce soit. Lorsque l’ordre rapporté prend la forme d’un « dehors », il ne renvoie pas seulement les enfants vers un autre lieu, mais introduit du dehors là où ils se trouvent déjà, en produisant une extériorité au cœur même de l’espace commun, comme si le quartier pouvait soudain se diviser entre ceux qui y seraient naturellement chez eux et ceux dont la présence resterait soumise à révocation. C’est en cela que la frontière passe au pied de l’immeuble, non parce qu’elle séparerait deux États, mais parce qu’elle sépare des manières d’habiter un même lieu.
Il faut donc entendre le « dehors » comme un acte spatial. Il ne décrit pas une situation préalable, mais l’institue. Les enfants ne sont pas dehors parce qu’ils viendraient d’un autre territoire, parce qu’ils auraient franchi une limite ou parce qu’ils se trouveraient là illégitimement. Ils le deviennent au moment où l’injure les y assigne. Le racisme produit ainsi une géographie instantanée, mais cette instantanéité n’a rien d’accidentel car elle réactive une longue histoire de l’étranger intérieur, de celui qui est là sans être jamais pleinement reconnu comme étant d’ici, de celui dont la présence demeure exposée à la question de son droit d’être là.
Cette opération est d’autant plus violente qu’elle touche un espace de proximité. Le pied de l’immeuble n’est pas un lieu abstrait où s’exercerait seulement une logique générale d’exclusion. Il est fait d’usages quotidiens, de passages, de jeux, de relations parfois tendues mais ordinaires, de cette familiarité modeste par laquelle un quartier se constitue malgré tout comme monde vécu. C’est précisément ce tissu de proximité que le racisme vient défaire, lorsqu’il transforme l’endroit où des enfants peuvent jouer en lieu où leur présence doit être justifiée, et fait surgir une frontière non dans un espace vide de relations, mais au cœur même d’un voisinage.
La production raciste de l’espace repose sur cette inversion. Ce qui devrait relever d’un usage commun devient un privilège contestable, une présence enfantine se trouve relue comme occupation, et ce qui devrait rester un dehors partagé se trouve réapproprié par le regard de celui qui prétend en décider la composition. Le racisme ne se contente donc pas d’ajouter une hostilité à un lieu déjà donné. Il modifie ce lieu de l’intérieur, en altère les coordonnées sensibles, et transforme la signification des gestes les plus ordinaires, de sorte qu’un cri, un ballon ou un mouvement d’enfant ne sont plus perçus de la même manière selon les corps auxquels ils sont attachés.
C’est ici que le racisme apparaît comme une police du sensible, non parce qu’il faudrait confondre immédiatement cette scène avec l’institution policière, mais parce qu’il organise une distribution inégale des places et des droits d’apparition. [11] Il décide quels corps peuvent faire du bruit, stationner ou jouer sans que leur présence soit aussitôt convertie en menace. Cette police n’a pas toujours besoin d’un uniforme, puisqu’elle peut se loger dans un voisinage, dans un seuil domestique qui s’arroge le droit d’organiser le dehors, et elle commence lorsque certains corps, par leur seule apparition, sont déjà tenus pour déplacés.
L’espace commun n’est donc pas seulement l’espace où plusieurs corps coexistent, mais celui où se décide, souvent silencieusement, quelles présences peuvent être reçues sans justification et quelles autres doivent se rendre discrètes pour être tolérées. L’affaire d’Espaly-Saint-Marcel rend visible cette dissymétrie. Les enfants ne sont pas expulsés d’un lieu dont ils auraient été juridiquement exclus, mais d’une évidence sensible, celle qui devrait leur permettre d’être là sans avoir à prouver qu’ils y ont droit. La frontière ne vient donc pas après coup, elle se forme au moment où leur présence cesse d’être admise comme simple présence et devient le signe d’un désordre supposé.
Cette frontière intérieure rejoint des formes plus vastes de tri et d’assignation, mais elle les ramène à une échelle presque domestique. Elle montre que la frontière n’est pas seulement située aux marges du territoire national, dans les lieux où l’État contrôle les passages ou administre les mobilités puisqu’elle circule aussi dans l’espace quotidien, à travers les regards, les habitudes de soupçon et les manières d’ordonner la proximité. Elle peut passer devant un hall, autour d’un banc ou au bord d’un terrain de jeu improvisé, partout où l’on fait sentir à certains qu’ils ne sont jamais entièrement légitimes dans l’espace qu’ils habitent pourtant. La frontière devient alors moins une ligne qu’une opération, moins un lieu fixe qu’une manière de produire du dehors autour de certains corps. [12]
Cette opération engage une orientation raciale de l’espace. Certains corps y avancent comme s’ils étaient portés par l’évidence du lieu, tandis que d’autres le rencontrent comme une surface de friction. [13] Ils ne sont pas nécessairement empêchés à chaque instant, mais leur présence demeure plus facilement interrompue, questionnée ou rendue suspecte. Le racisme travaille ainsi la sensation même d’être chez soi, non seulement en refusant l’appartenance par des discours explicites, mais en la rendant instable dans les gestes les plus ordinaires, lorsqu’il s’agit de jouer, de courir, de parler, ou simplement de rester là. Pour certains enfants, le quartier cesse alors d’être le milieu de l’enfance pour devenir un espace où l’enfance peut être brusquement ramenée à une assignation.
Il faut insister sur ce point, car il empêche de rabattre l’événement sur la seule brutalité d’un homme. Si la scène a cette portée, c’est parce qu’elle révèle une structure plus générale dans laquelle l’espace commun est continuellement produit comme commun pour certains et conditionnel pour d’autres. Les enfants n’ont pas seulement été attaqués dans un espace, c’est l’espace lui-même qui a été recomposé par l’attaque. Le racisme a fait apparaître dans le quartier une ligne de partage qui était peut-être déjà là, mais que l’arme et l’injure ont rendue brutalement visible. À l’endroit où l’on croyait voir un pied d’immeuble, il a fait surgir une frontière.
Cette frontière n’est pas seulement symbolique, car elle affecte les conduites, les déplacements et la mémoire des lieux. Après une telle scène, revenir au même endroit ne signifie plus revenir tout à fait dans le même monde. Le ballon peut rouler au même endroit, les immeubles peuvent être les mêmes, le trajet entre la maison et le dehors peut n’avoir pas changé, mais le lieu porte désormais la trace d’une menace possible. L’enfant qui y revient ne rencontre plus seulement l’espace du jeu, mais aussi le souvenir d’une adresse hostile, et cette connaissance nouvelle que le voisinage peut se retourner, dès lors que certains prétendent défendre l’espace commun contre ceux qui l’habitent.
C’est pourquoi la frontière au pied de l’immeuble ne doit pas être comprise comme une métaphore. Elle désigne une transformation concrète de l’expérience spatiale. Elle dit que le racisme ne fonctionne pas seulement en produisant des représentations dégradantes de certains corps, mais en organisant les conditions mêmes de leur apparition dans le monde partagé. Il ne se contente pas de dire qui serait inférieur ou indésirable, il travaille les lieux où cette indésirabilité peut devenir sensible, praticable et parfois armée. La scène d’Espaly-Saint-Marcel montre ainsi que la chasse à l’enfant suppose toujours un terrain de chasse, non parce que le quartier le serait par nature, mais parce que le racisme tente de le produire comme tel.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui a tiré, ni même qui a insulté. Elle est aussi de savoir comment le tir et l’injure ont transformé l’expérience du lieu, comment une frontière s’est installée dans le voisinage, comment le droit d’habiter a été contesté à des enfants. Si le racisme transforme l’espace commun en espace conditionnel, alors la réponse à l’événement ne peut pas se limiter à la reconnaissance d’une violence individuelle. Elle doit aussi porter sur la restitution du commun, c’est-à-dire sur la possibilité pour ceux qui ont été désignés comme dehors de réapparaître comme pleinement légitimes là même où l’on a prétendu les chasser.
Ce qui se joue à Espaly-Saint-Marcel ne tient pas seulement à l’irruption d’une arme dans une scène d’enfance. Il faut encore interroger la position depuis laquelle cette arme apparaît, car elle surgit depuis un lieu qui n’est ni celui de la police, ni celui d’un pouvoir officiellement institué, mais celui du voisinage et du domicile, ce seuil privé qui prétend soudain étendre son autorité au dehors commun. C’est là que se constitue une forme de souveraineté minuscule, non parce qu’elle serait faible dans ses effets, mais parce qu’elle se déploie à une échelle apparemment ordinaire, depuis un domicile, une fenêtre, un seuil, là où un homme prétend transformer sa proximité avec un lieu en pouvoir sur ceux qui l’habitent.
La carabine n’est donc pas seulement un objet dangereux. Elle est l’instrument par lequel une prétention privée cherche à devenir une puissance sur l’espace commun. Celui qui n’a aucun mandat pour régler l’usage du dehors se comporte comme si la proximité de son domicile lui donnait un droit sur ce qui l’entoure, comme si la fenêtre, le garage, l’entrée de l’immeuble ou le seuil de l’habitation pouvaient devenir autant de points depuis lesquels ordonner le voisinage. Il ne s’agit pas de défendre un espace privé contre une intrusion réelle, mais d’étendre imaginairement la propriété jusqu’au lieu partagé, puis de faire de ce partage même une offense lorsqu’il est occupé par des corps déjà lus comme indésirables.
Cette souveraineté est minuscule par son échelle, mais elle reproduit une logique beaucoup plus vaste, celle d’un pouvoir qui ne possède pas le commun mais prétend en commander l’usage. L’homme armé ne se contente pas d’exprimer une haine. Il tente d’en faire une puissance d’organisation spatiale. Il se donne le rôle d’un gardien du seuil, mais d’un seuil qu’il déplace au-delà de chez lui, jusque dans le pied d’immeuble où des enfants jouent. La violence raciste commence alors à prendre la forme d’une police privée du commun, c’est-à-dire d’un pouvoir sans mandat qui transforme une position de simple voisin en prétention à gouverner le dehors.
Ce point est décisif, car il empêche de réduire l’affaire à l’opposition entre un individu violent et des enfants victimes. Ce qui apparaît dans cette scène, c’est une manière pour le racisme de se donner comme défense. Celui qui menace peut encore se raconter comme celui qui aurait été dérangé, mis à l’épreuve par la présence des enfants, tandis que la carabine surgit dans un récit où l’agresseur tente de se placer du côté de la protection, comme si l’arme venait répondre à une menace dont il aurait été l’objet. Cette inversion est l’un des mécanismes les plus constants de la violence raciale. Celui qui détient la puissance de blesser se raconte comme celui qui se protège, tandis que ceux qui subissent la menace doivent encore démontrer qu’ils n’étaient pas eux-mêmes la cause du danger. [14]
C’est pourquoi la question de l’arme ne peut pas être isolée de la question du droit à la défense. Une société ne distribue pas également la possibilité de se dire menacé. Certains corps sont autorisés à transformer leur peur en protection légitime, tandis que d’autres voient leur simple présence convertie en péril. Dans la scène d’Espaly, l’homme armé peut invoquer l’exaspération ou l’accident, mais les enfants, eux, doivent faire reconnaître que leur peur n’est pas une exagération, que les propos rapportés ne sont pas accessoires, et que le tir ne peut être séparé du monde racial dans lequel il prend sens. L’asymétrie est là, dans cette situation où un homme peut présenter son geste comme réaction à un trouble, tandis que des enfants doivent prouver que leur présence n’était pas ce trouble.
La souveraineté minuscule du seuil fonctionne donc à partir d’une fiction. Elle suppose que le voisinage serait un espace menacé par ceux qui l’habitent autrement, et qu’il faudrait le préserver contre des enfants dont le jeu devient, dans le regard raciste, le signe d’une occupation. Cette fiction transforme la tranquillité en propriété morale, puis cette propriété morale en droit de sommation. Celui qui s’y autorise ne dit pas seulement que les enfants font trop de bruit. Il prétend que leur manière d’être là excède ce que le lieu peut supporter. Il ne se contente pas de vouloir le silence, il veut rétablir une hiérarchie des présences.
L’arme intervient alors comme la matérialisation brutale de cette prétention. Elle ne remplace pas l’injonction, elle lui donne une force physique en faisant passer l’ordre d’expulsion dans la possibilité d’une atteinte au corps. Si les injures rapportées ont bien été prononcées, la carabine ne vient pas après les mots comme un élément séparé puisqu’elle prolonge leur violence dans la possibilité d’une atteinte au corps. Le racisme ne parle plus seulement depuis le langage. Il prend position dans l’espace et menace depuis un seuil devenu poste de contrôle.
Il faut mesurer ce que cette configuration fait au commun. Celui-ci n’est pas seulement atteint dans les grandes formes visibles de l’exclusion politique, détruit lorsqu’un État ferme une frontière, lorsqu’une loi exclut ou lorsqu’une institution refuse d’inscrire un tort. Il peut être attaqué à une échelle plus proche, dans la relation de voisinage, lorsque celui qui partage un lieu avec d’autres prétend se réserver le pouvoir de dire qui y appartient. La violence ne vient donc pas de l’extérieur du quartier. Elle surgit de l’intérieur même de sa proximité, révélant que le voisinage n’est jamais en soi une garantie de communauté, puisqu’il peut devenir le lieu d’une hostilité d’autant plus brutale qu’elle s’appuie sur la familiarité des distances courtes.
Cette proximité donne à la scène sa charge particulière. Être menacé par un inconnu de passage ne produit pas la même expérience qu’être menacé depuis un lieu où l’on devra peut-être repasser, devant une fenêtre que l’on pourra revoir, au pied d’un immeuble où le jeu avait ses habitudes. La souveraineté minuscule du seuil n’est donc pas seulement un geste ponctuel. Elle laisse une trace dans l’espace, parce qu’elle attache la menace à un lieu identifiable, à un visage possible, à une cible. Elle fait du quartier un espace où l’enfant peut désormais reconnaître le point depuis lequel le monde commun s’est retourné contre lui.
Il ne s’agit pas pour autant de transformer le voisin armé en figure exceptionnelle, comme si son geste appartenait à une monstruosité solitaire dont la société pourrait se laver les mains. C’est précisément l’inverse qu’il faut penser. La souveraineté minuscule du seuil est possible parce qu’elle condense des autorisations plus larges et des formes ordinaires de soupçon qui précèdent l’événement. L’homme qui prétend défendre son voisinage contre des enfants racisés n’invente pas seul le monde dans lequel il se croit légitime. Il en actualise violemment une possibilité.
Cette actualisation prend la forme d’un pouvoir sans titre, qui emprunte à la police sa logique la plus brutale lorsqu’elle ne protège plus le commun, mais prétend décider quelles présences peuvent y être admises. Prétendre décider qu’une présence enfantine relève moins du jeu que du trouble, c’est déjà exercer une police du lieu. Le voisin armé ne devient pas un policier au sens institutionnel, mais il adopte une fonction policière au sens où il prétend ordonner l’espace et y rétablir une hiérarchie des présences.
La violence de cette prétention se révèle pleinement lorsqu’on la rapporte à l’enfance. Car il ne s’agit pas d’un conflit abstrait autour d’un territoire, mais d’un pouvoir exercé contre ceux qui devraient pouvoir habiter le dehors sans devoir en justifier l’usage. L’enfant qui joue au pied de l’immeuble n’exerce aucune souveraineté et ne possède pas l’espace. Il l’habite provisoirement, par le jeu, par cette manière légère de faire monde sans le gouverner. Face à lui, la carabine introduit une dissymétrie radicale, puisqu’elle substitue à l’usage fragile du commun une volonté de commandement, et à la présence enfantine une scène où l’adulte armé prétend avoir le dernier mot sur le lieu.
C’est pourquoi la souveraineté minuscule du seuil ne peut être réduite à un débordement local ou à l’excès isolé d’un voisin armé. Elle est l’une des formes par lesquelles le racisme ordinaire rejoint une logique politique plus large. Il ne se contente pas de dégrader ceux qu’il vise, puisqu’il cherche à régler leur apparition, à décider des lieux où ils peuvent être tolérés, à rappeler que leur présence reste conditionnelle. Dans cette scène, le seuil ne sépare plus seulement le dedans du dehors. Il devient l’endroit depuis lequel un homme prétend produire du dehors pour d’autres. La carabine, dès lors, n’est pas seulement une arme, mais l’instrument par lequel cette frontière inventée tente de se rendre effective.
Il faut maintenant inscrire la scène d’Espaly-Saint-Marcel dans le climat qui la rend pensable, sans céder pour autant à la facilité d’une causalité directe. Aucun discours public ne produit mécaniquement un tir de carabine, et il serait trop pauvre de chercher dans une séquence médiatique, une déclaration politique, ou une formule gouvernementale l’origine linéaire d’un geste violent. Mais un climat n’agit pas comme une cause isolable. Il travaille les seuils de perception et de tolérance, il déplace ce qui peut être dit sans honte, entendu sans scandale durable, puis repris comme opinion légitime alors même que s’y reconduisent des formes anciennes de désignation raciale. C’est à ce niveau qu’il faut penser la permission, non comme un ordre explicite adressé à un individu, mais comme la transformation progressive de l’espace sensible et politique dans lequel certains peuvent se croire fondés à parler, à menacer et à chasser.
L’affaire d’Espaly-Saint-Marcel ne surgit donc pas dans un pays abstrait, ni dans une société qui découvrirait soudain, à la faveur d’un fait divers, la persistance du racisme. Elle s’inscrit dans une France où les atteintes à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux demeurent à un niveau élevé, puisque les services de police et de gendarmerie ont enregistré en 2025 plus de 16 400 infractions de ce type, dont 9 700 crimes ou délits, en hausse de 5 pour cent par rapport à l’année précédente, et où la majorité de ces faits relève encore d’injures, de provocations ou de diffamations. [15] Ces chiffres ne suffisent évidemment pas à dire l’expérience vécue du racisme, puisqu’ils dépendent des plaintes, des classements, des qualifications et de la volonté institutionnelle d’enregistrer ce qui est signalé. Mais ils indiquent au moins ceci : l’injure raciste n’est pas un reste folklorique, une survivance marginale ou une parole honteuse vouée à disparaître d’elle-même. Elle demeure une forme massive de la violence raciale, précisément parce qu’elle travaille les seuils du commun avant même qu’un geste armé ne surgisse.
Ce point est décisif pour l’affaire qui nous occupe. Si les propos rapportés ont été tenus, ils n’accompagnent pas seulement la violence comme un excès de langage, mais appartiennent à cette couche de paroles par lesquelles une société apprend à certains corps qu’ils sont tolérés plutôt que pleinement accueillis, toujours susceptibles d’être rappelés à un dehors qu’on fabrique pour eux. C’est dans cette répétition que se forme une permission raciste diffuse. Il ne tient pas seulement à des mots spectaculaires, mais à la banalisation de catégories qui associent sans cesse les Noirs, les Arabes, les musulmans, les immigrés ou leurs descendants à une menace pour l’ordre, la tranquillité, la République ou l’identité nationale. À force d’être désignés comme problème, ces corps finissent par être perçus comme porteurs d’un trouble avant même d’avoir agi, et l’espace commun devient alors moins un espace partagé qu’un lieu travaillé par les affects racistes qui le traversent.
Il faut aussi nommer la dimension institutionnelle de ce climat. Lorsque des responsables politiques reprennent des formules qui stigmatisent publiquement des pratiques associées aux musulmans, et que la question du voile devient l’un des lieux récurrents où se rejoue cette mise en suspicion, il ne s’agit pas seulement d’un débat sur la laïcité, le sport ou l’ordre public. Il s’agit d’une manière d’installer certains corps dans un régime de suspicion permanente. La phrase de Bruno Retailleau, « Vive le sport, et donc à bas le voile », prononcée lors d’un rassemblement présenté comme dirigé contre l’islamisme, appartient à cette atmosphère où la lutte affichée contre un ennemi idéologique tend à se rabattre sur des corps réels, très souvent féminins, auxquels s’imposent des injonctions contradictoires et impossibles quant à leur présence : être là sans trop apparaître, appartenir sans que les signes de cette appartenance puissent devenir immédiatement suspects. [16] Ce type de parole n’explique pas Espaly. Il participe au monde dans lequel Espaly devient lisible.
La prudence est ici indispensable. Il ne s’agit pas de mélanger tous les faits, ni de faire d’un événement local le simple symptôme d’une totalité indistincte que l’on nommerait « racisme français ». Il faut au contraire comprendre comment des scènes différentes peuvent se répondre sans se confondre. L’attaque verbale contre un signe religieux, le soupçon médiatique dirigé vers les quartiers populaires, les discours d’expulsion visant les étrangers ou les propos qui reconduisent l’hostilité envers les Noirs et les Arabes, n’ont pas la même forme ni la même histoire. Mais ces registres peuvent converger dans une même production de l’indésirable, lorsque des groupes distincts sont constamment ramenés à une menace commune ou à une présence qu’il faudrait contenir. Le « climat d’autorisation » ne réside donc pas dans l’identité des discours, mais dans leur effet commun sur la perception des corps. Il rend plus facile de croire que certains sont de trop.
Cette hiérarchisation se manifeste aussi dans la manière dont les racismes sont reconnus, commentés, mobilisés ou relativisés. La lutte contre l’antisémitisme est nécessaire et ne saurait être opposée à la lutte contre les autres formes de racisme. Mais elle peut être instrumentalisée lorsqu’elle sert à disqualifier les paroles antiracistes qui nomment le racisme anti-Noirs, anti-Arabes ou antimusulman - ou encore, bien évidemment, toutes critiques émises à l’encontre de l’État d’Israël - comme si la reconnaissance d’une violence devait nécessairement en concurrencer une autre. L’enjeu n’est pas d’établir une comptabilité des douleurs, mais de refuser le régime politique qui distribue différemment la crédibilité des victimes. Une société qui prétend combattre tous les racismes doit pouvoir reconnaître chacun d’eux dans sa structure propre, sans demander à certaines victimes d’attendre, de préciser, de prouver davantage, ou de ne pas troubler l’ordre des indignations légitimes.
C’est pourquoi certaines séquences politiques récentes doivent être évoquées avec exactitude. Lorsqu’une minute de silence est observée à l’Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque, avant que les révélations sur son profil néonazi et antisémite ne provoquent un embarras public, l’enjeu n’est pas de tirer de cette seule séquence une conclusion générale sur l’État, mais de comprendre ce qu’elle révèle de la rapidité avec laquelle certaines figures peuvent être publiquement honorées, puis de la gêne institutionnelle qui surgit lorsque cette reconnaissance apparaît rétrospectivement intenable. [17] L’institution peut se tromper, rectifier, assumer ou se justifier, mais ces gestes ne se valent pas pour ceux qui constatent, dans le même temps, la lenteur ou la prudence extrême avec laquelle d’autres violences sont qualifiées. Le problème n’est donc pas seulement la faute ponctuelle. Il est dans la distribution politique des évidences.
Cette distribution apparaît fortement à Espaly-Saint-Marcel. Les enfants disent la peur, le père affirme avoir signalé les injures, des témoins rapportent des propos racistes, des associations interviennent, une vidéo circule où le mis en cause revendique sa fierté d’être raciste, et pourtant le caractère racial de la scène semble encore devoir faire l’objet d’un travail supplémentaire pour être inscrit comme tel. C’est précisément cela que ce climat de permission raciste rend possible, non seulement le geste, mais aussi la difficulté à nommer le geste sans en dissocier les éléments. Le racisme peut être visible et audible, puis rester malgré tout difficile à recevoir comme principe organisateur de la violence. Il devient un élément à part, une qualification différée, une enquête distincte, presque une couche seconde déposée sur l’événement.
Il ne faut donc pas séparer trop vite le climat politique du travail procédural. Le climat d’autorisation prépare la scène en rendant certains corps chassables, mais il prépare aussi sa minoration possible, parce qu’une société habituée à entendre parler de ces corps comme de problèmes éprouve plus difficilement la violence qui les vise comme scandale absolu. Là où d’autres enfants auraient peut-être été spontanément reconnus comme victimes sans reste, ceux d’Espaly doivent entrer dans une bataille pour la qualification de ce qu’ils ont vécu. Leur peur doit être rendue lisible, leur parole reprise, l’injure consignée, et le lien entre l’arme et le racisme défendu contre la séparation qui menace de le dissoudre.
L’autorisation dont il est question n’est donc pas seulement celle qui précède l’arme. Elle continue après elle, dans les formes mêmes de la réception publique et institutionnelle de la violence. Elle se manifeste lorsque l’on parle d’un voisin excédé plutôt que d’un ordre raciste d’expulsion, lorsque le bruit des enfants devient le contexte explicatif d’une menace armée, lorsque l’injure est séparée du tir comme si l’une ne donnait pas à l’autre sa cible et son sens. Elle travaille la scène avant le geste en rendant certains corps disponibles à la chasse, puis après le geste, lorsqu’elle complique la reconnaissance de cette chasse sous son nom.
Ainsi, le climat d’autorisation raciste n’est pas un décor extérieur à l’affaire d’Espaly-Saint-Marcel. Il est la condition atmosphérique dans laquelle l’événement devient possible, puis discutable. Il ne remplace pas l’analyse du geste, mais l’oblige à remonter vers ce qui, dans la langue publique, dans les institutions, dans les médias et dans les habitudes sensibles du pays, rend certains enfants moins immédiatement protégés par leur enfance. À Espaly, un homme est mis en cause pour avoir tiré à proximité d’enfants. Mais ce que la scène révèle dépasse l’homme et le tir. Elle montre un pays où certains enfants peuvent être perçus comme déjà trop présents, puis contraints, une fois menacés, de faire reconnaître que cette menace avait une orientation raciale.
Après la scène du jeu interrompu, après la carabine, après l’injure rapportée et la peur des enfants, une autre scène commence, moins visible mais tout aussi décisive, celle où l’événement doit entrer dans les formes de l’institution. Il ne suffit pas qu’une violence ait eu lieu pour qu’elle soit reconnue dans ce qui la constitue. Il faut encore qu’elle soit dite, reçue, transcrite, qualifiée, puis transmise dans un dossier dont les catégories ne recueillent jamais le réel sans le transformer. C’est à cet endroit que la question de l’archive devient centrale, non comme simple conservation de ce qui s’est passé, mais comme lieu d’une lutte autour de ce qui aura officiellement eu lieu.
La plainte n’est donc pas seulement le prolongement administratif de la scène. Elle en devient une seconde épreuve, puisque ce que l’enfant a vu, ce que le père rapporte, ce que les témoins disent avoir entendu et ce que les associations signalent doivent passer par une langue institutionnelle qui dispose de ses propres seuils de recevabilité. Or cette langue n’est jamais neutre. Elle peut accueillir ce qui lui est confié, mais elle peut aussi le réduire en séparant ce qui, dans l’expérience vécue, formait une seule violence. Lorsque l’arme est d’abord retenue comme violence avec arme, tandis que les injures racistes donnent lieu ensuite à une enquête distincte, il ne s’agit pas seulement d’un agencement procédural. C’est une manière de répartir l’événement entre plusieurs régimes de lisibilité.
C’est cette répartition qu’il faut interroger. Dans la scène vécue par les enfants et par les familles, si les propos racistes rapportés ont bien été tenus, l’arme et l’injure ne sont pas deux faits parallèles. L’injure ne vient pas commenter la menace après coup, comme une parole honteuse mais secondaire. Elle en donne l’adresse, elle désigne ceux que l’arme menace et ce que l’on veut faire partir. Elle transforme une violence de voisinage en opération d’expulsion raciale. Dès lors, traiter l’arme d’un côté et l’injure de l’autre risque de briser ce qui fait la structure politique de la scène, car l’arme matérialise l’injure tandis que l’injure oriente l’arme.
Ce risque est d’autant plus grave que l’affaire d’Espaly-Saint-Marcel est travaillée par une contestation portant sur l’inscription même des propos racistes. Le père de l’un des enfants affirme que ces propos avaient été signalés dès le dépôt de plainte, mais qu’ils n’auraient pas été retranscrits dans leur pleine dimension, tandis que le parquet a indiqué devoir faire le point sur les conditions de cette première audition. Ce point ne relève pas d’un détail périphérique. Il touche au cœur de ce que l’on peut appeler l’archive disputée du tort, c’est-à-dire le moment où la mémoire de l’événement cesse d’appartenir seulement à ceux qui l’ont subi pour être reprise par l’écriture institutionnelle, avec le risque d’y être reformulée, appauvrie ou déplacée. [18]
L’archive disputée du tort désigne donc cette zone où l’événement n’est pas encore stabilisé comme fait public, où plusieurs récits s’affrontent, où la parole des victimes doit lutter pour ne pas être absorbée dans une version appauvrie de ce qu’elles ont vécu. Il ne s’agit pas seulement de savoir si la plainte a été correctement enregistrée, même si cette question est évidemment décisive. Il s’agit de comprendre que l’écriture policière et judiciaire produit une forme de réalité. Ce qui n’y figure pas, ou ce qui n’y figure qu’après coup, n’a pas la même force. Ce qui y est séparé, isolé ou renvoyé à une enquête distincte ne travaille plus l’événement de la même manière. Le dossier n’est pas le miroir de la scène. Il en est une traduction, et toute traduction peut déplacer le centre de gravité de ce qu’elle prétend restituer.
C’est pourquoi la prudence judiciaire, nécessaire lorsqu’elle distingue ce qui est établi de ce qui reste à vérifier, peut devenir politiquement problématique lorsqu’elle suspend la reconnaissance de la structure raciale de l’événement. Il ne s’agit pas de demander à l’institution de renoncer à l’établissement des faits. Il s’agit de refuser que l’exigence probatoire se transforme en soupçon supplémentaire porté sur ceux qui disent avoir subi une violence raciste. Lorsque des enfants et leurs proches doivent revenir, insister, compléter leur parole et obtenir l’appui d’associations pour que le racisme soit enfin inscrit comme élément de l’affaire, la procédure ne se contente plus de vérifier, mais fait peser sur les victimes une charge supplémentaire, celle de rendre visible ce que la scène, pour elles, avait déjà rendu indissociable.
C’est ici que peut apparaître une forme d’assignation à l’illisibilité raciale. L’expression ne signifie pas que le racisme serait simplement effacé ou nié de manière frontale. Elle désigne un mécanisme plus trouble, par lequel le racisme, même lorsqu’il est rapporté, doit encore franchir une série de seuils pour devenir intelligible dans la langue de l’institution. Il peut être entendu comme injure, comme parole séparée, comme fait à examiner ensuite, mais non immédiatement comme ce qui structure l’acte, oriente la menace et produit la frontière. Les victimes ne doivent donc pas seulement dire ce qu’elles ont subi, elles doivent encore obtenir que cette violence soit entendue pour ce qu’elle est : une violence raciale.
Cette assignation à l’illisibilité ne relève pas seulement d’une erreur possible de transcription. Elle appartient à un régime plus large dans lequel le racisme anti-Noirs, anti-Arabes ou antimusulman est souvent sommé de se prouver au-delà de lui-même. Il ne suffit pas toujours qu’une injure soit rapportée, qu’un ordre d’expulsion soit entendu, qu’une vidéo montre une revendication raciste ou encore qu’un climat local soit décrit par des habitants. Il faut encore que ces éléments soient reliés à la scène comme ce qui lui donne sa structure. Le racisme doit se montrer davantage que les autres dimensions de la violence pour être admis comme principe organisateur, alors même qu’il fonctionne précisément en se déposant dans les gestes, les perceptions et les manières de dire qui rendent certains corps expulsables.
Le droit, dans cette affaire, n’est donc pas extérieur à la violence qu’il doit juger. Il intervient après elle, mais il la reconfigure. [19] Il transforme une scène en faits, des faits en qualifications, des paroles en éléments recevables ou discutables, un traumatisme en certificat, une expérience en dossier. Cette transformation est nécessaire à toute procédure, mais elle devient problématique lorsque la forme juridique fragmente ce qui faisait l’unité politique de l’événement. Le droit peut alors reconnaître la violence tout en affaiblissant la manière dont elle a été vécue, comme s’il pouvait y avoir d’abord un tir, puis seulement ensuite, séparément, la question de savoir si ce tir s’inscrivait dans une scène raciale.
C’est dans cette zone trouble entre violence et droit que l’affaire d’Espaly prend une portée plus large. La police et la justice ne sont pas seulement appelées à constater un événement. Elles participent à la production de sa vérité publique. Elles déterminent ce qui sera nommé, ce qui sera joint ou séparé, ce qui sera reconnu comme central ou maintenu à la marge. Lorsqu’une famille conteste la manière dont sa parole a été enregistrée, elle ne conteste pas seulement une formulation. Elle conteste le devenir public du tort. Elle refuse que l’événement soit amputé de ce qui, pour elle, en constitue le cœur.
Il faut alors entendre la plainte comme un lieu de conflictualité politique. Porter plainte, dans une affaire de violence raciste, ce n’est pas seulement demander réparation à l’institution. C’est exposer son récit à une machine de qualification qui peut le confirmer ou le défaire. C’est entrer dans une langue où les mots doivent changer de statut pour produire des effets, où la peur doit devenir préjudice, où l’injure doit devenir élément constitutif, où l’ordre de partir doit être reconnu comme un geste d’expulsion raciale. La plainte est donc à la fois une demande de reconnaissance et un risque de dépossession, car ce qui a été vécu ne revient jamais intact de son passage dans l’appareil qui le traduit.
Cette dépossession est d’autant plus sensible que les victimes sont des enfants. Leur parole est déjà prise dans une asymétrie puisqu’elle doit être recueillie, portée par des adultes, confrontée à la version du mis en cause, puis intégrée dans un ordre de preuve qui ne lui accorde pas spontanément toute sa force. Si l’enfant dit avoir eu peur, si son père rapporte son choc et si les mots racistes sont répétés, tout cela doit encore être rendu recevable. Si la violence initiale a déjà fragilisé l’enfant dans son rapport au monde, la procédure risque ensuite de fragiliser sa parole dans son rapport à la vérité publique.
C’est pourquoi l’archive disputée du tort ne concerne pas seulement le passé immédiat de la scène mais aussi l’avenir de ce qui pourra être dit d’elle. Selon la manière dont les faits seront inscrits, Espaly-Saint-Marcel pourra être ramené à l’image d’une altercation armée entre un voisin excédé et des enfants bruyants, ou apparaître comme une scène de chasse raciale où des enfants ont été sommés de quitter symboliquement l’espace commun. Ces deux récits ne se distinguent pas seulement par leur degré d’indignation, ils engagent deux façons de produire le monde. Dans le premier, le racisme demeure un élément incertain ou périphérique ; dans le second, il est reconnu comme ce qui donne à la violence sa forme, son adresse et sa portée.
La lutte porte donc sur le nom même de l’événement. Nommer ne signifie pas enfermer les faits dans une certitude militante qui se substituerait à l’enquête. Nommer signifie empêcher que l’enquête, au nom de sa prudence, efface la structure qui rend les faits intelligibles. Il faut tenir ensemble l’exigence de vérification et l’exigence de pensée, afin que la rigueur ne devienne pas neutralisation et que la pensée ne se défasse pas dans l’imprécision.
L’archive disputée du tort est ainsi le lieu où se vérifie une dimension essentielle de la violence raciste contemporaine. Celle-ci ne se joue pas seulement dans l’acte qui atteint les corps, mais aussi dans les conditions de son enregistrement. Elle ne s’épuise pas dans l’injure, le tir ou la peur, puisqu’elle se prolonge dans la difficulté à faire reconnaître que ces éléments appartiennent à une seule scène. À Espaly-Saint-Marcel, la procédure ne vient donc pas simplement après la chasse. Elle devient le lieu où se décide si cette chasse pourra être dite comme telle, ou si elle sera divisée entre une violence armée et un racisme séparé, devenu presque secondaire parce qu’il aura été traité ailleurs, plus tard, autrement.
Reste alors à revenir vers l’enfant, non pour faire de lui une figure abstraite de l’innocence, ni pour refermer le texte sur une émotion qui dispenserait de penser, mais parce que c’est depuis son expérience que la scène retrouve sa mesure la plus exacte. Ce que voit l’enfant, ou ce qu’il comprend après coup de ce qu’il a vu, ne se réduit pas à la présence d’un adulte armé, à une fenêtre, une carabine ou la possibilité d’un projectile. Il voit le monde familier se modifier sous ses yeux, découvre qu’un lieu où il jouait peut devenir un lieu où il est visé, que le voisinage peut contenir une hostilité armée, que l’espace commun n’est pas donné une fois pour toutes, mais peut se fermer soudain sur certains corps sous la forme d’un « dehors » armé.
Ce savoir n’est pas un savoir théorique, car il s’inscrit dans le corps avant même de devenir une pensée. L’enfant n’a pas besoin de nommer la frontière pour en éprouver le surgissement. Il lui suffit de sentir que le même lieu n’est plus tout à fait le même, que le dehors proche de l’immeuble ne se laisse plus habiter avec la même confiance, que le trajet du jeu à la maison, qui semblait relever d’une continuité ordinaire, s’est chargé à présent d’une mémoire pleine de menace. Il n’est pas nécessaire qu’une blessure soit visible pour que quelque chose ait été atteint. La violence raciste ne frappe pas seulement lorsqu’elle laisse une trace sur la peau. Elle frappe aussi lorsqu’elle transforme la manière dont un enfant traverse un lieu, entend une voix, reconnaît une fenêtre, ou revient vers un espace où il a appris que sa présence pouvait être contestée par une arme.
Il faut donc refuser de reléguer la peur au rang de conséquence psychologique, comme si l’événement véritable se limitait au tir et comme si ce qu’il produit dans l’enfant n’appartenait déjà plus à la scène. La peur fait partie de l’événement parce qu’elle est l’une des formes par lesquelles celui-ci se prolonge dans le temps. Elle ne demeure pas enfermée dans l’instant où les enfants courent ou se figent. Elle accompagne le retour au quartier, trouble le sommeil, modifie la manière de regarder désormais le pied de l’immeuble. Elle donne à l’espace une profondeur nouvelle, non celle d’un monde plus riche, mais celle d’un monde moins sûr, où le familier conserve la possibilité de son retournement.
Ce que voit l’enfant, dès lors, n’est pas seulement la violence d’un homme, mais une distribution inégale de la protection. Il comprend, avant même de pouvoir le formuler ainsi, que tous les enfants ne sont pas également garantis par leur enfance, et que certains apprennent plus tôt que d’autres la fragilité de leur droit à être là. Ce que l’on appelle ici enfance désenfantisée trouve son point le plus sensible dans cette découverte. L’enfant reste enfant, mais il est contraint de rencontrer une vérité que l’enfance devrait ne pas avoir à porter, celle d’un monde où la couleur supposée, le nom ou l’origine assignée peuvent précéder le jeu et le rendre suspect. Il découvre que le simple fait d’être là peut déjà suffire à être sommé de disparaître.
Il ne s’agit pas de faire de cet enfant un pur témoin, comme si son expérience devait seulement confirmer une thèse déjà construite. Il faut au contraire comprendre que son regard déplace la thèse elle-même. Là où l’adulte analyse un dispositif, l’enfant éprouve une cassure. Là où le droit distingue les qualifications, l’enfant a vécu une scène. Là où l’espace public discute la prudence des mots, lui a rencontré l’unité brutale de l’arme, de l’injure rapportée et de l’ordre de partir. C’est cette unité qu’il faut préserver contre les formes de fragmentation qui menacent de l’appauvrir, non pour substituer l’émotion à l’enquête, mais pour rappeler que l’enquête ne devrait pas perdre ce que l’expérience a tenu ensemble.
Ce point rejoint les textes précédents que nous avons consacrés aux différentes formes que prennent les violences policières sans les répéter. [20] Dans chacun d’eux, il fallait affronter une même difficulté, celle de maintenir le nom du tort contre les forces qui le déplacent, l’atténuent ou le dispersent. Nahel, Aly, Bilal, Alexandre ne forment pas une série homogène où les situations seraient interchangeables, car chaque scène a sa topologie propre, son régime de violence et sa manière d’effacer ce qu’elle produit. Mais toutes obligent à interroger ce qui arrive lorsqu’un corps exposé doit encore lutter pour que l’exposition dont il a fait l’objet soit reconnue comme telle. Espaly ajoute à cette constellation une figure singulière, celle d’enfants très jeunes, menacés non par un agent officiel de l’État, mais par un voisin qui s’est cru autorisé à exercer sur l’espace commun une souveraineté raciale de proximité.
La singularité d’Espaly tient donc à ce déplacement. La violence première vient d’un civil, mais elle fait apparaître une continuité plus profonde entre racisme ordinaire, police privée du seuil et traitement institutionnel du tort. Le voisin armé prétend décider qui peut demeurer au pied de l’immeuble, puis la procédure doit ensuite décider comment cette prétention sera nommée. Entre ces deux moments, l’enfant est pris deux fois. Il l’est dans l’espace du quartier, où sa présence est désignée comme excessive, puis dans l’espace de la qualification, où l’unité de ce qu’il a vécu risque d’être divisée. L’affaire commence donc par un jeu interrompu, mais elle se poursuit dans la lutte pour que cette interruption soit comprise comme une scène de racisme armé et non comme une simple querelle aggravée par une arme.
Ce que voit l’enfant, enfin, c’est peut-être ce qu’une société préfère souvent ne pas voir. Il voit que la frontière n’est pas seulement au bord des États, dans les lieux de passage contrôlé ou dans les dispositifs qui administrent les exils. Elle peut surgir au pied d’un immeuble, là où le monde semblait trop proche pour devenir frontière. Il voit que le commun n’est pas seulement un principe politique, mais une expérience fragile qui se défait dès qu’un voisin prétend y distribuer les droits de présence selon une ligne raciale. Il voit que la chasse n’a pas besoin d’un territoire lointain pour se déployer, car il suffit que certains corps soient rendus chassables pour que le terrain de jeu devienne terrain de menace, et de chasse.
Rien ne serait plus dangereux, dès lors, que de refermer l’affaire sur l’individualité du mis en cause, comme si un homme raciste avait seulement fait irruption dans un espace par ailleurs intact. L’espace n’était pas intact. Il était déjà traversé par des lignes de soupçon, par des discours qui rendent certaines présences plus contestables, par des institutions qui peuvent hésiter à reconnaître le racisme comme une structure profonde de l’événement. La scène d’Espaly rend cela visible parce qu’elle condense ce qui, d’ordinaire, demeure plus diffus. Elle montre comment un enfant peut être transformé en intrus, comment un voisin peut se rêver gardien du seuil, comment une procédure peut séparer ce que la violence avait uni, et comment le monde commun peut se défaire à l’endroit même où il semblait le plus ordinaire.
Il faut donc revenir au pied de l’immeuble, non comme à un décor, mais comme au lieu où se noue la question politique. Des enfants jouaient. Cette phrase, dans sa simplicité, doit rester au centre du texte, car elle dit ce que la violence a interrompu et ce que la pensée doit restituer. Elle ne désigne pas une innocence hors du monde, mais un usage du commun que le racisme a voulu rendre illégitime. Ce que l’enfant voit, c’est que ce commun peut lui être retiré. Ce que le texte doit faire entendre, c’est qu’un tel retrait n’est jamais seulement local ou accidentel, puisqu’il engage une société entière dans sa manière de reconnaître certains enfants comme pleinement présents dans le monde qu’ils habitent.
La chasse à l’enfant commence lorsque cette présence devient contestable. Elle se poursuit lorsque l’ordre de partir trouve une arme pour s’énoncer. Elle se prolonge encore lorsque le nom racial de la violence doit être arraché à la procédure. C’est pourquoi Espaly-Saint-Marcel ne peut pas être traité comme un fait divers de plus. C’est une scène où se dévoile la manière dont le racisme produit l’espace, retire à certains enfants la protection même de l’enfance, puis dispute jusque dans l’archive le nom du tort. Dire cela n’est pas conclure l’affaire avant la justice. C’est refuser que la justice commence par désassembler ce que la scène a rendu politiquement indissociable.
Espaly-Saint-Marcel ne désigne pas seulement le lieu d’une agression présumée, ni le théâtre d’un affrontement entre plusieurs versions des faits. Ce nom désigne désormais une scène où le racisme apparaît dans l’une de ses opérations les plus concrètes, lorsqu’il produit un espace, transforme des enfants en corps chassables, puis contraint ceux qui ont subi la violence à lutter pour que celle-ci soit reconnue sans séparer ce que la scène a tenu ensemble. Ce qui s’est joué au pied de l’immeuble ne relève donc pas seulement de l’apparition d’une arme dans un quartier populaire, mais d’un partage plus profond, par lequel des enfants qui jouaient se sont trouvés renvoyés à une origine supposée et à une présence jugée excessive dans un lieu où ils avaient pourtant pleinement le droit d’être.
La chasse à l’enfant commence là, au moment où l’espace commun cesse d’accueillir certaines présences comme allant de soi. Elle commence lorsque le jeu devient suspect, lorsque le dehors partagé se trouve soumis à une prétention de contrôle, lorsque l’injure ne se contente plus de blesser mais cherche à produire une frontière autour de ceux qu’elle vise. L’arme ne surgit alors pas comme un objet isolé. Elle donne une puissance matérielle à une assignation qui la précède, celle qui fait de certains corps des corps moins protégés dans leur droit à apparaître.
C’est pourquoi il fallait refuser de séparer trop vite l’arme et l’injure, comme si l’une appartenait au domaine des faits matériels et l’autre à celui des paroles secondaires. Si les propos racistes rapportés sont établis, ils ne viennent pas après la violence. Ils la situent, lui donnent son sens, et transforment le geste en scène d’expulsion. Les dissocier revient à appauvrir ce que les enfants et leurs proches semblent avoir vécu comme une seule scène, où la menace physique et la sommation raciale de disparaître formaient une même attaque contre leur présence.
La procédure devient dès lors un second lieu de conflit. Elle ne vient pas simplement après les faits pour les recueillir dans une forme neutre, puisqu’elle les traduit dans ses propres catégories et peut, ce faisant, reconnaître le tort ou en déplacer le centre. Lorsque le racisme doit être ajouté, complété, réinscrit, lorsqu’il doit passer par une enquête distincte pour être admis comme élément de l’affaire, ce n’est pas seulement un délai technique qui se joue, mais la possibilité même de nommer la violence dans sa structure. L’archive disputée du tort commence dans cet écart entre ce qui a été vécu et ce que l’institution accepte d’abord de retenir.
Il ne s’agit pas de conclure avant la justice, ni de substituer à l’enquête une certitude qui n’aurait plus besoin de preuves. Il s’agit de tenir ensemble l’établissement rigoureux des faits et l’exigence de ne pas désarmer politiquement la scène. Une justice véritable ne peut pas réduire le racisme à un supplément verbal. Elle doit accepter de le penser comme ce qui organise la menace et lui donne son sens.
Ce que voit l’enfant, dans cette scène, est peut-être ce qu’une société refuse souvent de voir. Il voit que la frontière peut surgir là où il n’y avait qu’un terrain de jeu, que le voisinage peut devenir un lieu d’exposition, que l’enfance elle-même ne protège pas toujours ceux que le racisme perçoit d’abord comme des corps à expulser. Ce savoir s’attache à un lieu, à la possibilité de revenir ou non jouer au même endroit, à cette expérience terrible par laquelle le monde commun cesse d’être immédiatement habitable.
C’est en cela qu’Espaly-Saint-Marcel rejoint les autres scènes du tort sans se confondre avec elles. Elle ne répète pas Nahel, Aly, Bilal ou Alexandre Georges. Elle déplace la question vers un autre lieu, celui où le racisme civil se croit autorisé à exercer une police privée du commun, avant que l’appareil institutionnel ne décide comment cette violence pourra être nommée. Le fil qui relie ces scènes n’est pas l’identité des faits, mais la lutte pour que ce qui a eu lieu ne soit ni diminué, ni dispersé, ni rendu méconnaissable.
Dire la chasse à l’enfant, ce n’est donc pas céder à une formule excessive. C’est nommer le moment où le racisme franchit une limite en traitant des enfants comme des corps expulsables, puis en obligeant leurs proches à faire reconnaître que cette expulsion avait une structure raciale. C’est dire que la frontière n’est pas seulement au bord du territoire, mais qu’elle peut apparaître au pied d’un immeuble, dans le voisinage le plus proche, là où le monde commun devrait se transmettre aux enfants sous la forme simple du jeu. C’est enfin rappeler que la justice ne consistera pas seulement à juger un homme, mais à reconnaître ce que cette scène dit d’un pays où certains enfants doivent encore prouver qu’ils ont le droit d’être là.
« En tonnes, vous m’entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes. » [21]
Sylvain George






