La bande à « Balance ton Claude »

L’ affaire Thélyson Orélien, le technofascisme et Pierre-Edouard Stérin

paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

Nous avons déjà longuement abordé les ressorts de l’« affaire Thélyson Orélien » dans nos pages (nous renvoyons, entre autres, à cet excellent texte de Jean Claude Noel). L’enquête qui suit porte sur ses délateurs, la bande à « Balance ton Claude » du nom du compte X à l’origine de la polémique. On y découvre que l’affaire Thélyson Orélien, est un double écran de fumée qui masque une convergence d’intérêts, financiers, idéologiques et géopolitiques, entre l’industrie de l’IA, les libertariens de la Silicon Valley, les christo-fascistes de l’administration Trump, et leurs imitateurs bien-de-chez-nous.

« Démarche complètement apolitique », « lanceur d’alerte », anonymat nécessaire pour éviter les attaques ad hominem… Toutes ces auto-justifications offertes par la bande à « Balance ton Claude », qui est derrière la polémique Thélyson Orélien, servent à ripoliner une opération idéologique, menée par un groupe de jeunes « libéraux-conservateurs » (doux euphémisme), très actifs dans l’espace médiatique, depuis les colonnes du Figaro, et les fabriques à propagande du projet Périclès. En outre, ces alarmes hypocrites s’inscrivent dans les récits IApocalyptiques déployés par l’industrie pour faire gonfler investissements publics et privés. Une bulle profitant surtout aux nouveaux technoligarques, qui sont prêts à jeter la démocratie et l’humanité entière dans le chaudron de la valorisation et de la domination sans partage.

Les problèmes posés par la rédaction IAssistée cachent une autre forme d’imposture : les allégations de neutralité politique répétées par la bande à « Balance ton Claude ». Une fine équipe, composée de cinq membres, d’après le premier accusateur anonyme sorti du bois [1], et qui n’a pas eu droit à la même attention que Thélyson Orélien.

« Notre démarche était complètement apolitique [2]  », déclarait ainsi Samuel Fitoussi dans Le Point, après avoir tombé le masque. Pourtant, le profil de nos Claudettes risque d’affoler votre détecteur à bullshit. Pas besoin du logiciel Pangram, vous allez voir, pour confondre ces immenses tartufes, présentés comme des « lanceurs d’alerte ayant l’amour de la vérité chevillé au coeur et dénonçant les impostures intellectuelles [3] ».

Samuel Fitoussi

Commençons par vous donner une idée de l’honnêteté intellectuelle de M. Fitoussi. Quelques heures après avoir lancé la polémique sur le livre de Thélyson Orélien depuis le compte X « Balance ton Claude » (encore anonyme à ce moment-là), le chroniqueur du Figaro intervient sur Radio J, où il déclare : « comme aujourd’hui, le RN n’est pas un parti particulièrement violent ou antisémite ou quoi que ce soit, [renvoyer dos à dos les extrêmes] c’est en fait banaliser la dangerosité de cette gauche pro-Hamas... »

La journaliste lui fait alors remarquer que l’extrême-droite est quand même « très proche de l’AfD, un parti néo-nazi ». Réponse de Samuel Fitoussi : « J’ai beaucoup de critiques à l’égard de ces partis. Pour le RN, par exemple, je les trouve étatistes, socialistes, relativement incompétents […] mais je pense qu’il faut reconnaître que les choses ont évolué, que le RN n’est plus le RN d’il y a 30 ans, et c’est même plus le RN d’il y a dix ans, qui voulait sortir de l’Union européenne, et c’est plus le RN antisémite [4] ». L’amour de la vérité chevillé au cœur, on vous dit.

Par ailleurs, l’intérêt de M. Fitoussi pour les implications de l’IA générative n’est pas pure curiosité, étant donné qu’il travaille pour le fonds d’investissement FRST CAPITAL, spécialisé dans l’industrie naissante du machine learning (un des domaines informatiques que l’on trouve derrière la formule générique « IA », et dont les avancées ont notamment permis le développement des « grands modèles de langage » – ou LLM – comme le célèbre ChatGPT).

Incidemment, FRST CAPITAL est une ancienne filiale d’OTIUM CAPITAL, la holding de Pierre-Edouard Stérin, milliardaire christo-libertarien qui utilise ses gains pour financer un projet de conquête politique par l’extrême-droite, baptisé « Périclès » (pour Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes), et doté d’un budget de 150 millions d’euros [5].

Cerise sur le gâteau : FIRST CAPITAL n’investit pas seulement dans les « laboratoires d’IA », mais également dans la fabrique d’opinion, en produisant des sondages douteux sur la popularité d’Elon Musk ou l’attrait des Français pour un Pédégé de la République [6].

Samuel Fitoussi baigne dans l’ambiance de San Francisco, très bien décrite ici par Pierre Entremont, associé-fondateur de FRST CAPITAL :

« Ce qu’il se passe en ce moment à San Francisco est complètement dingue. Des gamins de 20 ans travaillent 18h par jour et dorment sous leurs bureaux pour arriver à l’AGI les premiers, tant ils sont persuadés - à tort ou à raison - que c’est le dernier moment pour “escape the permanent underclass” [échapper à la sous-classe humaine non-détentrice de capital qui serait privée de travail et de revenus par une automatisation généralisée] qui définira alors le reste de l’humanité. Des startups atteignent $100m de CA en 12 mois, $500m en 24. Plusieurs entreprises investissent des centaines de milliards par an pour grandir à des rythmes jamais vus, et prévoient de passer la barre des 10 000 milliards de valorisation prochainement. Les grands CEO, anticipant l’ère de l’abondance et de la fin du travail, appellent à en finir avec la pensée de la rareté et des jeux à sommes nulles pour se mettre à la hauteur de l’époque qui verra enfin la culture s’affranchir de la nature, après 2,5 millions d’années d’évolution humaine. Même les pessimistes sont optimistes. Les révolutions technologiques produisent parfois des bulles financières, concèdent-ils, mais l’explosion de la bulle IA ne sera d’après eux qu’un soubresaut de court-terme, négligeable à l’échelle de l’enjeu et du développement de l’humanité. [7] »

Voilà sans doute pourquoi, parallèlement à ses « alertes » sur la catastrophe du « slop » (production IAgénérée de qualité médiocre), qui ne sont qu’une variante des discours IApocalyptiques de l’industrie (voir à ce sujet l’article de Clément Pouré : « Pourquoi l’IA ne va pas tous nous tuer d’ici 10 ans...  »), M. Fitoussi diffuse les récits cornucopiens de la Big Tech. À l’image de cet extrait de chronique recommandée sur X : « Préserver la distinction entre l’humain et l’artificiel, ce n’est pas résister au progrès. Tout au contraire ! C’est préparer le monde d’après, dans lequel, après l’abondance matérielle et peut-être l’abondance cognitive, ce qui demeurera rare et précieux sera précisément la relation authentiquement humaine. [8] »

Rappelons enfin que Samuel Fitoussi avait tout intérêt à revendiquer la paternité de cette polémique pour hacker la rentrée littéraire, au bénéfice de son dernier livre (un recueil de ses chroniques publiées dans Le Figaro) sorti le 10 septembre. Quelques heures après le lancement de la polémique, qui continue d’enfler, il ne peut d’ailleurs s’empêcher de retouiter « Balance ton Claude » en faisant son auto-promo : « Ça me semble être un bon moment pour partager à nouveau l’article dans lequel j’étaye mon pronostic : bientôt, plus aucun humain n’écrira, et plus aucun humain ne lira. [9] »

Bref à ce stade, vous devez avoir une meilleure idée d’où parle notre première Claudette. Passons donc au deuxième membre du gang, qui est sorti de l’anonymat le 2 octobre, via une tribune publiée dans Le Grand Continent [10] (le 26 septembre, la revue dirigée par Gilles Gressani avait déjà publié une interview très complaisante de Samuel Fitoussi, signée Guillaume Erner [11]).

Pierre-Thomas Eckert

Pierre-Thomas Eckert est un habitué des tribunes FigaroVox. Sans surprise, le « chercheur en philosophie morale » s’y montre plutôt critique de... la gauche. Exemple : « Avec le cas Gérard Miller, la gauche morale découvre la différence entre la parole et les actes [12] ».

Suite à l’assassinat du militant d’extrême-droite américain Charlie Kirk, les discours de « certains penseurs de gauche radicale » inspirent encore à M. Eckert cette analyse : « Le consensus sur ce qui constitue une méthode violente est clair (l’atteinte intentionnelle directe à l’intégrité physique d’une personne sur la base de ses opinions) alors que le consensus sur ce qui constituerait une idée violente (une violence « symbolique » ou « systémique ») ne l’est pas du tout et est précisément l’enjeu du débat démocratique lui-même [13] ».

C’est ce qui s’appelle philosopher à coups de marteau ! Car, en vertu de cette distinction, on sortirait du champ de la violence officielle les violences physiques indirectes et les violences verbales qui sont pourtant bien définies dans le code pénal. Quid des propos racistes ou négationnistes ? De la provocation à la haine ? Leur caractère délictuel serait donc sujet à débat... ? Et que dire – puisqu’on parle ici d’IA – des suicides et des mass shootings possiblement encouragés par des « agents conversationnels » [14] [15] ? Et oui, Maître Eckert, c’est plus compliqué que ça, la différence entre la parole et les actes…

N’empêche, après la mort de Quentin Deranque, militant néo-nazi mort après avoir reçu les coups d’un groupe d’antifascistes qu’il était venu affronter en bande, Pierre-Thomas Eckert remet ça : « Avec le meurtre du jeune Quentin, commente-t-il sur X, on retrouve le même type de réactions de la part de la gauche intellectuelle que lors de l’assassinat de Charlie Kirk il y a quelques mois. [16] »

Et c’est retouité par qui... ? Samuel Fitoussi [17], qui martèle (notamment dans Le Figaro [18]) que « l’accusation de fascisme/nazisme remplit une fonction psychologique : elle délivre un permis de violence [19] ». Bref, nos deux jeunes gens sont bien prompts à monter au créneau quand la victime est d’extrême-droite...

Mais revenons à cette tribune parue dans Le Grand Continent. Pourquoi M. Eckert quitte-t-il l’anonymat ? Officiellement, c’est pour élargir le débat : « Même si j’ai beaucoup d’estime pour le travail de Fitoussi, écrit-il, je pense qu’il est important que le combat que nous menons contre la pollution de l’écriture par les contenus générés par IA soit aussi large et transpartisan que possible. Maintenant que le nom de Fitoussi a été ébruité dans la presse, je pense qu’il est préférable que le mien sorte également, afin que le grand public comprenne mieux certaines des autres motivations qui animent notre collectif.  »

Passons sur cette malheureuse fuite du nom de M. Fitoussi dans Le Figaro… Que sont ces « autres motivations qui animent  » la bande à « Balance ton Claude » ?

Aux questions soulevées par la polémique sur la « production littéraire » IAssistée ou « la qualité des échanges sur les réseaux sociaux » inondés de slop, Pierre-Thomas Eckert ajoute « le danger tout autant existentiel que l’IA fait peser sur la qualité de la production universitaire et académique ».

Tout cela ne va pas très loin. M. Eckert se contente de « recentrer le débat » sur le bon usage qui devrait être fait des LLM (pour « brainstormer » un peu, ça va). Il n’a rien à dire sur une autre controverse qui monte au sujet de l’éditorialiste d’extrême-droite Jules Torres, par exemple. Pourtant, le 25 septembre, Libération avance que « ces derniers mois, la production du journaliste habitué de CNews, également rédacteur en chef de ’l’Infiltré’, est écrite en très grande majorité avec l’intelligence artificielle, selon l’outil Pangram. Y compris les citations de ses interlocuteurs, presque tous anonymes. [20]  »

Le 30 septembre, Octave Bonnaud, rédacteur en chef de La Lettre, accuse encore Jules Torres de plagiats grossiers : « Après un intense ’teasing’ sur l’exclusivité de leurs infos, écrit M. Bonnaud sur X, Jules Torres et son équipe ne se sont pas fatigués : ils ont tout simplement plagié pas moins de 4 infos dévoilées par @lalettre_fr, sans aucune mention de leur provenance […] Pas besoin non plus de Pangram pour voir que l’article sur Emmanuel Grégoire est une légère reformulation de celui paru dans La Lettre 7 jours plus tôt ». Ces plagiats-là, manifestes, et l’usage répété de l’IA, attesté via Pangram, auraient-ils échappé à la vigilance de « Balance ton Claude »... ?

Pierre-Thomas Eckert ne dit rien non plus sur l’industrie financière qui alimente de manière cynique la bulle de l’IA, et qui se contrefout de la démocratie, comme du dérèglement climatique. Tant pis si Mistral AI aide Total à exploiter de nouveaux gisements d’hydrocarbures [21]. Qu’importe si les lobbyistes font pression pour échapper aux obligations environnementales [22] et mettre le holà sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre [23]. Eric Schmidt, l’ex-pédégé de Google qui investit à fond dans le supercalcul (il est actionnaire de Mistral AI, notamment), a raison : « De toute façon, nous n’atteindrons jamais nos objectifs climatiques. » Il vaut mieux « parier que l’IA résoudra le problème. [24] »

Dans le monde réel, les rendements agricoles chutent, les glaciers fondent à vue d’oeil… mais nos deux « lanceurs d’alerte » n’ont d’yeux que pour le slop. Et quand M. Eckert s’inquiète pour la recherche scientifique – qui était entravée par les marchands de doute et l’extrême-droite bien avant ChatGPT –, la climapocalypse passe au second plan [25].

Rien d’anormal pour des contributeurs du Figaro, où les climato-négationnistes trouvent encore de l’écho (Chantal Delsol, Bertrand Alliot [26]...) ? D’autant que le groupe Dassault a foutu le paquet sur l’IA dernièrement : drones de combat pour Dassault Aviation [27], « IA industrielle » développée main dans la main avec l’américain Nvidia pour Dassault Systèmes [28]…

Néanmoins, on s’étonne que des (ultra-)libéraux restent muets devant le viol systématique de propriétés intellectuelles, face au vol à échelle industrielle dont sont coupables les développeurs de LLM : Guillaume Lample, co-fondateur de Mistral AI, a ainsi piraté des millions de livres quand il travaillait chez Meta [29]. Même pratique chez Anthropic et Amazon [30] [31], qui scannnent désormais des millions de livres imprimés avant de les détruire, pour développer des modèles d’IA… Silence sur ce hold-up en grand. La destruction littérale de l’écrit n’est pas un crime, tant que la data paie.

Enfin, voilà pour notre deuxième Claudette. Il en reste trois dans le noir. Fort heureusement pour nous, Samuel Fitoussi est très bavard. Dans une interview chez Atlantico, le chroniqueur du Figaro fournit lui-même une liste de suspects : « il existe encore aujourd’hui dans le débat public des intellectuels brillants, dit-il, ils ont certes un certain âge, mais des jeunes semblent prendre la relève (Pierre Valentin, Pierre-Thomas Eckert, Robin Nitot, Marc le Chevallier, etc.) [32] » Ouvrons donc cette parenthèse !

Pierre Valentin

Qui est Pierre Valentin ? Et bien, malgré son jeune âge, M. Valentin a déjà produit 49 tribunes et entretiens FigaroVox... Dont un papier de mars 2022, co-signé par Samuel Fitoussi, et titré : « Sur les campus américains, hystérie sanitaire et wokisme s’embrassent [33] ». Une amitié d’écriture solide, puisque, quelques jours plus tard, MM. Valentin, Fitoussi et Nitot sortaient un ouvrage conjoint [34].

La chaîne YouTube de Pierre Valentin, « Transmission », créée en 2024, est une sorte d’annexe du Figaro. On y voit défiler : Eugénie Bastié, Paul Sugy, Chantal Delsol, Aziliz Le Corre, Alexandre Devecchio, Guillaume Perrault, Mathieu Bock-Côté, Samuel Fitoussi…

Par ailleurs, en creusant un peu sur X, on constate que M. Valentin signale du texte machinique, qu’il a détecté graĉe au « logiciel Pangram », le 1er juin 2026 [35]. Le compte « Balance ton Claude » est justement créé ce mois-là. Le 29 juillet, Pierre Valentin recommande encore aux « rédacteurs en chef perdus » d’utiliser « le logiciel (imparfait) Pangram [36] ». Un conseil visiblement oublié depuis que Jules Torres a été pris la main dans le slop…

Ajoutons que Pierre Valentin et Pierre-Thomas Eckert se connaissent, et tiennent des discours très semblables. « L’élargissement constant de la définition de la violence (’symbolique’, ’systémique’, ’sociale’) fait passer la violence bien réelle pour une simple riposte, avance ainsi M. Valentin sur Figaro TV. La jeune gauche conceptualise une sorte de ’légitime défense préventive’. » Et M. Eckert abonde : « Merci à l’ami @PierreValentin d’avoir formulé clairement cette idée, qui est vraiment centrale à toute culture démocratique digne de ce nom. J’avais tenté d’exprimer cette même idée en m’aidant de Karl Popper, dans une tribune pour le Figaro à l’occasion de la mort de Kirk. [37] »

Mais le soupçon qui pèse sur Pierre Valentin s’alourdit véritablement quand on découvre qu’il est la deuxième personne à retouiter l’accusation de « Balance ton Claude ». Oui, il retouite le message du compte anonyme avant Samuel Fitoussi. Et après... Robin Nitot ! Or, vu le peu d’abonnés du compte, à 16h39, ce 21 septembre 2026, il y a de fortes chances pour que MM. Fitoussi, Eckert, Valentin et Nitot soient de mèche. Ce qui viendrait compromettre un peu plus l’image « apolitique » de notre bande...

Pourquoi ? Parce que Pierre Valentin est une recrue de Périclès [38]. Et le projet de conquête extrême-droitier financé par Pierre-Edouard Stérin comporte un volet idéologique aux objectifs clarissimes : « imposer nos thèmes et en maîtriser la fenêtre d’Overton [...] Décrédibiliser et attaquer les idées adverses (réalité des faits/chiffres, shaming, procès) [39] ».

« Imposer nos thèmes  » ? L’IApocalypse, c’est fait. « Shaming » ? La polémique Thélyson Orélien, véritable bingo pour la droite et l’extrême droite, qui permet de ridiculiser d’un seul coup : « la gauche germanopratine [40] » (Pierre Valentin), « les intellectuels ’officiels’ [41] » (Pierre Entremont), « le logiciel antiraciste [42] » (Mathieu Bock-Côté), « les utilisateurs de Bluesky [qui ont] horreur de l’IA [43] » (Robin Nitot)…

Et si jamais vous pensez toujours que Thélyson Orélien a été ciblé sans arrière-pensée, laissez-moi mentionner cet autre personnage reçu par Pierre Valentin sur Transmission TV : Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l’Observatoire de l’Immigration et de la Démographie, une organisation spécialiste de la « réalité des faits/chiffres », qui émane, tenez-vous bien… de Périclès [44] !

Robin Nitot

Ce qui m’amène à notre premier retouiteur de « Balance ton Claude » : figurez-vous que Robin Nitot était journaliste et responsable des réseaux sociaux... au Figaro. Et ce, avant de rejoindre l’Observatoire Hexagone, une fabrique à statistiques et sondages tout droit sortie de... Périclès ! Jolie illustration de la perméabilité entre « libéraux-conservateurs » et extrême-droite christo-libertarienne.

Sur X, M. Nitot déplore lui aussi l’inondation de slop. « Encore 10 ans d’IA et tout débat nous paraîtra répugnant », écrit-il en mars 2026, au-dessus de ce cri du coeur poussé par un autre un internaute : « Envie de me crever les yeux en voyant défiler tous ces pavés de ’pensée politique’ générés par IA.  » (Eugénie Bastié commente : « STOP [45] »).

Robin Nitot alimente avec régal la polémique « Balance ton Claude », en tapant sur la gauche antiraciste (« La créolisation, c’est quand on a tellement de mal à écrire qu’on fait faire son livre par une IA. Mais si vous remarquez que c’est de l’IA, vous êtes raciste [46] »). Il se délecte de la découverte ultérieure des plagiats de Thélyson Orélien, puis de son retrait de la liste des prétendants au Goncourt, qui va libérer, dit-il, de l’espace médiatique pour la visite du Pape (« Fin du feuilleton de la semaine, on va pouvoir se concentrer sur la venue du Saint-Père en France [47] »).

Difficile de croire que c’est la seule détestation des impostures littéraires qui motive Robin Nitot. Sa ligne éditoriale est d’une remarquable cohérence, avant et après la polémique : le 20 septembre, par exemple, il partage une tribune FigaroVox accordée à Nicolas Pouvreau-Monti (de l’Observatoire Stérinien de l’Immigration et de la Démographie, rappelez-vous) qui s’intitule : « Les personnes d’origine extra-européenne pourraient devenir majoritaires en France après 2050 [48] » ; le 2 octobre, suite aux révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, il allume ce contre-feu de poubelle : « Mediapart aurait pu faire du mal à Bardella si LFI n’avait pas foutu le contre-feu aux lycées [49] ».

À combien on en est, là... ? Un, deux, trois, quatre... il manque un cinquième mousquetaire ! Allons voir le pedigree du dernier nom cité par Samuel Fitoussi...

Marc Le Chevallier

Marc Le Chevallier est un bon candidat : il a signé une demi-douzaine de tribunes FigaroVox…

En outre, le jeune chercheur en politique a travaillé pour l’Institut Thomas More et l’Institut des Français de l’Etranger, deux think tanks financés par le projet Périclès [50] [51]. Aujourd’hui, il collabore avec Nuances d’Avenir, une « mystérieuse association qui veut ancrer l’écologie à droite [52] », et qui est très liée avec ce même Institut Thomas More.

Ces deux organisations ont publié un rapport conjoint en septembre 2026. Ce qui fut l’occasion pour Marc Le Chevallier de clamer dans Le Figaro que « l’écologie doit réapprendre à aimer son territoire, en s’appuyant sur nos chasseurs et nos pêcheurs [53] ». Joli spin-off de Chasse, pêche, nature et tradition.

Néanmoins, soyons honnêtes : M. Le Chevallier est beaucoup moins actif sur X, et ne semble pas être intervenu publiquement dans la polémique Thélyson Orélien, comme MM. Valentin et Nitot. Il est donc logique de l’écarter de la liste des suspects. D’autant que nous devons parler de deux autres jeunes loups, qui militent depuis juillet pour un plan massif d’investissement dans l’IA...

Aymeric Roucher

Le premier s’appelle Aymeric Roucher. Il est ingénieur spécialisé en machine learning, et aime visiblement moucher les sloppeurs.

Invité début septembre sur la chaîne YouTube de Pierre Valentin, pour une émission intitulée « IA : jusqu’où peut-elle nous dépasser ? », M. Roucher déclare : « moi, ça me poserait un problème moral, en tout cas, de commencer à mettre des posts générés par IA, parce que j’ai l’impression que ça rompt un peu un contrat implicite qu’on a quand on poste quelque chose sur les réseaux d’authenticité. […] Souvent, je fais ça : quand je vois que quelqu’un a liké quelque chose et que c’était généré par IA, j’envoie un screenshot, ’pour info, c’est fait par IA’. Et souvent les gens tombent des nues. [54] »

Sur X, le 26 septembre, Aymeric Roucher balance effectivement un IAssisté : « Ce format ’grand pavé de slop’ de Brivael cartonne, écrit-il, parce que les gens likent en réalité une forme que les LLM ont appris à optimiser pour maximiser la préférence humaine […] Brivael, si tu penses vraiment que tes prompts ont de la valeur, tu devrais les poster directement ! Le passage à la moulinette de Claude pour ’étoffer’ (en réalité ’diluer dans des exemples cherry-picked avec plus ou moins de bonne fois pour coller à la thèse du prompt’), on peut le faire nous-même. [55] ».

Autre indice de potentielle appartenance à la bande à « Balance ton Claude » : le 12 mars 2026, Aymeric Roucher est reçu par Eugénie Bastié sur le plateau de Figaro TV, pour un programme baptisé « L’IA va-t-elle tuer la création ? [56] ».

L’ingénieur y confie déjà son irritation face au slop : « Sur Amazon, je regarde régulièrement où en sont les meilleures ventes des livres sur l’IA pour voir si le mien se place correctement. En fait, je suis très vexé de voir qu’il y a des bouquins qui sont, de manière criante, écrits par ChatGPT : Je vais vous apprendre à utiliser l’IA en 50 leçons, on voit quelques pages, ça ressemble vraiment à la réponse à un prompt […] c’est imprimé, les gens achètent ça, et il y a des centaines de commentaires qui disent c’est magnifique ».

Deux autres intervenants étaient là : Samuel Fitoussi, qui abonde dans le sens de M. Roucher (« Il y a des livres aujourd’hui, qui paraissent, où on reconnaît le style distinctif de ChatGPT, et il se trouve que ces livres-là sont extrêmement mauvais. »), et puis, un certain Raphaël Doan...

Raphaël Doan

Ce jeune énarque est également atteint de slopophobie. Le 9 avril 2026, M. Doan partage ainsi sur X un article de son blog, « Technoclassicisme », avec ce commentaire : « Pourquoi suis-je agacé par les posts écrits par IA qu’on voit partout sur Twitter, alors que je lis sans déplaisir les réponses de Claude aux questions que je lui pose moi-même ? Une brève réflexion sur la bonne manière de se servir des LLM quand on écrit en public [57]  ». Son camarade Roucher retouite.

Samuel Fitoussi partage, lui, ce passage : « Ensuite, ne jamais se servir d’un LLM pour faire plus long. Pourquoi faire tenir en dix paragraphes ce qui aurait pu tenir en un seul ? Au contraire, il faut s’en servir pour faire plus court, ce qui n’est pas toujours facile. Le temps des autres est précieux et il faut, si l’on est poli, tâcher de l’économiser. De toute façon, on a rarement beaucoup de choses intéressantes à dire d’un coup (la plupart des livres sont trop longs aussi)  ».

Et, au-dessus de l’extrait, M. Fitoussi précise : « Lu chez @raphaeldoan. Très juste. Il y a, chez ceux qui publient du slop IA de 50 lignes qu’ils auraient pu condenser en 10 lignes, un manque de savoir-vivre, un manque de respect pour leurs lecteurs. Ils transfèrent leur effort d’écriture sur notre temps de lecture. [58] » Raphaël Doan retouite (avec une citation de Pascal, tout de même) [59].

Il y a donc chez ces trois trentenaires (ou presque, Samuel Fitoussi est né en 1997) un même désamour du prompt paresseux, qui conduirait à la fin de « la civilisation de l’écrit [60] ». « Dans un monde où tout le monde écrit avec l’IA, plus personne ne voudra lire [61] », avertit ainsi Samuel, le 29 août, chez FigaroVox. Et, le 23 septembre, toujours chez FigaroVox, Raphaël reprend la même complainte : « Qui écrira et qui lira dans un monde où l’écriture n’est plus spécifiquement humaine ? [62] »

« Opération Prométhée »

Toutefois, la polémique Thélyson Orélien et les alertes sur le slop ne doivent pas éclipser le fond de l’affaire : tous ces jeunes gens militent pour des investissements gigantesques dans le supercalcul.

Au mois de juillet 2026, MM. Roucher et Doan (ainsi que deux autres larrons, l’ingénieur en machine learning Victor Storchan, et l’énarque Tristan Claret-Trentelivres) publient dans Le Grand Continent « une pièce de doctrine à l’attention du prochain président de la République et de ses électeurs », dans laquelle ils proposent une « Opération Prométhée » pour que « la France gagne la course à l’IA [63]. »

Qu’est-ce que c’est que cette « Opération Prométhée » ? Une sorte de plan Messmer, prévoyant une enveloppe de 620 milliards d’euros sur trois ans, pour bâtir les infrastructures matérielles et logicielles d’une IA « souveraine ».

Quel intérêt ? Et bien, selon ce document, « l’IA sera le principal moteur de l’économie à horizon 2030 ». Il n’y a qu’à voir : « l’IA est déjà aujourd’hui, et de très loin, le principal moteur de la croissance américaine. »

Cette croissance est-elle saine ? N’y aurait-il pas une toute petite bulle en formation ? Les acteurs investis dans cette hypercroissance ne sont-ils pas en train de recourir à des mécanismes financiers opaques rappellant les prémices de la crise des subprime [64]... ? Ces questions économiques ne semblent pas préoccuper nos promoteurs de l’IA.

Tous partagent les mêmes rêves de techno-croissance. En version gaullo-pompidolienne chez Aymeric Roucher, qui écrit sur Linkedin : « C’est une opportunité similaire à celle du nucléaire dans les années 1960. Elle est aussi coûteuse, et porte de semblables promesses de prospérité. » Dans une veine plus libertarienne chez Samuel Fitoussi, qui commente avec ironie le post du camarade Roucher : « Bravo ! J’ai toujours rêvé d’être ami avec un communiste [65] ».

Promesses de prospérité, d’un côté ; menaces existentielles, de l’autre. Car, au-delà de la fin annoncée de la civilisation de l’écrit, c’est la France qui est en danger : « ne pas être autonomes sur l’IA, prévient le quatuor prométhéen, serait nous soumettre aux impérialismes. […] Importer nos flux d’intelligence artificielle revient à dépendre d’autrui pour une part croissante de notre productivité, de notre puissance industrielle et de notre sécurité. » 

Patriotisme, ou marketing ?

Permettez-moi de questionner la sincérité des discours renouvelés sur la « souveraineté ». Parce que les acteurs économico-politiques ont une fâcheuse tendance à confondre leurs propres intérêts avec ceux de la nation. C’est particulièrement le cas au sein de la Big Tech américaine, où le slogan « Make America Great Again » est un argument de vente qui sert surtout l’enrichissement et l’empowerment personnels.

L’élite gallo-ricaine, hélas, n’échappe pas aux conflits d’intérêts : souvenez-vous de Cédric O, ex-secrétaire d’État au Numérique (LREM) qui, après les élections présidentielles de 2022, est devenu actionnaire de Mistral AI, puis multi-millionnaire, pour une mise de départ de 176,10 euros [66].

La position d’Aymeric Roucher n’est pas moins problématique. Car ce dernier travaille actuellement pour Anthropic, énorme « AI lab » (en mai 2026, l’entreprise est valorisée à près de 1000 milliards de dollars, et, quatre mois plus tard, on parle déjà de 2000 milliards... [67]) basé à San Francisco, et concurrent principal d’Open AI (le créateur de ChatGPT). Est-ce un hasard si le pédégé d’Anthropic, Dario Amodei, son fondateur, Christopher Olah, ou leur ex-employé Jacob Coxon, mutiplient des discours IApocalyptiques [68] [69] [70] qui font gonfler les valorisations du secteur ?

Quant à Samuel Fitoussi, il est également juge et partie, en tant qu’associé chez FRST CAPITAL, qui investit dans tout un tas de starts-ups, comme Poolside AI, où Victor Storchan (le co-rédacteur de MM. Roucher et Doan) est actuellement employé.

Ces intérêts financiers substantiels, entrecroisés, ne peuvent être mis sous le tapis. D’autant qu’il est difficile de savoir si ce sont les affaires qui sont mises au service de la politique, ou la politique au service des affaires.

Comme l’exprime un twittos avisé, s’appuyant sur The Strategy of Conflict, du « prix Nobel » d’Economie Thomas C. Schelling : « la fabrique de l’information cherche avant tout à imposer un rapport de force et fixer l’agenda public et par conséquent le traitement médiatique constitue fondamentalement une arme stratégique déployée sous couvert d’éthique […] le traitement de l’actu obéit d’abord à des impératifs de puissance, soigneusement emballés dans un discours moral [71]  ».

Et ce n’est pas une coïncidence si la première structure d’influence de Pierre-Edouard Stérin s’appelle... le Fonds du Bien Commun.

« Puissances de l’IA »

Reste que la maîtrise des infrastructures énergétiques et informatiques, tout comme la détention du capital, confèrent une puissance réelle, permettant de nouvelles formes de domination.

Aux États-Unis, le logiciel Immigration OS développé par Palantir – société du milliardaire techno-fasciste Peter Thiel, mentor et sponsor du vice-président américain J.D. Vance – est utilisé par l’ICE (Immigration Customs and Enforcement, police de l’immigration transformée en milice par l’administration Trump) pour surveiller, localiser et persécuter la population. Des citoyens, des enfants, sont brutalisés, envoyés dans des camps d’internement, et, même, parfois, assassinés en pleine rue.

Le « Département de l’Efficacité Gouvernementale » (« DOGE ») du milliardaire suprémaciste et néo-nazi [72] Elon Musk en fournit une autre illustration : en appuyant sur quelques boutons pour supprimer des crédits de l’US Aid, son équipe aurait déjà causé dans le monde des centaines de milliers de morts évitables [73]. Même chose avec Starshield, infrastructure de communication satellitaire opérée par SpaceX, que M. Musk est fortement soupçonné d’avoir coupée à l’Ukraine [74].

Fin septembre 2026, Pete Hegseth, christo-fasciste à la tête du ministère de la Défense rebaptisé Department of War, annonçait la création d’un « poste de commandement dédié à la guerre autonome » (Autonomous Warfare Command), c’est-à-dire, aux robots militaires guidés par l’IA [75].

Voilà ce qui devrait nous préoccuper, plus encore que la prolifération du slop : le boom de l’IA est une course à l’armement tout aussi dangereuse que l’escalade nucléaire. D’autant que le machine learning ne se substitue pas à l’atome, il s’y additionne. Cette continuité n’est pas seulement assumée par MM. Doan et Roucher, mais également par Donald Trump, qui, en novembre 2025, annonçait un « projet Manhattan de l’IA [76] ».

« Apocalypse »

Cependant, nous ne vivons pas exactement une deuxième « Guerre Froide ». Début 2025, Peter Thiel prévient : « Le retour de Trump à la Maison-Blanche augure l’apokálypsis des secrets de l’ancien régime  ». Et cette prose mystique doit être prise comme un avertissement littéral, réflétant une évolution réelle de la nature du pouvoir.

Comme l’analyse l’économiste Francesca Bria, nous assistons en fait à un « coup d’État  » : « toute une coalition d’entreprises, d’investisseurs et d’idéologues s’emploie à construire un système de contrôle techno-politique. […] Ayant échoué à construire des institutions parallèles, ils ont trouvé plus efficace : devenir l’infrastructure étatique [77] ».

Même son de cloche chez le politologue Lorenzo Castellani, pour qui le deuxième mandat de M. Trump marque une « accélération réactionnaire », l’avènement d’« un fonctionnement élitaire étranger à la politique, à l’administration et à ses métiers et qui comprend les gourous de la tech, la finance, les médias et le monde intellectuel. [78] » Or, la bande à « Balance ton Claude », comme nous l’avons vu, est très liée à cette nouvelle oligarchie, qui se réjouit de mettre à bas la social-démocratie à l’européenne.

Nos Claudettes ne semblent pas non plus rebutées par un programme totalitaire qui est au fondement de l’hyperdéveloppement de l’IA, pour un certain nombre d’illuminés de la Silicon Valley : le projet transhumaniste, qui vise de manière assumée le dépassement d’homo sapiens, par les miracles du silicium (voir « Le Manifeste Techno-optimiste » du financier Marc Andreessen [79], un des premiers actionnaires de Mistral AI). La déshumanisation de l’écrit n’est qu’une étape dans ce voyage, qui doit aboutir à l’hybridation avec la machine, toujours plus puissante, et, enfin, à l’immortalité.

Cette ultime transgression devrait normalement faire trembler des Catholiques conséquents. Sans compter que l’Arche transhumaniste ne peut accueillir tous les enfants de Dieu. Rappelez-vous le post Linkedin de Pierre Entremont : le gros de l’humanité, dépourvu de capital, ira rejoindre la « permanent underclass ». Et voilà peut-être le secret du technoptimisme de la bande à « Balance ton Claude » : la « destruction créatrice » de l’humanité se fait au bénéfice d’une petite caste régnante, dont ils font pour l’instant partie.

« French Tech » ?

Vous l’aurez compris, la polémique préfabriquée par notre bande, au sujet du livre de Thélyson Orélien, est un double écran de fumée. Elle masque une convergence d’intérêts, financiers, idéologiques et géopolitiques, entre l’industrie de l’IA, les libertaryens (oui, avec un y) de la Silicon Valley, les christo-fascistes de l’administration Trump, et leurs imitateurs bien-de-chez-nous.

En juin 2025, les sphères de MM. Stérin et Bolloré se sont ainsi rejointes, pour tenir au Casino de Paris un « Sommet des libertés » [80], copié-collé sur les Liberty Forums & Freedom Dinners de l’Atlas Network [81], réseau international d’organisations libertariennes et ultraconservatrices financé par des industriels [82]. D’ailleurs, ce grand raout était co-organisé par des think tanks liés au réseau Atlas, comme la fausse association citoyenne Contribuables Associés, qui diffuse le climato-négationnisme auprès des parlementaires français [83].

Ces ennemis du genre humain prospèrent sur « la honte prométhéenne » (Günther Anders), le sentiment d’être devenus impuissants, obsolètes, inutiles, que chacun peut ressentir devant les capacités de la technologie, y compris, désormais, chez les professions intellectuelles. L’impression d’être terriblement fragiles, aussi, face aux attaques cybernétiques et aux robots tueurs.

Pour une partie de la droite et de la gauche, il faudrait donc urgemment renouer avec la puissance publique, avec la planification industrielle, bâtir en vitesse des infrastructures nationales de supercalcul, pour éviter d’être « débranchés » par des ennemis ou des concurrents, et récolter, au milieu du chaos climatique, quelques fruits de la techno-croissance.

Mais, à supposer que l’indépendance soit possible, dans un monde où les chaînes de production et les capitaux sont internationaux (l’actionnaire majoritaire de « Campus IA », giga data center à 50 milliards d’euros prévu en Seine-en-Marne, est ainsi un fonds d’investissement émirati qui finance aussi de gigantesques infrastructures informatiques aux États-Unis [84]), peut-on vraiment fermer les yeux sur ces acteurs qui misent autant sur la « French Tech » que sur l’extrême-droite ?

Rappelons que François Durvye, qui dirigeait OTIUM CAPITAL de 2022 à 2026, conseillait en même temps le RN. Fin 2023, le bras droit de Pierre-Edouard Stérin a même remis à flot le clan Le Pen, en rachetant la villa détenue par Jean-Marie à Rueil-Malmaison. Et, en 2025, lorsqu’OTIUM investit dans VSORA, entreprise française de « puces à IA » qui veut concurrencer le géant américain Nvidia, c’est toujours M. Durvye qui est à la tête du fonds...

De même, on peut s’interroger sur la présence de FRST CAPITAL (ex-OTIUM VENTURE, souvenez-vous) au capital de Comand AI, start-up française qui développe notamment le logiciel militaire Prevail, une « solution déjà déployée auprès d’unités opérationnelles en France, en Allemagne et en Ukraine, [qui] analyse les données de terrain, agrège les flux de renseignement et assiste les états-majors dans la planification des opérations  ».

Ces deux fonds d’investissement oeuvrent pour installer l’extrême-droite au pouvoir, mais ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle dans la start-up nation. Chez Frenchweb, par exemple, la crise se transforme en opportunité : « La défense, écrit la rédaction, n’est plus un secteur évité par les fonds de capital-risque, et devient progressivement l’un des segments les plus attractifs de la deeptech européenne, avec le soutien des gouvernements européens », qui accèderont ainsi à «  la suprématie [85]  ».

Internationale Anti-technofascistes

Imaginez ce que pourraient faire un gouvernement, même européen, avec tous ces nouveaux outils de surveillance, de propagande et de répression. Vous ne voyez pas... ? Pensez à la brutalité dont a déjà fait preuve l’exécutif français contre ses citoyens, racisés, gilets jaunes, écolos, lycéens…

Devant les récits IApocalyptiques – déluge de slop, chômage pour toustes, Robocops –, le climato-négationnisme de l’industrie, ou les délires des Übermenschen de la Tech, la seule conclusion possible est celle-ci : l’IA, même « souveraine », nous promet l’Inhumain Augmenté.

Même aux Etats-Unis, où l’on s’oppose à présent aux giga data centers à IA, on a saisi l’ampleur de cette attaque inédite contre la vie terrestre. Là-bas, ici, ailleurs, on commence à comprendre que les gains de productivité, la concurrence systématique et la finance dérégulée ne profitent décidément pas à tout le monde. Que le tout-numérique n’est pas gage d’indépendance, ni de sécurité, ni de prospérité, ni de bien-être. Que ni la liberté, ni l’autonomie, ni le service public, ni les liens sociaux, ni la chose commune… ne survivront à l’automatisation généralisée.

Finissons-en avec les fables du ruissellement et du retour prochain à une grandeur passée, qui séduisent hélas les désespérés, les humiliés, les déclassés, ceux qui ne sont rien... Tout ce que l’on peut espérer face au développement de ce complexe financiaro-militaro-industriel de l’IA, c’est un mouvement mondial contre sa prolifération, la constitution d’une Internationale Anti-technofascistes, des propositions politiques qui redonnent leur place aux gens, et brisent le tabou de la dénumérisation.

Ce sera d’autant plus difficile dans un contexte où l’hyperdéveloppement de l’IA est légitimé par la raison d’État : « projet national d’intérêt majeur » par-ci, « souveraineté » par-là, défense, état d’urgence… Des mots d’ordre qui changent automatiquement les opposants en traîtres (une accusation lancée par Elon Musk contre Sandrine Rousseau [86]), ou en terroristes (les critiques de l’extrême-droite israélienne, les écolos, les militants de gauche [87], à vrai dire, y ont déjà droit)…

N’en doutez pas, l’Internationale techno-fasciste est aux abois : elle ne reculera devant rien pour conserver son pouvoir. Elle s’est encore ingérée dans les élections présidentielles au Brésil, via les plateformes de Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp), pour favoriser le fils de l’ex-président Jair Bolsonaro [88], condamné à 27 ans de prison après sa tentative de coup d’État de 2023. Et Pangram ne nous sera d’aucune aide face à de tels ennemis de la démocratie.

Ps : À l’heure où j’écris ces lignes, impossible d’affirmer qui sont les trois derniers membres anonymes de la bande à « Balance ton Claude ». Cet article reste anonyme « pour éviter, comme le dit si bien dit Samuel Fitoussi, que le débat se déplace des faits vers [les] personnes [89] ».

[1] « On est cinq », dit Samuel Fitoussi dans l’émission « Tout un matin » du 25/09/26 sur Radio-Canada : https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/tout-un-matin/segments/rattrapage/2487028/entrevue-samuel-fitoussi-detenteur-compte-x-balance-ton-claude

[3] Eugénie Bastié, le 24/09/26, sur X.

[4] Le 22/09/26 dans le 6/9 de Radio J : https://www.youtube.com/watch?v=4OGbgve2ZGA

[16] Message publié sur X le 18/02/26 : https://x.com/pierto_eckert/status/2024095353717358909?s=20

[19] Message publié sur X le 25/02/26 : https://x.com/SamuelFitouss10/status/2026601840721186949?s=20

[26] Bertrand Alliot, le porte-parole de la fausse association Action Ecologie, liée au réseau Atlas, signe aussi des tribunes FigaroVox : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/50-ans-de-la-loi-du-10-juillet-1976-la-protection-des-especes-a-t-elle-trop-bien-marche-20260710

[52] « Nuances d’avenir : la mystérieuse association qui veut ancrer l’écologie à droite », Jade Grandin de l’Eprevier, L’Opinion, 03/03/26 : https://www.lopinion.fr/politique/nuances-davenir-la-mysterieuse-association-qui-finance-lecologie-de-droite

[77] « Le coup d’État de la tech autoritaire », Francesca Bria, Le Monde Diplomatique, novembre 2025.

[83] En septembre 2020, le député (LR) Julien Aubert donne la parole aux climato-négationnistes Christian Gerondeau et François Gervais, à l’occasion d’un « rendez-vous parlementaire » de Contribuables Associés : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=aduepR0BF9E

[87] Le 20/10/26, David Lisnard évoque des « camps d’entraînement de terroristes sur le plateau de Millevaches », où se rendrait en « pélerinage » Jean-Luc Mélenchon : https://www.liberation.fr/politique/david-lisnard-fantasme-sur-des-camps-dentrainement-dans-le-limousin-pour-les-terroristes-de-gauche-20261020_RJQ4XNZ32NBDPAUDG73MCYCIFU/

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