L’ordre contre la jeunesse

Violence d’État et gouvernement de l’interruption
Sylvain George

paru dans lundimatin#536, le 5 octobre 2026

Depuis plusieurs jours, des lycéens sont interpellés par milliers, gazés, frappés et grièvement blessés autour de leurs établissements. À Saint-Ouen-l’Aumône, un garçon de quatorze ans a perdu de nombreuses dents après l’usage à très courte distance d’un lance-grenades Cougar. À Tours, un lycéen de seize ans a perdu l’usage d’un œil. À Argenteuil, un autre a été grièvement blessé à l’œil. Dans plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées devant des blocages parfois calmes, avec des armes intermédiaires ostensiblement visibles. Dans le même temps, le ministre de l’Intérieur affirme que l’usage de la force est « très proportionnel ».

Introduction : La jeunesse lycéenne, suicidée de la société

Il faut partir de cette scène, parce qu’elle dit davantage qu’une simple aggravation du maintien de l’ordre. Elle montre ce qui se produit lorsqu’un conflit scolaire porté en grande partie par une jeunesse populaire, souvent déjà familière du contrôle policier dans les transports, les rues et les quartiers où elle vit, cesse d’être administré comme une difficulté de l’école et commence à être traité comme un problème de sécurité. Les enseignants absents, les bâtiments dégradés, l’inégalité des conditions d’étude et l’incertitude devant l’avenir ne disparaissent pas. Mais à mesure que les lycéens bloquent, se rassemblent et rendent matériellement impossible la poursuite ordinaire du fonctionnement scolaire, d’autres catégories prennent le dessus : « violences urbaines », « groupuscules », « émeutiers », « rétablissement de l’ordre républicain ».

Ce déplacement n’est pas seulement lexical. Il transforme le statut de ceux auxquels l’État fait face. Le jeune qui, quelques heures plus tôt, était encore défini comme élève devient une présence à contrôler, un regroupement à disperser, un corps susceptible d’être interpellé ou atteint par une arme dite intermédiaire. Dans les quartiers populaires, cette transformation rencontre une histoire déjà là, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, de discriminations documentées et d’une familiarité ancienne avec la contrainte publique. Le conflit scolaire entre ainsi dans un espace social où la police ne surgit pas pour la première fois.

C’est aussi ce qui explique la rapidité avec laquelle la question de l’école peut être recouverte par celle du désordre. Une mobilisation née de l’inégalité scolaire peut, en quelques jours, être relue à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner les territoires populaires. La figure de l’élève qui réclame un professeur, des locaux praticables ou des conditions d’étude égales se trouve progressivement doublée, puis parfois remplacée, par celle du jeune dangereux, de la banlieue à contrôler, du groupe susceptible de dégénérer. La racialisation du conflit n’a pas besoin d’être proclamée comme programme pour produire ses effets. Elle peut se constituer dans la manière même dont certains territoires sont surveillés, certaines présences interprétées et certaines violences rendues immédiatement crédibles tandis que d’autres doivent encore être prouvées.

Le problème ne tient donc pas seulement au nombre de policiers déployés ni à la gravité des blessures. Il tient à la manière dont une parole politique peut être destituée au moment même où elle devient efficace. Tant qu’une revendication demeure isolée, formulée dans les cadres ordinaires et sans capacité d’interrompre quoi que ce soit, elle peut être entendue comme une demande. Lorsqu’elle bloque une entrée, relie plusieurs établissements, gagne des étudiants, des enseignants ou des syndicats et commence à peser sur le fonctionnement de l’institution, elle rencontre une autre puissance de l’État.

C’est ici que la jeunesse occupe une place particulière. L’école lui demande d’apprendre la citoyenneté, l’égalité, le jugement et l’autonomie. Mais lorsque ces principes cessent d’être des objets d’enseignement et deviennent des pratiques collectives, lorsqu’ils servent à contester les conditions concrètes dans lesquelles les élèves vivent et étudient, l’institution peut découvrir qu’elle accepte plus facilement la citoyenneté comme promesse que comme exercice. Ceux auxquels on apprend à devenir citoyens commencent à agir comme tels avant qu’on leur en ait donné l’autorisation.

Le conflit lycéen rend alors visible une tension plus large entre démocratie et ordre. Il ne s’agit pas seulement de savoir comment l’État répond à une mobilisation, mais ce qu’il fait lorsque ceux auxquels une place a été assignée cessent de l’accepter et transforment leur expérience en question commune. Le blocage, l’occupation, la circulation des images, les solidarités entre établissements et la mise en relation d’expériences jusque-là séparées constituent une puissance politique précisément parce qu’ils rendent impossible la continuation silencieuse de ce qui pouvait auparavant être administré comme une somme de problèmes particuliers.

La police intervient à l’intérieur de cette tension, non à côté d’elle. Elle ne vient pas seulement après le conflit pour en contenir les excès. Elle participe à la manière dont celui-ci est qualifié, territorialement distribué et rendu visible. Elle rétablit une circulation, rouvre un établissement, disperse un rassemblement, mais elle rencontre aussi ceux qui ont interrompu l’ordre ordinaire pour que leur refus devienne audible. Lorsque cette intervention blesse, mutile ou interpelle massivement des mineurs, la question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre. Elle devient celle des limites que l’État impose réellement à sa propre force et de ce que valent ces limites lorsque ceux qui les franchissent appartiennent à l’institution qui dispose des armes.

Ce texte part donc de cette scène. Il cherche à comprendre comment un conflit scolaire devient un conflit sur l’ordre, comment la violence se distribue socialement et racialement, comment la qualification prépare la coercition, comment la peur agit en amont du mouvement, mais aussi comment les lycéens produisent leurs propres récits, leurs propres images et leurs propres formes de solidarité. Car ce qui se joue ici ne concerne pas seulement la violence que l’État exerce contre une jeunesse mobilisée. Il concerne aussi ce que cette jeunesse fait apparaître lorsqu’elle refuse de rester à la place qui lui était assignée.

I. L’extension policière du conflit lycéen

Le vendredi 2 octobre, au terme d’une nouvelle journée de mobilisation lycéenne, plus de cinq mille personnes avaient été interpellées en France depuis le début de la semaine. Pour la seule journée de vendredi, le ministère de l’Intérieur faisait état de 1 747 nouvelles interpellations. Selon Laurent Nuñez, 85 % concernaient des mineurs. Le ministère de l’Éducation nationale recensait 735 établissements perturbés au cours de la journée, tandis que près de quatre cents lycées avaient été fermés préventivement. La veille, 1 949 personnes avaient été interpellées en une seule journée autour des mobilisations lycéennes, et le mouvement avait touché 1 027 établissements, dont 222 bloqués. Ces chiffres ne décrivent pas à eux seuls ce qui se joue et ne permettent pas de confondre mobilisation, incidents, violences et interventions policières. Ils donnent néanmoins la mesure du changement d’échelle. En quelques jours, un conflit né dans les lycées a entraîné plusieurs milliers d’interpellations et placé une partie du système scolaire sous un régime de maintien de l’ordre. [1]

Le jeudi 1er octobre constitue à cet égard un seuil. Jusqu’alors, les premières interventions avaient largement reposé sur des unités locales, moins spécialisées dans le maintien de l’ordre. Laurent Nuñez annonce ce jour-là le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l’ordre républicain ». Les blocages et les rassemblements sont désormais accompagnés de gaz lacrymogènes, de charges, d’arrestations massives et d’armes dites intermédiaires. Le 2 octobre ne referme pas cette séquence puisque, malgré une diminution du nombre d’établissements perturbés, les interpellations se poursuivent massivement, tandis que les fermetures administratives et les interdictions de rassemblement donnent à l’intervention de l’État une autre forme.

À Saint-Ouen-l’Aumône, ce changement d’échelle se mesure d’abord dans le corps de Eden, un garçon de quatorze ans. Le 28 septembre, devant le lycée Château-d’Épluches, une vidéo montre plusieurs policiers au contact de l’adolescent. Il reçoit des coups, chute, puis un agent utilise à très courte distance un lance-grenades Cougar, dont le projectile l’atteint à la mâchoire. Le procureur de Pontoise a confirmé qu’il avait perdu de nombreuses dents. Deux enquêtes ont été ouvertes, l’une sur des violences reprochées au jeune envers une policière, l’autre sur l’usage du lance-grenades. La catégorie d’« arme intermédiaire » dit encore peu de ce que produit concrètement une telle arme lorsqu’elle atteint un corps, en l’occurrence des dents brisées, une blessure de la mâchoire et des conséquences qui ne s’arrêtent pas avec la fin de l’intervention.

D’autres blessures apparaissent au même moment. À Tours, Maël, un lycéen de seize ans blessé le 30 septembre devant le lycée Balzac, a perdu l’usage de son œil droit. Les examens médico-légaux ont établi que ses lésions étaient compatibles avec l’impact d’une balle de défense de type LBD, tandis qu’une enquête de l’IGPN doit encore établir les circonstances précises du tir. À Argenteuil, un autre lycéen de seize ans a été grièvement blessé à l’œil le 1er octobre au cours d’une intervention policière, là encore objet d’une enquête. À Sevran, une autre intervention fait également l’objet d’une enquête de l’IGPN. [2]

Le maintien de l’ordre se déploie dans le temps bref d’une intervention, d’une dispersion ou d’une interpellation, alors que les blessures qu’il produit peuvent durer des mois ou demeurer irréversibles. Une mâchoire fracassée, la perte de l’usage d’un œil, une blessure oculaire grave ou une mutilation possible continuent bien après que la rue a été rendue à la circulation.

C’est au milieu de cette séquence que Laurent Nuñez affirme que, précisément parce que des mineurs se trouvent face aux forces de l’ordre, il est fait un usage « très proportionnel » des armes intermédiaires. Le choix de l’expression mérite qu’on s’y arrête. En droit, la proportionnalité n’est pas une qualité générale que l’on pourrait posséder à un degré supérieur ou inférieur. Elle désigne un rapport à établir, dans une situation déterminée, entre la force employée, la nécessité de son usage et la menace à laquelle elle prétend répondre.

Dire que l’usage de la force aurait été « très proportionnel » déplace donc déjà la question. La proportionnalité n’est plus quelque chose qu’il faudrait vérifier à partir des faits, des distances de tir, des gestes accomplis et des blessures produites. Elle devient une qualité attribuée par avance au dispositif lui-même, au moment pourtant où plusieurs interventions font l’objet d’enquêtes et où des adolescents ont été grièvement blessés.

La formule finit alors par soulever une question que le ministre ne pose pas. Si un dispositif au cours desquelles un garçon de quatorze ans perd de nombreuses dents après l’usage à très courte distance d’un lance-grenades, tandis qu’un autre de seize ans perd définitivement l’usage d’un œil, peut encore être qualifié de «  très proportionnel  », à partir de quel seuil commencerait, pour le ministre, la disproportion ? À quel moment la blessure produite par la force cesserait-elle d’être compatible avec l’idée qu’elle a été employée de manière mesurée ?

Le problème n’est donc pas seulement que l’affirmation ministérielle puisse être contredite par les enquêtes en cours. Il tient à ce qu’elle tend à vider la proportionnalité de sa fonction critique. Une limite juridique n’a de sens que si elle peut servir à dire qu’une force est allée trop loin. Lorsqu’elle devient une qualité que le pouvoir attribue globalement à son propre dispositif, elle risque de ne plus limiter la violence mais de lui fournir son vocabulaire de justification.

Le soir du 2 octobre, Laurent Nuñez pousse encore plus loin cette logique. Interrogé au journal de 20 heures de TF1 sur les lycéens blessés et sur le caractère éventuellement disproportionné des interventions policières, il affirme qu’« il n’y a aucune consigne de retenue » et qu’aucune consigne n’a été donnée de ne pas utiliser l’ensemble de l’armement intermédiaire à la disposition des forces de sécurité intérieure. Il précise que, lorsqu’une situation est qualifiée d’« émeute » ou de « violence urbaine », ces armes doivent être employées pour y mettre fin. Dans le même entretien, il invoque pourtant de nouveau la « proportionnalité » et la « retenue », tout en indiquant que cinq policiers font l’objet d’une saisine de l’IGPN pour des gestes dont la justice devra déterminer s’ils étaient proportionnés. [3]

La contradiction ne relève plus seulement ici du choix d’un adjectif. La retenue est simultanément écartée comme consigne politique et réintroduite comme qualité supposée de l’intervention. La proportionnalité intervient alors moins comme une limite préalable imposée à l’usage de la force que comme une qualification susceptible d’être revendiquée après que l’ensemble des moyens disponibles a été autorisé. Dans une mobilisation où la très grande majorité des personnes interpellées sont mineures et où plusieurs adolescents ont déjà été grièvement blessés, cette déclaration marque un seuil supplémentaire dans la manière dont le pouvoir assume la coercition.

Quelques incidents et dégradations ont accompagné certains blocages. Leur existence appartient à la séquence, mais elle ne permet pas de qualifier rétrospectivement l’ensemble du mouvement à partir d’eux, pas davantage qu’elle ne résout à elle seule la question de la violence. Une agression contre une personne, une dégradation, la résistance à une intervention policière ou la destruction d’un bien ne sont pas des actes identiques. Les réunir sous une catégorie unique de « violence » dispense précisément d’examiner ce qu’ils visent, ce qu’ils produisent et les circonstances dans lesquelles ils adviennent.

L’autre fait majeur est l’ampleur prise par l’interpellation elle-même. Plus de cinq mille personnes ont été interpellées, on l’a vu, en quelques jours autour du mouvement lycéen, dont une très forte majorité de mineurs. Quelle que soit leur issue judiciaire, ces arrestations ont déjà produit leurs effets avant qu’un juge se prononce. Elles retirent immédiatement des personnes du rassemblement, désorganisent les groupes et, lorsqu’il s’agit de mineurs, font entrer la mobilisation dans les familles. À cette échelle, l’interpellation n’est plus seulement l’antichambre d’une éventuelle poursuite pénale, mais devient une technique de gouvernement du mouvement dont l’effet de dissuasion et de désorganisation collective précède entièrement ce que la justice décidera ensuite.

Les images prises par les élèves, les enseignants ou les passants deviennent dans ces conditions une partie du conflit lui-même. À Saint-Ouen-l’Aumône, sans la vidéo, l’usage du Cougar resterait pris dans une opposition de récits beaucoup plus difficile à vérifier. Les téléphones constituent presque en temps réel une archive extérieure à l’institution policière. Fragmentaire, incapable de donner à elle seule la totalité d’un événement, cette archive possède néanmoins une puissance décisive parce qu’elle retire à l’institution qui a exercé la force le monopole de la description de ce qu’elle a fait.

La question du témoignage commence ici. Une violence ne prend pas la même place dans l’espace public selon qu’il en subsiste ou non une trace et selon que la parole de celui qui la rapporte est tenue pour crédible. L’image ne garantit pas à elle seule la vérité, mais elle peut donner du poids à une version que le récit policier aurait autrement recouverte et empêcher que la première version fournie par l’institution s’impose comme la seule.

Le 1er octobre marque également un changement dans la nature du dispositif déployé. Laurent Nuñez annonce le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l’ordre républicain », tandis que le ministre de la Justice réunit les procureurs généraux autour d’une réponse pénale annoncée comme « ferme ». Plusieurs centaines d’établissements doivent en outre fermer le lendemain. Le conflit scolaire est désormais pris simultanément en charge par l’Éducation nationale, le ministère de l’Intérieur et l’appareil judiciaire.

Cette puissance déployée autour des lycées risque pourtant de masquer ce qui se trouvait là avant l’arrivée des forces de l’ordre. Le mouvement n’est pas né de l’affrontement avec la police, mais d’établissements où les élèves font depuis des années l’expérience très concrète d’un service public qui ne tient pas partout ses propres promesses.

À la rentrée 2026, une enquête du SNES-FSU menée auprès de 1 033 établissements publics établissait que 69 % avaient commencé l’année avec une équipe pédagogique ou éducative incomplète. [4] Dans plus de la moitié des établissements étudiés, il manquait au moins un professeur sur un poste fixe ou pour un remplacement de durée significative. Les absences ponctuelles n’entraient pas dans ce calcul. [5]

Ce manque de personnels relève également de choix budgétaires. Pour la rentrée 2026, 4 018 emplois d’enseignants ont été supprimés, dont 1 645 dans le second degré, tandis que la réforme de la formation initiale faisait entrer près de huit mille enseignants stagiaires dans les effectifs du ministère et que d’autres postes étaient créés pour les AESH, les psychologues et l’accompagnement social. La baisse démographique existe et elle pouvait permettre d’alléger les classes ou de renforcer la capacité de remplacement. Mais elle a aussi été utilisée pour réduire le nombre d’emplois enseignants. Sénat

À Aubervilliers et Montreuil, les élèves interrogés parlent de cours non remplacés, de locaux dégradés et de matériel insuffisant. Ils disent surtout le sentiment de préparer les mêmes examens que des élèves d’établissements mieux dotés dans des conditions qui ne sont pas comparables. Leur revendication porte donc sur quelque chose de plus profond qu’une série de dysfonctionnements. Elle met en cause la distribution territoriale et sociale des conditions mêmes dans lesquelles l’égalité scolaire est censée devenir réelle.

Cette inégalité se retrouve jusque dans les bâtiments. Une école où l’on travaille dans le froid, la chaleur ou l’humidité ne rencontre pas seulement un problème de confort, puisque ces conditions affectent directement l’attention, la fatigue et la possibilité de travailler. Le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis en fournit une image nette. Une rénovation énergétique considérable y a été engagée après des années de demandes et de dégradation, sans que les travaux aujourd’hui entrepris effacent le temps qui les a précédés, pendant lequel les conditions d’étude ont pu se détériorer suffisamment pour devenir elles-mêmes un motif de mobilisation.

Ce que ces situations mettent en cause dépasse donc la qualité du service public. Elles atteignent l’un de ses principes de légitimation les plus puissants, l’égalité des chances. L’école continue de se présenter comme le lieu où les différences d’origine devraient pouvoir être partiellement corrigées par une égalité suffisante des conditions d’apprentissage. Mais lorsque les élèves ne disposent pas des mêmes enseignants ou du même nombre d’heures réellement assurées, l’égalité des chances cesse d’être seulement imparfaite et devient une promesse que l’organisation matérielle de l’institution contredit.

À mesure que les témoignages circulent d’un établissement à l’autre, ce qui pouvait être vécu comme de la malchance cesse de l’être. Le professeur absent dans un lycée rejoint la salle devenue impraticable dans un autre, et des situations d’abord perçues comme particulières commencent à se répondre. Le mouvement les met en relation et fait apparaître leur géographie, leur histoire budgétaire et leur distribution sociale.

C’est là que le blocage acquiert son sens politique. Il ne se contente pas d’empêcher l’accès à un établissement, mais rompt le régime ordinaire dans lequel ces difficultés peuvent être traitées séparément. Tant qu’un manque de professeur reste enfermé dans une classe, il demeure un problème administratif. Lorsque des centaines d’établissements cessent de fonctionner simultanément, la même question devient publique, parce que le blocage suspend pour quelques heures la possibilité de continuer à administrer séparément ce qui commence à être reconnu comme une condition commune.

Le contraste tient alors à la vitesse avec laquelle l’État intervient selon la nature du problème. Un poste peut demeurer vacant pendant des semaines et un bâtiment attendre des années avant d’être rénové, tandis qu’un blocage entraîne en quelques heures le déploiement de forces de police, la mobilisation des procureurs ou la fermeture préventive de centaines d’établissements.

L’État ne se montre donc pas également disponible lorsqu’il s’agit d’améliorer les conditions d’enseignement et lorsqu’il s’agit d’interrompre un mouvement. Il ne manque pas uniformément de moyens ou de puissance d’agir, mais distribue sa capacité d’intervention selon ce qu’il s’agit de réparer ou de contenir. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une disponibilité différentielle de l’État, où la lenteur de la réponse sociale et la rapidité de la réponse coercitive appartiennent à une même puissance publique.

Ceux qui se mobilisent demandent ainsi davantage d’école, non moins d’école. Pourtant, à mesure que le mouvement s’étend, les incidents et les violences prennent dans la parole gouvernementale une place croissante au détriment des revendications elles-mêmes. Une crise qui portait d’abord sur le manque de professeurs, les bâtiments et les conditions d’étude est désormais de plus en plus traitée par les moyens du maintien de l’ordre.

II. Fabriquer le désordre

Le changement décisif n’intervient pas avec les débordements eux-mêmes, mais lorsqu’ils commencent à donner leur nom à l’ensemble du mouvement. Dès le 28 septembre, alors que la mobilisation est encore beaucoup plus limitée, Laurent Nuñez emploie la catégorie de « violences urbaines ». Trois jours plus tard, le gouvernement parle d’une « bascule », tandis que le ministre de l’Éducation affirme que le mouvement est « pris en otage par des groupuscules ultra violents ». Les revendications scolaires subsistent, mais elles ne déterminent plus la manière dont le pouvoir définit ce qui se passe. [6]

Qualifier le mouvement de « violences urbaines » ne change pas seulement la manière de le raconter, puisque cette qualification appelle aussi d’autres institutions que celles auxquelles s’adressaient initialement les revendications scolaires. La police, le renseignement et la justice pénale passent au premier plan, tandis que le lycéen qui demande un professeur absent peut désormais être appréhendé comme membre d’un rassemblement susceptible de troubler l’ordre, puis comme individu à contrôler ou à disperser.

Le même déplacement apparaît lorsque Matignon relaie l’analyse attribuée aux services de renseignement selon laquelle l’origine du mouvement résiderait dans une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche ». Plusieurs élus de LFI ont effectivement soutenu les blocages, et qu’une organisation politique cherche à amplifier un mouvement social n’a rien d’exceptionnel. Cela ne permet cependant pas d’expliquer pourquoi des centaines puis plus d’un millier d’établissements entrent dans la mobilisation. Les observations de terrain montrent des appels circulant sur les réseaux sociaux et des lycéens qui récusent eux-mêmes l’idée d’un mouvement fabriqué de l’extérieur.

Faire de l’intervention d’une organisation politique l’« origine » du conflit substitue une causalité extérieure aux causes que les élèves énoncent eux-mêmes. Les postes vacants, la dégradation des bâtiments et l’inquiétude face à l’avenir cessent alors d’être les raisons du conflit pour devenir les éléments d’une opération supposée conçue ailleurs. La parole politique des lycéens se trouve ainsi diminuée au moment même où elle acquiert une efficacité collective.

Le terme de « prise d’otage » accomplit une opération voisine en partageant le mouvement entre une jeunesse dont les revendications pourraient être reconnues et des groupes qui l’auraient capturée. Les problèmes scolaires peuvent alors être admis sans que soit pleinement reconnu le sujet collectif qui les porte, puisque la revendication demeure recevable tant qu’elle entre dans les formes prévues du dialogue, alors que la mobilisation qui lui donne sa puissance devient le phénomène dont il faudrait délivrer les élèves.

Une colère qui avait un objet précis change ainsi progressivement de statut. Elle portait sur l’école, sur ses moyens et sur la distribution inégale de ses ressources, mais dès qu’elle bloque, elle commence à être administrée à partir du trouble qu’elle produit plutôt qu’entendue à partir de ce qu’elle dit. On peut appeler destitution policière de la colère cette opération par laquelle une parole conflictuelle, sans même avoir été réfutée, cesse d’être entendue comme une adresse politique dès lors qu’elle devient matériellement contraignante.

C’est dans ce partage qu’intervient la polémique autour de Bally Bagayoko. Lorsqu’il affirme que « la violence peut être légitime », sa formule est immédiatement reçue comme si elle abolissait toute distinction entre une résistance, une dégradation ou une agression contre une personne. Pourtant, l’idée qu’une violence puisse être légitime n’est nullement étrangère à l’ordre politique. L’État revendique lui-même un usage légitime de la force, le droit distingue la violence autorisée de celle qui ne l’est pas et reconnaît la légitime défense. La Déclaration de 1789 inscrit par ailleurs la résistance à l’oppression parmi les droits naturels et imprescriptibles.

Ces éléments ne donnent pas une autorisation générale à la violence dans un mouvement social, mais rendent intenable l’affirmation selon laquelle toute violence serait, par définition et indépendamment des circonstances, illégitime dès lors qu’elle vient de ceux qui contestent. La question porte alors sur les situations, sur ce qui est visé et sur la proportion entre le moyen employé et ce à quoi il prétend répondre, mais aussi sur celui qui possède le pouvoir de qualifier l’acte.

L’État répond lui-même quotidiennement à ces questions lorsqu’il distingue, pour ses propres agents, un usage légitime ou illégitime de la force. Il ne peut donc réserver la question de la légitimité à la violence qu’il exerce. Le monopole institutionnel de la contrainte ne saurait devenir un monopole sur la définition du légitime.

Le traitement médiatique de Bally Bagayoko permet d’observer le même problème sous un autre angle. Des images le montrant près d’une poubelle en feu circulent et alimentent l’accusation selon laquelle le maire de Saint-Denis participerait lui-même au désordre. L’examen d’une séquence plus longue montre au contraire qu’il cherchait à éloigner une poubelle déjà enflammée des grilles de l’établissement et à limiter les dégradations. [7]

Sa phrase sur la violence légitime circule ensuite beaucoup plus largement que l’argument dans lequel elle s’inscrivait. Aucun ordre donné aux rédactions n’est nécessaire pour expliquer cette réduction, puisque les routines de l’information peuvent suffire. Une poubelle en feu fournit immédiatement une image, alors que l’absence prolongée d’un professeur ou la dégradation d’un service public demandent du temps pour être établies et racontées. Cette inégalité de la visibilité pèse nécessairement sur la manière dont le conflit est perçu.

Celui qui soutient la mobilisation peut alors être invité à commencer par « condamner les violences », comme si cette condamnation constituait la condition préalable de toute parole recevable sur le mouvement. L’incident spectaculaire finit ainsi par organiser le récit, tandis que la crise de l’école passe à l’arrière-plan. Le chien de garde n’est pas nécessairement celui qui ment, mais aussi celui qui maintient le débat à l’intérieur de catégories où certaines dimensions du réel deviennent immédiatement visibles et d’autres beaucoup moins.

L’épisode de « l’acide » révèle un mécanisme voisin. L’affirmation selon laquelle des manifestants auraient utilisé de l’acide est reprise dans le débat politique avant que les faits auxquels elle prétend se rapporter soient établis. Ce qui importe ici n’est donc pas seulement la circulation d’une information incertaine, mais la rapidité avec laquelle une accusation spectaculaire peut servir à qualifier l’ensemble d’un mouvement.

Une violence attribuée à un participant est facilement utilisée pour qualifier le mouvement dans son ensemble, tandis qu’une violence policière est plus souvent rapportée à l’acte d’un agent déterminé dont il faudrait attendre que l’enquête établisse la responsabilité. Le premier geste tend ainsi à être généralisé au groupe, là où le second reste individualisé.

La journée du 2 octobre fournit une nouvelle scène de cette bataille pour la qualification. À Belfort, les premières images massivement diffusées montrent un commandant de police en civil jeté au sol puis frappé à plusieurs reprises par un groupe de jeunes. Les coups, notamment portés à la tête, sont d’une violence incontestable. Le policier perd brièvement connaissance et une enquête est ouverte pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique. Dans les premières heures, c’est à partir de cette séquence que l’événement est raconté. Le procureur évoque une « horde sauvage de jeunes gens » et le ministre de l’Intérieur des « émeutiers ».

Mais une image peut commencer trop tard. Dans l’après-midi, d’autres vidéos publiées par L’Est Républicain font apparaître ce qui précède immédiatement les coups. Le même policier, chef du renseignement territorial de Belfort et présent en civil, vient de procéder à une interpellation particulièrement physique dans la Savoureuse, la rivière qui longe le lycée. La violence des coups qui lui seront ensuite portés demeure entière. Ces images changent pourtant la scène en empêchant de la présenter comme un surgissement sans histoire. Là où le premier montage faisait commencer l’événement avec l’agression du policier, le second oblige à remonter en amont et à demander ce qui s’est passé avant que le groupe ne se retourne contre lui. [8]

Dans la première circulation de ces images, ce qui précède les coups disparaît. Lorsque d’autres vidéos rétablissent cet avant, la scène change de sens sans que la violence des coups disparaisse. Contextualiser n’est ni justifier ni excuser, mais refuser que le point de départ du montage décide seul de la causalité.

Cette dissymétrie participe de ce que l’on pourrait appeler une fiction policière du réel. Il ne s’agit pas de supposer faux tout récit institutionnel, mais de constater que l’institution qui exerce la force dispose aussi du pouvoir de nommer immédiatement la situation dans laquelle elle l’a exercée. Des termes comme « maintien de l’ordre », « usage intermédiaire », « proportionnalité », « violences urbaines » ou « refus d’obtempérer » ne décrivent donc jamais seulement les faits après coup, puisqu’ils orientent aussi la manière dont ceux-ci seront d’abord perçus et compris.

Le langage administratif peut ainsi atténuer la matérialité de ce qui s’est produit sans qu’il soit nécessairement mensonger. Une blessure à la mâchoire devient l’« usage d’une arme intermédiaire » et une mobilisation née d’un conflit scolaire est progressivement décrite en termes de « violences urbaines ». Ce langage accompagne l’usage de la force en contribuant à faire apparaître celle-ci comme une réponse raisonnable à une situation déjà définie comme menaçante.

Le contraste devient plus saisissant si l’on regarde, dans le même temps, la manière dont est traité le Rassemblement national. Des révélations ont attribué à Jordan Bardella des propos antisémites anciens. Il nie leur authenticité et a engagé une procédure contre Mediapart. Ces accusations, comme d’autres controverses concernant des candidats RN lors des législatives de 2024, n’empêchent pas le parti de continuer à être traité comme un acteur ordinaire de la compétition politique auquel on demande de répondre de son histoire et de sa stratégie.

La jeunesse mobilisée autour des lycées bascule beaucoup plus rapidement dans une autre position. Les situations ne sont pas juridiquement équivalentes et leur comparaison ne porte pas sur une échelle commune de gravité, mais sur le statut politique accordé aux acteurs. Une force déjà installée dans le jeu institutionnel demeure un interlocuteur au milieu de controverses extrêmement graves, tandis qu’une jeunesse qui interrompt matériellement le fonctionnement de ses établissements devient rapidement une population relevant du maintien de l’ordre. La frontière passe aussi entre ceux auxquels l’ordre politique a déjà reconnu une place et ceux dont l’irruption collective trouble cette distribution.

Les téléphones troublent cette asymétrie sans supprimer ni le montage ni le hors-champ. Ils empêchent cependant que la description de l’intervention appartienne exclusivement à l’institution qui l’a conduite. La contre-archive n’est donc pas seulement une réserve de preuves, mais un contre-pouvoir sur la description du réel.

Elle touche aussi à la crédibilité du témoignage. Les jeunes auxquels la parole publique attribue une manipulation extérieure ou une appartenance indifférenciée aux « violences urbaines » produisent leurs propres images et décrivent ce qu’ils vivent. Le conflit se déplace alors vers une question fondamentale, celle de savoir qui peut attester ce qui a eu lieu, quelle parole doit être corroborée pour être crue et laquelle bénéficie d’une présomption de sérieux du seul fait qu’elle émane d’une institution.

À ce niveau, la qualification devient déjà une forme de violence politique lorsqu’elle prive une colère de son objet, un mouvement de sa causalité propre et ceux qui protestent d’une partie de leur capacité à dire eux-mêmes ce qu’ils sont en train de faire.

La violence d’État ne commence donc pas nécessairement avec le premier coup. Elle commence aussi dans la manière dont l’État définit ceux auxquels il fait face. Des élèves qui contestent leurs conditions d’étude peuvent progressivement être traités moins comme les acteurs d’un conflit scolaire que comme un problème d’ordre public, et cette nouvelle qualification contribue ensuite à rendre la coercition plus facilement acceptable.

III. Une violence d’État socialement distribuée

La catégorie de « violences urbaines » ne tombe pas sur un espace social indifférencié. Pour une partie des jeunes mobilisés à Saint-Denis, Sevran ou Aubervilliers, la police n’apparaît pas pour la première fois avec le blocage du lycée. Elle appartient déjà au paysage des transports, aux sorties de métro et aux contrôles de rue.

Cette différence est mesurable. L’enquête publiée par le Défenseur des droits en 2025 établit que les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risques de subir un contrôle poussé. Près d’une personne contrôlée sur cinq rapporte également des comportements policiers jugés inappropriés. [9]

Une autre étude consacrée à la « gestion des indésirables » documente des pratiques répétées de contrôle, de verbalisation et d’éviction de l’espace public visant principalement des adolescents et de jeunes hommes des classes populaires, souvent issus de l’immigration postcoloniale. La catégorie utilisée mérite d’être prise au sérieux, car ces pratiques ne répondent pas seulement à des infractions précises. Elles déterminent aussi, de manière très concrète, qui peut rester dans un lieu, se réunir ou circuler sans être régulièrement sommé de justifier sa présence.

Cette inégalité face au contrôle engage davantage qu’une différence statistique. Elle signifie que certaines présences passent pour ordinaires tandis que d’autres doivent régulièrement démontrer qu’elles ne représentent pas un danger. C’est à partir de cette dissymétrie que réapparaît, sous une forme transformée, la figure politique de l’ennemi intérieur.

Par ennemi intérieur, il ne faut évidemment pas entendre qu’un gouvernement aurait officiellement désigné ainsi les lycéens ou les habitants des quartiers populaires. La notion permet plutôt de décrire ce qui se produit lorsqu’une partie de la population commence à être appréhendée moins à partir de ses droits ou de ses actes que du danger qu’on lui prête, de sorte que ses déplacements et ses regroupements acquièrent d’emblée une signification préventive. L’adversaire n’a pas besoin d’avoir attaqué l’État pour entrer dans cette logique, qui apparaît dès lors que l’existence collective de certains est gouvernée sous la catégorie du danger.

Le même jeune peut ainsi être considéré comme un élève lorsqu’il est en classe et comme une présence suspecte dès qu’il bloque l’entrée du lycée ou rejoint un groupe dans la rue. Ce basculement est d’autant plus rapide que certains avaient déjà rencontré la police avant le mouvement, non comme manifestants, mais comme habitants de territoires populaires.

C’est en ce sens que l’on peut parler d’une naturalisation du soupçon, lorsque celui-ci ne dépend plus seulement d’un acte déterminé mais commence à s’attacher à une apparence, à un territoire ou au simple fait de se trouver en groupe, au point que l’acte ultérieur pourra toujours être lu comme la confirmation d’une dangerosité déjà supposée.

Didier Fassin avait montré, dans son enquête sur une brigade anticriminalité de la région parisienne, [10] combien une part de l’activité policière dans certains quartiers se déployait dans des interactions quotidiennes avec des jeunes, au-delà de la poursuite des crimes graves. Le contrôle, l’interpellation et l’humiliation ordinaire y faisaient apparaître un pouvoir discrétionnaire dont l’objet dépassait la recherche d’une infraction précise. La police participait ainsi au maintien d’un ordre social en décidant aussi de la manière dont certains pouvaient occuper l’espace.

Cet ordre est inséparablement social et racial. L’immigration issue des anciennes colonies a largement rejoint les fractions ouvrières et employées des classes populaires françaises. Ses descendants ont grandi dans des territoires marqués par la désindustrialisation, le logement social et les discriminations. Les catégories de « jeune de banlieue » ou de « violences urbaines » ont condensé pendant des décennies ce rapport entre territoire, origine supposée et dangerosité.

Cette distribution racialisée de la contrainte rencontre également une culture politique particulière dans une partie des forces de l’ordre. Les données électorales doivent être maniées avec précaution, notamment en raison de la taille limitée des sous-échantillons. Les enquêtes du CEVIPOF indiquaient néanmoins en 2024 que le groupe « policiers et militaires » se distinguait nettement de la moyenne par son vote en faveur du RN et de l’extrême droite. Ce résultat ne permet ni d’assigner une opinion à chaque agent ni d’expliquer un coup ou un tir par un bulletin de vote, mais il oblige à prendre au sérieux les représentations susceptibles de circuler dans une institution détentrice d’un pouvoir de contrainte. [11]

Plusieurs affaires documentées au cours des dernières années ont par ailleurs révélé des échanges racistes et violents entre policiers. La question ne consiste pas à transformer ces affaires en portrait global de la police française. Un cas individuel ne vaut pas démonstration sur un corps entier. Mais l’institution ne peut davantage réduire systématiquement ces scènes à des exceptions privées lorsque ceux qui tiennent de tels propos disposent, dans l’exercice de leur fonction, d’un pouvoir public sur d’autres personnes.

Ces représentations prennent une autre portée lorsqu’elles rencontrent des pratiques discriminatoires déjà documentées par plusieurs institutions. En 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France dans une affaire de contrôle d’identité discriminatoire, tandis que le Défenseur des droits documente la surexposition de certains jeunes aux contrôles. [12]

La question devient institutionnelle lorsque préjugé et pouvoir se rencontrent. Une opinion raciste conservée dans la sphère privée reste une opinion privée, mais ses effets potentiels changent de nature lorsqu’elle est portée par celui qui peut contrôler, fouiller ou décider de l’usage de la force. Une République ne peut attendre qu’une caméra-piéton enregistre accidentellement une conversation pour découvrir ce qui circule dans ses services. Elle doit rendre les pratiques discriminatoires identifiables et permettre qu’elles soient signalées sans que leur contrôle dépende de l’institution mise en cause.

Cette articulation entre représentations racialisées et pouvoir discrétionnaire possède une histoire plus ancienne. Les travaux sur la police des populations algériennes en métropole ont montré comment s’était constitué un répertoire spécifique de surveillance, de contrôle et de territorialisation de la suspicion. La décolonisation a profondément transformé le droit et les institutions. Elle n’a pas nécessairement effacé toutes les représentations et tous les gestes élaborés dans cette histoire. [13]

La situation postcoloniale ne peut donc être définie comme la colonie maintenue à l’identique. Elle désigne plutôt la transformation, au sein d’un ordre juridique égalitaire, de rapports dont une partie fut élaborée dans l’empire. Le contrôle différentiel ne repose plus sur un statut colonial explicite. Il peut passer par la distribution statistiquement inégale des contrôles, par la territorialisation de la surveillance et par la construction récurrente de certaines populations comme plus dangereuses.

Fanon permet de comprendre ce que cette distribution produit dans l’espace. Le monde colonial ne reposait pas uniquement sur des normes différentes, mais sur une possibilité inégale d’habiter et de circuler. La comparaison avec la France contemporaine ne suppose aucune identité entre les situations. Elle invite plutôt à demander ce que devient l’universalité de la citoyenneté lorsque l’expérience concrète de la puissance publique reste fortement différenciée selon le territoire, l’origine attribuée et la classe sociale.

Césaire déplace encore le regard. La violence coloniale ne transforme pas seulement ceux qui la subissent. Elle transforme une société qui apprend à tolérer contre certaines populations ce qu’elle considérerait comme insupportable contre d’autres. Son « ensauvagement » du colonisateur désigne cette accoutumance à la violence rendue possible par la désignation préalable de ceux contre lesquels elle pourra être exercée. [14]

Cette accoutumance possède une dimension anthropologique. Certaines violences policières ou certains langages racistes ne se contentent pas d’insulter, puisqu’ils touchent au statut même de celui auquel ils s’adressent. L’animalisation en fournit la forme la plus brutale lorsqu’elle renvoie quelqu’un au cri, à la sauvagerie ou à un corps supposé incapable de raison, et ne produit donc pas seulement une humiliation mais une opération de désanthropisation.

La désanthropisation désigne le geste par lequel celui qui subit la violence est progressivement soustrait à une relation où sa parole, sa douleur et sa dignité devraient obliger celui qui lui fait face. Elle rend alors plus facile de lui parler autrement, de lui infliger davantage ou de considérer que sa souffrance appelle moins de comptes.

Entre l’animalisation raciste et la catégorie administrative d’« indésirable », les degrés sont évidemment différents, mais le mécanisme fait apparaître une question commune. Il s’agit de savoir qui demeure pleinement reconnu comme sujet lorsque commence la coercition, qui reste un citoyen auquel l’institution doit rendre des comptes et qui commence à être appréhendé avant tout comme un corps à déplacer, contenir ou neutraliser.

Le vocabulaire utilisé à Belfort le 2 octobre donne à cette opération une formulation presque littérale lorsque le procureur décrit les agresseurs du policier comme une « horde sauvage de jeunes gens ». L’expression ne qualifie plus seulement des actes extrêmement violents, mais fait glisser ceux qui les commettent vers l’image d’un groupe animalisé mû par une sauvagerie collective.

C’est là que la figure de l’ennemi intérieur rejoint celle de la désanthropisation sans se confondre avec elle. L’ennemi conserve souvent une puissance politique que l’animalisé se voit précisément dénier, mais les deux opérations altèrent le statut ordinaire du citoyen, soit en faisant d’abord de sa présence une menace, soit en diminuant le poids accordé à sa parole et à sa souffrance.

La présence massive de policiers autour d’un établissement populaire doit être regardée à partir de cette histoire. Un dispositif identique autour d’un lycée prestigieux du centre de Paris ne susciterait pas nécessairement la même indifférence. Certaines populations sont devenues suffisamment familières du contrôle pour que la violence de cette familiarité cesse elle-même de faire événement, et l’inégalité se mesure aussi au seuil à partir duquel la contrainte devient socialement acceptable.

La violence d’État apparaît alors comme autre chose qu’une addition d’illégalités individuelles lorsqu’un ensemble d’institutions et de pratiques expose durablement certaines fractions de la population à davantage de contrôle. L’école peut leur offrir des conditions matérielles moins favorables et la police les contrôler plus fréquemment, puis, lorsqu’ils transforment cette expérience en conflit politique, le maintien de l’ordre les rencontre comme une population déjà familiarisée avec la contrainte publique.

Il n’est pas nécessaire qu’une autorité ait conçu cet enchaînement comme un programme unique pour que les effets de plusieurs institutions convergent sur les mêmes territoires et les mêmes personnes. C’est précisément ce qui distingue une analyse structurelle d’un récit intentionnaliste, puisque des administrations poursuivant des objectifs différents peuvent néanmoins produire, dans certaines vies, une expérience cohérente de l’État.

Cette généalogie postcoloniale ne suffit cependant pas à comprendre ce qui se produit en France depuis 2018. Les Gilets jaunes ont connu les LBD, les mutilations et les interpellations massives, des pompiers ont été gazés, et les opposants à la réforme des retraites ont rencontré des pratiques policières dont les institutions européennes ont interrogé la proportionnalité. La coercition ne demeure donc pas confinée aux territoires où elle avait été historiquement concentrée.

Depuis les Gilets jaunes, cette généalogie raciale et postcoloniale est traversée par un autre mouvement. La coercition ne cesse pas de frapper de manière disproportionnée les populations qui y étaient historiquement les plus exposées, mais elle atteint aussi des groupes socialement différents lorsqu’ils acquièrent à leur tour une capacité réelle d’interrompre le fonctionnement ordinaire.

IV. Gouverner l’interruption

Le 6 décembre 2018, à Mantes-la-Jolie, 153 jeunes sont interpellés à proximité de deux lycées. Les images montrent des adolescents agenouillés, les mains derrière la tête ou dans le dos, entourés de policiers casqués et armés. Une voix commente la scène en lançant la phrase devenue célèbre : « Voilà une classe qui se tient sage. » [15]

La scène condense déjà une grande partie de ce qui se rejoue aujourd’hui. La « classe » n’est plus ici le lieu où l’on enseigne mais le groupe que l’on immobilise, et le vocabulaire scolaire glisse ainsi vers celui de la soumission. Une jeunesse qui sort de la place prévue pour elle dans l’institution rencontre une autre puissance de l’État, chargée non plus de l’instruire mais de la contenir.

Mantes se déroule au même moment que les premières semaines du mouvement des Gilets jaunes. Quelques mois plus tard, Laurent Nuñez donne devant le Sénat la mesure de la violence atteinte avec des milliers de blessés et plus de treize mille tirs de LBD, tandis que le Conseil de l’Europe demandera à la France de revoir sa doctrine d’emploi de ces armes. Les Gilets jaunes ne découvrent pas une violence policière jusque-là inconnue, mais la rendent visible à une échelle sociale et géographique nouvelle.

Quelques mois plus tard, des pompiers mobilisés contre le manque d’effectifs tentent de bloquer le périphérique parisien et rencontrent à leur tour les gaz lacrymogènes et le dispositif de maintien de l’ordre. L’épisode importe parce que les pompiers ne correspondent pas à la figure racialisée du « jeune de banlieue » et disposent d’une forte légitimité sociale. Au moment où ils interrompent une infrastructure majeure, ils rencontrent néanmoins l’appareil chargé de rétablir la circulation.

La réforme des retraites de 2023 approfondit cette logique. Après le recours à l’article 49.3 et les manifestations spontanées qui suivent, la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe s’inquiète notamment d’interpellations concernant des personnes dont un grand nombre seront libérées sans poursuite. L’interpellation acquiert alors une fonction qui dépasse le procès pénal, puisque quelques heures passées au commissariat suffisent déjà à retirer quelqu’un du conflit avant que la justice ne décide éventuellement de la suite.

Après la mort de Nahel Merzouk, cette capacité de neutralisation prend une dimension différente au cours des révoltes de l’été 2023. [16] Les arrestations répondent à des incendies et à des affrontements graves. Elles participent également à la reprise rapide de territoires dans lesquels l’autorité de l’État est ouvertement contestée.

Ces séquences ne racontent pas la même histoire et leur juxtaposition ne doit pas effacer leurs différences. Ce qui circule de l’une à l’autre tient à certaines techniques de gouvernement du conflit, qui deviennent particulièrement visibles lorsque le refus cesse d’être seulement une opinion et acquiert la capacité matérielle d’empêcher quelque chose de fonctionner.

Un mouvement cesse en effet d’être seulement une opinion lorsqu’il devient capable d’empêcher quelque chose de fonctionner.

Le blocage appartient précisément à ces formes d’action qui rendent le refus matériellement sensible. Fermer momentanément un lycée, cesser le travail ou interrompre une circulation permet à ceux qui disposent de peu d’accès directs aux lieux de décision de peser autrement sur le rapport de forces. Là où une pétition adresse une demande à celui qui peut encore l’ignorer, l’interruption lui impose d’en supporter au moins provisoirement les conséquences.

Le maintien de l’ordre intervient au moment où cette puissance devient effective. Il rouvre une route ou dégage l’entrée d’un établissement et restaure ainsi le fonctionnement que le conflit avait suspendu pour devenir audible. Chacune de ces opérations peut disposer d’une justification juridique particulière, mais leur fonction politique n’en disparaît pas pour autant, puisqu’elles réduisent la capacité d’un mouvement à imposer matériellement l’existence du problème qu’il soulève.

Le gouvernement de l’interruption désigne ainsi, plus précisément que la répression en général, l’ensemble des moyens employés pour réduire la capacité d’un conflit à suspendre le fonctionnement ordinaire et à rendre le refus coûteux pour ceux auxquels il s’adresse.

Cette question possède une dimension de classe parce que les groupes sociaux ne disposent pas des mêmes instruments pour défendre leurs intérêts. La propriété et l’accès aux décideurs donnent aux classes dominantes des moyens de peser qui ne nécessitent généralement pas l’occupation d’une route, tandis que les classes populaires doivent plus souvent rendre leurs intérêts politiquement sensibles par l’action collective et par leur capacité à interrompre un fonctionnement.

Lorsqu’une route ou un lycée est dégagé, le fonctionnement qui avait été interrompu reprend, indépendamment de ce que le policier qui intervient pense lui-même du conflit. La portée politique de son geste tient d’abord à ce qu’il rétablit, c’est-à-dire l’ordre social tel qu’il existait avant que le mouvement ne l’interrompe.

Cette question apparaît explicitement dans le langage de la « normalité ». Lorsque Édouard Philippe affirme, au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, que « tous les Français ont le droit de manifester », mais que tous ont également « droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement », il donne à la continuité sociale une évidence que le conflit vient précisément remettre en cause. [17] Les lycéens protestent contre des enseignants absents pendant des semaines, des bâtiments dégradés et des conditions d’étude fortement inégales. Tout cela peut durer sans empêcher juridiquement l’institution de fonctionner.

Le maintien de l’ordre restaure alors comme normal ce que le conflit vient de faire apparaître comme intolérable. La « normalité » n’est donc pas un terrain neutre auquel le désordre viendrait ensuite s’opposer, mais l’objet même du litige, puisque ce que les uns appellent retour à la normale est précisément ce que d’autres ont interrompu pour en rendre la violence visible.

L’école est ici un terrain décisif parce qu’elle ne distribue pas seulement des savoirs, mais participe à la reproduction sociale. Une classe de trente élèves n’offre pas les mêmes possibilités qu’une classe beaucoup plus légère, de même qu’un lycée où les enseignants ne sont pas remplacés ne donne pas les mêmes ressources qu’un établissement capable d’assurer la continuité de ses cours.

L’inégalité scolaire fragilise ainsi le récit moral à travers lequel les inégalités futures pourront être justifiées. Si les positions sociales doivent être comprises comme le résultat du mérite, les conditions de départ doivent rester suffisamment comparables pour que cette idée conserve une plausibilité. Lorsque les chances divergent en amont, le mérite risque de devenir le nom donné après coup à des écarts que l’institution elle-même a contribué à produire.

S’en prendre par la force à des adolescents qui s’inquiètent, avec raison, de leur présent scolaire autant que de l’avenir que celui-ci prépare ne revient donc pas seulement à rétablir l’ordre autour d’un lycée. C’est aussi reconduire matériellement les conditions de la succession sociale. Plus les inégalités scolaires se creusent, plus l’interruption de cet ordre par ceux qui en subissent les effets devient menaçante pour sa continuité ; la répression contribue alors à solidifier le groupe des héritiers et l’ordre qui garantit la succession, en rendant plus coûteuse la contestation de ceux qui n’héritent ni des mêmes établissements, ni des mêmes ressources, ni des mêmes protections.

C’est pourquoi la « crise de l’école » ne peut être séparée de l’ordre social plus large dans lequel elle s’inscrit. Les travaux de l’Institut des politiques publiques sur les mesures socio-fiscales du premier quinquennat Macron ont montré des gains de niveau de vie plus importants au sommet de la distribution que pour les ménages les plus modestes, tandis que plusieurs transformations de l’assurance-chômage ont accru les contraintes imposées à une partie des travailleurs précaires et des demandeurs d’emploi. [18]

Le problème n’est donc pas celui d’un retrait général de l’État, qui demeure très actif dans la fiscalité, les retraites, l’assurance-chômage et l’organisation des services publics. Le néolibéralisme ne détruit pas l’État autant qu’il en recompose les fonctions et les priorités.

La disponibilité différentielle rencontrée devant les lycées prend ici une portée plus générale. Un même État peut se montrer lent lorsqu’il s’agit de réparer ce que des années ont laissé se dégrader et extrêmement rapide lorsque ceux qui vivent cette dégradation en interrompent les conséquences ordinaires. Il ne s’agit donc pas d’opposer naïvement un État social absent à un État policier omnipotent, mais d’observer comment la puissance publique distribue ses capacités et son rythme d’intervention selon ce qu’elle rencontre.

Grégoire Chamayou a montré combien la question de la gouvernabilité traverse historiquement le néolibéralisme, notamment lorsqu’il s’agit de transformer durablement un ordre social face à des groupes qui disposent encore de moyens collectifs pour s’y opposer. [19] Le problème porte alors sur les syndicats, la grève, l’occupation et, plus largement, sur toutes les formes d’action qui rendent un refus matériellement coûteux.

La réforme des retraites de 2023 a donné à ce problème une forme particulièrement visible. L’exécutif disposait de mécanismes constitutionnels permettant de faire aboutir la réforme malgré l’absence d’un vote final favorable à l’Assemblée sur le texte adopté. Lorsque le refus se déplaça dans la rue, une autre capacité de l’État intervint pour limiter la possibilité que cette opposition bloque durablement le pays. La procédure constitutionnelle et la police ne sont pas de même nature, mais elles se rencontrent ici dans une même question politique, celle de savoir comment gouverner lorsque le refus ne se laisse plus absorber par la représentation.

C’est à cet endroit que la notion de néolibéralisme autoritaire devient pertinente. Elle ne désigne pas un libéralisme économique sur lequel viendrait se greffer accidentellement un excès de police. Elle permet de penser une forme de gouvernement où la transformation continue des protections collectives rencontre la nécessité de réduire la capacité de ceux qui la refusent à interrompre ce processus.

La comparaison avec les mobilisations agricoles permet de comprendre la sélectivité de cette coercition. En janvier 2024, des agriculteurs bloquent durablement des autoroutes et commettent des dégradations. Gérald Darmanin affirme pourtant qu’« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions. [20]

Il ne s’agit pas de reprocher aux agriculteurs d’avoir bénéficié de cette retenue, mais de constater qu’il n’existe pas de seuil mécanique d’entrave ou de destruction à partir duquel un niveau déterminé de coercition se déclencherait nécessairement. Le statut social des groupes mobilisés, leur mode de reconnaissance politique et le degré de désordre que le gouvernement accepte de supporter font donc partie de la situation.

Le gouvernement de l’interruption est ainsi socialement sélectif. Il ne protège pas abstraitement la société contre tout désordre de façon identique, mais intervient dans un ordre déjà traversé par des hiérarchies et participe à la décision concernant les perturbations que cet ordre peut tolérer avant que la force soit engagée.

Le maintien de l’ordre ne vient donc pas seulement mettre fin à un désordre ponctuel. Il travaille à restaurer les conditions dans lesquelles un ordre juridique et social peut continuer à fonctionner. C’est en ce sens que l’on peut déjà y reconnaître ce que Walter Benjamin appellera une violence conservatrice de droit, sans que cette fonction suffise encore à épuiser la question de la violence policière.

V. Le droit, l’impunité active et la préemption

Le droit fixe pourtant des limites à la puissance qu’il confère aux forces de l’ordre. Depuis 2017, l’article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure prévoit que policiers et gendarmes ne peuvent faire usage de leurs armes qu’en cas d’absolue nécessité et de manière strictement proportionnée. La loi du 28 février 2017 a cependant redéfini leur cadre d’emploi et modifié les situations dans lesquelles les policiers peuvent faire usage de leurs armes. [21]

Les années suivantes ont nourri une controverse dont les données empêchent de réduire l’enjeu à une querelle de vocabulaire. Les tirs policiers contre des véhicules en mouvement ont augmenté après la réforme, tandis que des travaux de recherche ont également relevé une progression des tirs mortels sur leurs occupants. Cela ne permet pas d’attribuer chaque tir à la modification législative. Il existe néanmoins une évolution qui impose d’examiner les effets d’un cadre juridique sur les pratiques qu’il rend possibles.

Les décisions récentes du Défenseur des droits déplacent la question de l’acte individuel vers l’institution. L’une d’elles concerne l’usage à très courte distance d’un aérosol lacrymogène contre des lycéens mineurs. Le Défenseur des droits a conclu au caractère non nécessaire et disproportionné de cet usage de la force et demandé une procédure disciplinaire.

Cette décision permet de comprendre comment un geste commis par un agent déterminé peut engager plus largement l’État sans que la responsabilité individuelle de cet agent disparaisse. L’intervention s’inscrit dans une doctrine, un dispositif et une chaîne de commandement qui existaient avant le geste, tandis qu’après lui se posent les questions de l’identification, de l’enquête, de la discipline et de la manière dont le pouvoir politique qualifie les faits.

C’est à ce niveau que la violence policière devient violence d’État, non parce que la responsabilité individuelle disparaîtrait, mais parce qu’elle cesse d’être le dernier niveau auquel l’analyse doit s’arrêter. [22]

La définition classique de Max Weber permet d’abord de poser le problème : l’État moderne revendique, sur un territoire donné, le monopole de l’usage légitime de la violence physique. Cette définition ne signifie évidemment pas que toute violence exercée par ses agents serait légitime par nature ; elle désigne le pouvoir spécifique de l’État de déterminer les conditions dans lesquelles la contrainte peut être exercée en son nom.

La distinction proposée par Walter Benjamin entre violence fondatrice de droit et violence conservatrice de droit permet de préciser encore cette position. La première institue un ordre juridique ; la seconde travaille à en assurer la continuité. Le maintien de l’ordre appartient d’abord à cette seconde logique, puisqu’il intervient pour restaurer les conditions dans lesquelles l’ordre existant peut continuer à produire ses effets.

Mais Benjamin complique immédiatement cette distinction lorsqu’il aborde la police. Celle-ci ne se contente pas toujours d’appliquer une norme déjà fixée. Elle intervient aussi dans des situations où la frontière entre application du droit et production pratique de la décision devient incertaine, lorsque l’agent ou le commandement détermine sur le terrain ce qui constitue une menace, à partir de quel seuil il faut disperser, qui doit être interpellé et quelle force peut être employée. La police devient alors le lieu où la violence conservatrice du droit tend à se rapprocher d’une puissance qui décide elle-même des conditions de sa propre intervention. [23]

Une autre décision du Défenseur des droits permet de suivre cette chaîne jusqu’au commandement. En 2018, plus d’une centaine de personnes sont interpellées dans un lycée parisien à l’issue d’une mobilisation contre Parcoursup. L’ordre transmis aux unités était d’« interpeller l’intégralité des occupants », alors que l’action se terminait sans difficulté majeure. Plusieurs années plus tard, le Défenseur des droits relève un manquement à l’obligation de discernement du commandement.

L’interpellation collective apparaît alors comme un choix de gouvernement du rassemblement. La responsabilité ne se situe pas uniquement au moment où un agent porte un coup, puisqu’elle existe déjà dans l’ordre donné, dans la forme de l’opération et dans les moyens prévus pour prendre en charge ceux que l’on prive de liberté.

Une dissymétrie temporelle apparaît alors avec netteté. La contrainte exercée sur celui qui est interpellé produit immédiatement ses effets, tandis que l’établissement de la responsabilité éventuelle de celui qui exerce la force peut commencer un parcours de plusieurs mois ou de plusieurs années.

C’est dans cet écart que prend sens la notion d’ impunité active . Elle ne suppose pas que les policiers échapperaient toujours aux enquêtes ou aux sanctions, mais désigne une situation dans laquelle la contrainte exercée par la force publique produit immédiatement ses effets alors que l’établissement de sa responsabilité se heurte souvent à des délais, à des difficultés d’identification ou d’accès aux preuves et à la longueur des procédures.

L’affaire Nahel en donne une illustration particulièrement nette. En juin 2026, trois ans après la mort de l’adolescent, la Défenseure des droits a conclu à plusieurs manquements déontologiques et demandé des poursuites disciplinaires. Elle a relevé qu’un manquement avait déjà été identifié dans le cadre administratif sans qu’une procédure disciplinaire ait suivi, tout en rappelant explicitement que sa décision ne se substituait pas à la procédure pénale encore en cours. Défenseur des Droits

L’ impunité active se loge donc dans cet écart entre la temporalité de la violence et celle de la responsabilité, sans se réduire pour autant à la seule lenteur des procédures.

La vidéo tournée à Toulouse le 2 octobre montre que cette question ne concerne pas seulement les procédures qui suivent l’usage de la force, mais aussi la manière dont certains agents peuvent parler de ses conséquences au moment même où ils interviennent. On y voit un adolescent interpellé se plaindre de son bras tandis qu’un policier le manipule, puis on entend un agent répondre à la personne qui filme, lorsqu’elle évoque les lycéens blessés les jours précédents, « j’en ai éborgné trois ». Au moment où ces lignes sont écrites, l’authenticité de la séquence et l’identité de l’agent demandent encore à être établies indépendamment. Si elles le sont, ce qui importe dans cette phrase n’est pas seulement sa brutalité, mais la manière dont une blessure aussi grave que la perte d’un œil peut être évoquée comme un fait dont on se vante.

La douleur de celui qui est tenu peut alors cesser de commander l’attention et devenir objet de dérision, tandis que la mutilation attribuée à l’action policière est formulée comme une performance. Quelque chose se défait dans la relation qui devrait lier l’exercice de la force à la responsabilité de ses conséquences. L’impunité n’est plus seulement l’absence éventuelle de sanction après l’acte, mais peut devenir une manière d’habiter l’acte lui-même lorsque celui qui dispose de la force se comporte comme si la blessure qu’il produit n’avait pas à peser sur lui.

Cette protection peut aussi se former dans la parole politique qui précède le contrôle. Lorsque le ministre de l’Intérieur proclame un usage « très proportionnel » de la force alors que plusieurs interventions font déjà l’objet d’enquêtes, il n’annonce pas le résultat d’une investigation, mais accorde au dispositif qu’il dirige une présomption politique de légitimité.

Cette différence dans la manière de raconter les violences se retrouve ensuite dans la manière dont les responsabilités sont attribuées. Une violence commise par un participant peut qualifier immédiatement le mouvement auquel il est associé, tandis qu’une violence policière grave est plus souvent singularisée et différée dans l’attente des conclusions d’une enquête. L’État demande ainsi de suspendre le jugement sur sa propre force au moment où il peut généraliser beaucoup plus rapidement le jugement porté sur celle qu’il impute au mouvement.

Cette logique rencontre aujourd’hui une transformation juridique supplémentaire. Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté, par 313 voix contre 199, une proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense aux forces de l’ordre dans certaines conditions d’usage des armes. Assemblée Nationale

Le texte ne supprime pas formellement l’exigence de nécessité ou de proportionnalité, mais modifie le point de départ de l’examen de l’acte en introduisant une présomption favorable à l’agent lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies. Il ne s’agit donc pas d’une disparition brutale du droit, mais d’un déplacement de la position institutionnelle depuis laquelle l’acte de force sera examiné.

Ce déplacement s’inscrit dans une transformation plus large du rapport entre sécurité, droit et gouvernement. Après les attentats de 2015, plusieurs instruments élaborés sous l’état d’urgence furent transférés dans le droit commun en 2017. En 2026, la loi du 18 août intitulée « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » a encore modifié de nombreux dispositifs de sécurité. Certaines de ses dispositions avaient été censurées par le Conseil constitutionnel avant la promulgation. [24]

Ces textes appartiennent à des domaines différents, mais ils font apparaître un même déplacement dans les techniques de gouvernement. L’action publique tend de plus en plus à se porter en amont du trouble, non plus seulement pour répondre à un acte accompli, mais pour intervenir sur ce qui pourrait advenir, à partir d’un comportement, d’un rassemblement, d’une appartenance ou d’une situation interprétés comme annonçant un danger possible. La coercition change alors de temporalité : elle ne sanctionne plus seulement ce qui a eu lieu, elle cherche à empêcher que quelque chose puisse avoir lieu.

Cette logique préemptive modifie profondément le rapport entre puissance publique et liberté. Celui qui fait l’objet de l’intervention n’est plus seulement saisi à partir de ce qu’il a fait, mais à partir de ce qu’on suppose qu’il pourrait faire. Le soupçon acquiert ainsi une puissance propre, puisqu’il permet que la contrainte précède l’acte dont elle prétend empêcher l’accomplissement. Appliquée aux mobilisations collectives, cette logique tend à déplacer toujours plus tôt le moment où l’État considère qu’il peut légitimement intervenir, fermer, disperser, interdire ou interpeller.

Le 2 octobre, le mécanisme devient particulièrement visible. Près de quatre cents lycées restent fermés et les préfets interdisent les rassemblements aux abords des établissements concernés, tandis que le passage à l’enseignement à distance retire au mouvement une partie de ses lieux matériels de rencontre en même temps qu’il transforme la forme du cours.

C’est ici qu’apparaît la préemption du mouvement, distincte de la répression en ce qu’elle ne répond pas seulement à un acte déjà accompli mais cherche à réduire, en amont, les lieux de rassemblement et les possibilités d’extension du conflit.

Il faut distinguer cette préemption du mouvement de ce que l’on peut appeler préemption de la jeunesse, qui ne porte plus seulement sur les conditions matérielles de la mobilisation mais sur les personnes elles-mêmes lorsqu’elles sont gouvernées à partir de ce qu’elles pourraient faire ou de la dangerosité qu’on leur attribue.

La préemption de la jeunesse rejoint ainsi la naturalisation du soupçon et la figure de l’ennemi intérieur, puisqu’elle ne se contente pas d’anticiper une infraction précise mais tend à constituer une population dont l’avenir possible devient lui-même objet de gouvernement.

C’est à cet endroit que Poulantzas retrouve une actualité. Son « étatisme autoritaire » ne décrivait pas la disparition soudaine de la démocratie représentative. Il analysait une transformation interne à celle-ci, lorsque les institutions représentatives subsistent mais que des appareils exécutifs et administratifs acquièrent une capacité croissante à agir face aux médiations collectives.

La démocratie peut donc continuer d’organiser des élections, de garantir des libertés et de faire fonctionner ses tribunaux tout en modifiant le statut du conflit. Le désaccord demeure possible, mais la capacité d’un mouvement à interrompre une décision ou à la rendre matériellement coûteuse peut devenir l’objet d’un travail politique de neutralisation.

La contestation reste alors pleinement tolérable tant qu’elle demeure compatible avec la continuité de ce qu’elle conteste, mais son statut change dès qu’elle bloque et que le désaccord devient un problème de fonctionnement.

La préemption et l’impunité active décrivent deux moments différents de cette transformation. L’une cherche à limiter la puissance du conflit avant qu’elle ne se déploie pleinement, tandis que l’autre affecte les conditions dans lesquelles ceux qui ont exercé la force devront ensuite en répondre.

Le contrôle de la police devient dès lors une question centrale de l’État de droit. Une institution qui possède le pouvoir d’arrêter et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut être le garant suffisant de la légitimité de sa propre force. Le pouvoir politique qui décide son déploiement ne peut pas davantage se substituer à ce contrôle. Plus la puissance coercitive est grande, plus doivent être réels l’accès aux preuves, l’identification des agents et la possibilité de remonter jusqu’aux décisions de commandement.

L’impunité active désigne finalement cette contradiction, celle d’un ordre juridique capable de conserver ses garanties formelles tout en laissant se constituer autour de la force publique une zone de protection suffisamment vaste pour que les mêmes controverses réapparaissent de conflit en conflit. La question porte alors sur la capacité réelle des normes existantes à contraindre l’appareil qui dispose des armes.

VI. Ce qui se constitue dans le mouvement

À force de regarder ce que le pouvoir fait au mouvement, on risquerait d’oublier ce que le mouvement fait à ceux qui y prennent part. Des élèves qui vivaient séparément l’absence d’un professeur, la dégradation de leur établissement ou l’incertitude de leur avenir commencent à reconnaître dans ces expériences particulières une condition commune. Cette reconnaissance ne suppose pas nécessairement une doctrine préalable, puisqu’elle naît d’abord de la comparaison entre des situations que chacun pouvait auparavant croire singulières.

Ce qui paraissait relever de la malchance d’un établissement réapparaît dans un autre, et une géographie de l’inégalité se dessine à mesure que certains établissements apparaissent mieux dotés tandis que d’autres connaissent des difficultés durables. Ce qui est alors mis en question n’est plus seulement le fonctionnement ponctuel de l’école, mais la promesse à travers laquelle elle justifie une partie de son rôle social.

Si les conditions mêmes dans lesquelles on étudie divergent fortement, il devient plus difficile d’attribuer les trajectoires qui en résultent au seul mérite individuel. La mobilisation touche ainsi à quelque chose de beaucoup plus profond que la qualité immédiate des cours. Elle atteint le récit moral à partir duquel les inégalités futures pourront être rendues acceptables.

Le 1er octobre, cette mise en commun franchit un nouveau seuil lorsque plusieurs universités sont à leur tour touchées par la mobilisation. À Saint-Denis, des étudiants de Paris-VIII rejoignent le lycée Bartholdi pour soutenir des lycéens qui réclament de meilleures conditions d’apprentissage. La circulation du mouvement ne s’effectue plus seulement entre lycées, mais commence à franchir la frontière institutionnelle entre enseignement secondaire et supérieur.

Un autre déplacement se produit à Henri-IV, où des élèves d’un établissement très favorisé se mobilisent en solidarité avec ceux dont les conditions d’étude sont beaucoup moins protectrices. Le geste importe précisément parce que les situations ne deviennent pas identiques. Un élève de Saint-Denis et un élève d’Henri-IV n’étudient pas dans les mêmes conditions, et la politisation commence lorsque cet écart cesse d’être interprété comme une simple différence de destin pour être rapporté à l’organisation matérielle d’une même institution.

La circulation du mouvement franchit désormais une autre frontière lorsqu’une partie du monde enseignant et syndical commence à rejoindre la mobilisation. Le 2 octobre, les organisations lycéennes et étudiantes sortent de leur réunion avec le ministre de l’Éducation en affirmant n’avoir obtenu aucune « mesure concrète » et appellent à un nouvel acte national le 6 octobre. La CGT et Solidaires annoncent leur participation, tandis que plusieurs syndicats enseignants appellent également leurs personnels à se tenir aux côtés des élèves et à faire grève ce jour-là. Les fermetures d’établissements et les interdictions de rassemblement interviennent donc au moment même où la colère née dans les lycées commence à sortir du seul périmètre scolaire et à rencontrer d’autres forces sociales.

C’est ainsi qu’un sujet politique se constitue, non par l’effacement des différences sociales et des rapports distincts à l’action collective, mais par leur mise en relation au cours même de la mobilisation, de sorte que le commun apparaît moins comme son point de départ que comme l’un de ses produits.

Cette capacité collective possède déjà une efficacité. Le soir du 1er octobre, le gouvernement retire du projet de loi de finances la mesure prévoyant des frais d’inscription en BTS et en classes préparatoires pour les étudiants non boursiers. [25] Ce recul ne résout pas la crise scolaire et ne peut être mécaniquement attribué à un seul acteur, mais il montre que la séquence n’est pas celle d’une pure fermeture du pouvoir, puisque le mouvement coïncide avec une modification de la décision au moment même où la coercition s’intensifie.

La concession et la coercition peuvent ainsi appartenir au même moment politique, puisque le gouvernement peut reconnaître par une mesure qu’un rapport de forces existe tout en cherchant, par d’autres moyens, à empêcher son extension. Les fermetures, les interdictions et les interpellations ne touchent donc pas seulement ceux qui en font immédiatement l’objet, puisqu’elles réduisent aussi les occasions de rencontre grâce auxquelles le mouvement pourrait gagner de nouveaux établissements ou de nouveaux soutiens. L’arrivée d’étudiants devant un lycée montre précisément ce qui devient possible lorsque ces circulations se poursuivent.

La géographie même du maintien de l’ordre doit alors être interrogée. Devant plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées alors même que certains blocages demeurent calmes, avec des agents équipés d’armes intermédiaires ostensiblement visibles. À l’inverse, des mobilisations comparables peuvent rencontrer ailleurs une présence policière beaucoup plus discrète. Il serait hasardeux d’en déduire, sans éléments supplémentaires, l’existence d’une stratégie délibérée visant à provoquer les affrontements. Mais le dispositif policier n’est jamais extérieur à la situation dans laquelle il intervient. Une présence massive et armée modifie les comportements, les déplacements et la perception même du rassemblement, en introduisant d’emblée la possibilité de l’affrontement dans une situation qui n’en comportait pas nécessairement.

Cette différence acquiert une portée particulière lorsqu’elle recoupe les divisions territoriales et sociales déjà décrites. Une mobilisation née de l’inégalité scolaire peut alors être progressivement relue à travers les catégories disponibles pour gouverner les territoires populaires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines ». La question scolaire se déplace vers un terrain où la figure du jeune dangereux et du quartier à contrôler risque de recouvrir celle de l’élève qui réclame des conditions d’étude égales. La racialisation du conflit n’a pas besoin d’avoir été programmée comme telle pour être produite par la manière dont celui-ci est pris en charge, rendu visible et raconté.

Le maintien de l’ordre ne vient donc pas seulement répondre à une situation déjà constituée. Il contribue aussi à déterminer sous quelle forme elle apparaîtra. Là où un blocage peut être traité comme une perturbation scolaire, le même type d’action, dans un territoire déjà associé au désordre urbain et soumis à une présence policière plus forte, peut beaucoup plus rapidement être appréhendé comme une menace de sécurité. À mesure que la question scolaire est traduite dans le langage de l’ordre public, les inégalités qui avaient fait naître le mouvement risquent de devenir moins visibles tandis que la figure du jeune dangereux et de la violence à réprimer occupe progressivement l’espace.

L’ampleur du dispositif policier produit aussi des effets plus diffus. Lorsqu’un mineur est conduit au commissariat ou qu’un adolescent revient avec une blessure grave, l’événement entre dans les familles, où parents et camarades apprennent ce que peut coûter la participation au mouvement. La décision de revenir le lendemain n’est alors plus prise dans les mêmes conditions.

Une blessure ou une interpellation ne produit ainsi pas seulement ses effets sur celui qui la subit. Lorsqu’elle devient connue des autres élèves et de leurs familles, elle entre aussi dans le calcul de ceux qui se demandent s’ils retourneront manifester ou bloquer leur établissement.

À la crainte de voir le conflit se prolonger répond alors une politique de la peur que l’on peut formuler de manière brutale par cette phrase, « L’État tremble. Il faut qu’il terrorise. » Il ne s’agit ni de diagnostiquer l’état psychologique de ceux qui gouvernent ni de réduire toute intervention policière à une intention de terroriser, mais de nommer une relation politique dans laquelle la coercition, lorsque le pouvoir estime qu’un mouvement peut échapper aux formes prévues de la négociation, produit aussi de la peur chez ceux qui envisagent encore de le rejoindre.

Cette peur n’a pas besoin d’atteindre chacun directement, puisqu’il suffit que la possibilité de l’interpellation ou de la blessure devienne une donnée de la décision. À partir de ce moment, la force n’agit plus seulement dans l’instant de l’intervention, mais aussi dans l’anticipation de celui qui se demande s’il retournera devant son lycée.

Face à cette dissuasion, les lycéens disposent néanmoins de leurs propres récits et de leurs propres images. Lorsque le mouvement est présenté comme étranger à ceux qui y participent ou réduit aux scènes de désordre, ces documents font apparaître d’autres dimensions de l’événement, les blessures, les revendications, les enseignants aux côtés des élèves, mais aussi les circonstances qui précèdent certaines interventions.

Les images créent donc elles aussi de la circulation. Une expérience locale devient comparable à une autre. Ce qui pouvait apparaître comme un incident isolé dans un établissement entre en relation avec ce qui s’est produit ailleurs, et des élèves qui ne se connaissent pas découvrent dans les images des autres quelque chose de leur propre situation. La contre-archive se constitue ainsi moins comme un simple ensemble de preuves que comme un espace où des expériences séparées deviennent lisibles les unes à partir des autres.

Elle empêche que chaque intervention soit enfermée dans la seule version produite localement par l’institution et modifie les conditions dans lesquelles une parole peut être crue. Une administration dispose de communiqués, de porte-parole et d’un accès immédiat aux médias, tandis qu’un lycéen ne dispose parfois que d’une vidéo prise avec son téléphone. Ce déséquilibre ne disparaît pas, mais il cesse d’être absolu.

Le conflit porte dès lors aussi sur le droit de décrire ce qui arrive et de se décrire soi-même. Être présenté comme manipulé, comme émeutier ou comme élément d’un mouvement réduit aux « violences urbaines » ne signifie pas seulement recevoir une qualification contestable. Cela revient à voir mise en doute la capacité même de dire pourquoi l’on agit. La contre-archive devient politique parce qu’elle permet à ceux que le discours du pouvoir constitue comme objets du maintien de l’ordre d’apparaître à nouveau comme sujets de leur propre expérience et du conflit qu’ils ont engagé.

C’est l’un des événements politiques majeurs du mouvement. Une génération ne devient pas politique parce qu’elle partagerait soudain une idéologie uniforme, mais lorsque des expériences jusque-là isolées entrent en relation et que ceux qui les vivent découvrent qu’elles ne sont ni purement individuelles ni naturelles. Une école dont l’égalité est matériellement démentie peut alors être reliée à un État qui se montre autrement disponible dès que cette inégalité cesse d’être silencieusement supportée.

On retrouve ici le dissensus dans son sens le plus précis. Il ne porte pas seulement sur la réponse à apporter aux revendications lycéennes. Il concerne ce qui mérite d’être reconnu comme une revendication, celui qui peut légitimement la porter et la manière dont sa présence doit être interprétée lorsqu’il cesse d’occuper la place qui lui était assignée. La dispute sur l’école devient alors une dispute sur la scène politique elle-même.

C’est à cet endroit que la distinction proposée par Jacques Rancière entre la politique et ce qu’il appelle la police permet de comprendre ce qui se joue. La police ne désigne pas chez lui le seul appareil policier, mais l’ordre qui distribue les places, les fonctions et les compétences en déterminant qui peut parler, depuis quelle position et sur quels objets. La politique surgit lorsque cette distribution est interrompue par ceux qui refusent de demeurer dans la place qui leur avait été assignée et font valoir, dans leurs actes mêmes, l’égalité dont ils se réclament.

Le mouvement lycéen peut être lu à partir de ce dissensus. En comparant leurs situations, en transformant des expériences jusque-là séparées en question commune et en interrompant le fonctionnement ordinaire des établissements, les élèves cessent d’être uniquement les destinataires d’une politique éducative. Ils deviennent les sujets d’un conflit sur l’égalité elle-même. L’école leur enseigne qu’ils appartiennent à une communauté de citoyens égaux et ils prennent cette affirmation au sérieux en demandant qu’elle puisse être vérifiée dans les conditions mêmes où ils étudient.

Miguel Abensour permet de pousser plus loin cette lecture. La démocratie ne se réduit pas, dans la perspective qu’il ouvre, aux institutions qui gouvernent en son nom. Elle reste traversée par la possibilité que le demos surgisse comme puissance d’agir et empêche l’État de se refermer sur lui-même comme forme séparée. La démocratie possède en ce sens quelque chose d’insurgeant, non parce qu’elle serait vouée à l’émeute ou à la violence, mais parce que le peuple démocratique ne coïncide jamais entièrement avec les places que l’ordre institutionnel lui réserve.

Benjamin ouvre cependant une question que la distinction entre violence fondatrice et violence conservatrice de droit ne résout pas : celle de l’interruption du cercle qui les relie. Toute sa critique cherche à rompre ce cercle dans lequel une violence institue un droit qui doit ensuite être maintenu par la violence, jusqu’à ce qu’une nouvelle violence fondatrice vienne à son tour remplacer la précédente.

C’est à partir de cette possibilité d’interruption que son texte peut rencontrer, sans s’y confondre, ce que Rancière nomme le dissensus et ce qu’Abensour reconnaît dans la dimension insurgeante de la démocratie. Le mouvement politique ne consiste plus seulement à opposer une autre force à celle de l’État ni à conquérir la place de celui qui commande. Il introduit une interruption dans l’ordre des places, des évidences et des continuités à travers lesquelles cet ordre se reproduisait. Chez Benjamin, cette rupture prend la figure autrement plus énigmatique de la violence divine, violence qui ne fonde pas un nouveau droit mais interrompt la relation circulaire entre droit et violence. Chez Rancière et Abensour, elle devient pensable politiquement à partir du surgissement de ceux qui n’acceptent plus la place qui leur était assignée. [26]

Il ne s’agit évidemment pas d’identifier trop rapidement un blocage lycéen à la « violence divine » de Benjamin. Ce qui importe est la question qu’elle ouvre : toute rupture politique doit-elle devenir à son tour fondatrice d’un nouvel ordre, ou peut-elle d’abord suspendre ce qui paraissait aller de soi et rendre à nouveau contestable ce que la violence conservatrice du droit travaillait précisément à maintenir ?

C’est pourquoi la rencontre entre la politique et la police cesse ici d’être une simple métaphore philosophique. Elle prend une forme extrêmement concrète lorsque ceux qui déplacent l’ordre des places rencontrent l’appareil chargé de rétablir l’ordre matériel. Les grilles du lycée deviennent le lieu où les deux sens du mot se rejoignent. Des élèves contestent la manière dont leur place a été définie, revendiquent le droit de dire eux-mêmes ce qu’ils vivent et interrompent le fonctionnement ordinaire de l’institution, tandis que face à eux intervient la force publique chargée de rouvrir l’établissement, de disperser le rassemblement et de rendre possible la reprise de ce fonctionnement.

C’est précisément parce qu’une puissance politique se constitue là que la violence qui lui est opposée ne peut être reléguée à une question périphérique de maintien de l’ordre. Elle apparaît au point où la revendication cesse d’être seulement une demande adressée au pouvoir et devient une puissance capable de troubler l’ordre auquel elle s’adresse. L’usage de la force ne vient donc pas après la politique comme une question purement technique. Il appartient à la manière dont l’État répond au surgissement d’un sujet qu’il ne maîtrise pas entièrement.

Cette lecture n’épuise pourtant pas la question de la violence d’État. Que l’État cherche à conserver l’ordre juridique et social dont il est le garant ne signifie pas qu’il puisse employer n’importe quels moyens pour le faire. Le surgissement du dissensus n’abolit ni le droit ni les limites qui s’imposent à la force publique. C’est précisément parce que l’État dispose de la police qu’il doit être capable d’en contrôler l’usage, d’en établir les responsabilités et de répondre lorsque les limites fixées à sa propre violence sont franchies.

Des adolescents ont été grièvement blessés autour de leurs établissements et des milliers de personnes ont été interpellées, tandis que le ministre de l’Intérieur proclamait la proportionnalité du dispositif alors que plusieurs interventions faisaient déjà l’objet d’enquêtes. Une puissance publique qui revendique le monopole de la violence légitime ne peut suffire à certifier elle-même la légitimité de la violence qu’elle exerce, précisément parce que l’État de droit suppose que cette force puisse être soumise à un contrôle extérieur à ceux qui la décident et l’emploient.

Les normes existent puisque l’usage de la force reste juridiquement soumis à la nécessité et à la proportionnalité, tandis que les agents doivent pouvoir être identifiés et leurs actes contrôlés. La question décisive est donc celle de la capacité de ces principes à produire des conséquences effectives lorsque l’institution qui dispose de la force les transgresse.

Une enquête qui n’aboutit que plusieurs années après une blessure ou une procédure disciplinaire qui n’est pas engagée malgré un manquement déjà établi ne constituent pas de simples imperfections administratives. Elles déterminent la quantité de violence qu’un appareil d’État peut exercer tout en continuant à se déclarer correctement contrôlé.

La séquence place donc l’État devant ses propres obligations. Il doit être capable de rendre compte des ordres donnés et des conditions dans lesquelles des adolescents ont été blessés, tout en démontrant que les mécanismes chargés d’établir les responsabilités possèdent une indépendance réelle. La question ne porte pas seulement sur quelques policiers qui auraient franchi une limite, mais sur la capacité d’un État à soumettre sa propre puissance coercitive aux principes dont il exige le respect des autres.

Car c’est bien là le renversement auquel cette mobilisation confronte l’institution scolaire et politique. Des lycéens demandaient des enseignants présents, des bâtiments praticables et les conditions matérielles d’une égalité que l’école proclame comme l’une de ses promesses fondamentales, tandis qu’une partie d’entre eux a rencontré des gaz, des armes et l’interpellation.

L’État ne peut demander à cette jeunesse de croire à l’égalité républicaine et à l’État de droit tout en lui faisant éprouver, lorsqu’elle transforme ces principes en revendications collectives, une puissance publique d’abord capable de la contenir.

Que Rancière et Abensour permettent de comprendre pourquoi le surgissement du demos rencontre la force d’un État attaché à la conservation de son ordre, et que Benjamin permette de penser cette force comme violence conservatrice du droit, ne résout nullement la question de ses limites. L’État accomplit aussi une fonction de conservation de l’ordre juridique et social dont il est le garant, mais cette fonction ne l’autorise pas à tout faire. Elle ne suspend ni le droit, ni les exigences de nécessité et de proportionnalité, ni l’obligation de contrôler ceux auxquels il confie l’usage de la force. La tension démocratique se situe précisément là, dans un État qui cherche à conserver son ordre tout en demeurant lui-même tenu par des principes qui limitent les moyens par lesquels il peut le conserver.

Le dissensus n’est cependant pas condamné à demeurer une irruption que l’ordre finirait par résorber. Il peut modifier un rapport de forces, contraindre le pouvoir à revenir sur certaines décisions et rendre politiquement impossible ce qui paraissait encore acceptable quelques jours auparavant. Le retrait des frais d’inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un signe, même s’il ne saurait à lui seul répondre aux revendications qui ont fait naître le mouvement.

La puissance politique qui s’est constituée dans les lycées ne se mesure donc pas seulement à ce qu’elle a révélé de l’école, de l’État ou de sa police. Elle se mesure aussi à sa capacité à déplacer les décisions et à obtenir des réponses là où il n’y en avait pas. Tant que les conditions qui ont produit le mouvement demeurent, le conflit qui les a rendues visibles reste ouvert. Sa poursuite porte la possibilité que ce premier déplacement du rapport de forces ne reste pas isolé et que les revendications formulées par les lycéens cessent d’être rabattues sur une question d’ordre public pour obtenir enfin les réponses politiques qu’elles exigent.

Conclusion : L’ordre au prix de la jeunesse

Ce qui s’est passé devant les lycées ne peut être refermé par la reprise des cours, la dispersion des rassemblements ou la diminution du nombre de blocages. Des adolescents ont été blessés, certains grièvement, des milliers de jeunes ont été interpellés, des armes susceptibles de mutiler ont été utilisées autour d’établissements scolaires, tandis qu’une partie du territoire était placée sous un dispositif de maintien de l’ordre dont le ministre de l’Intérieur revendiquait encore le caractère « très proportionnel ». Une telle séquence engage directement la responsabilité de l’État, non seulement à travers les actes accomplis sur le terrain, mais dans les choix politiques, les doctrines d’emploi, les ordres donnés et les conditions institutionnelles qui ont rendu possible un tel niveau de coercition contre des mineurs.

Cette responsabilité ne saurait être renvoyée au seul temps des enquêtes ouvertes après les faits. Elle concerne les armes autorisées, la manière dont les forces interviennent face à des adolescents, la formation des agents, les décisions de commandement et la possibilité réelle d’établir les responsabilités lorsque la force franchit les limites que le droit lui impose. Un État qui dispose du pouvoir d’interpeller, de frapper et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut se contenter d’affirmer que sa force est légitime parce qu’elle est exercée en son nom. Plus cette puissance est grande, plus son contrôle doit être indépendant, effectif, accessible et capable de produire des conséquences lorsque des fautes ou des violences sont établies.

Mais l’urgence ne concerne pas seulement le contrôle de la police. Elle tient aussi à l’aveuglement politique dont cette séquence témoigne. Des adolescents signalent depuis des mois ou des années des enseignants absents, des établissements dégradés, des inégalités de moyens, des conditions d’étude qui rendent dérisoire la promesse d’égalité scolaire. Lorsque ces problèmes demeurent dispersés, l’État peut les administrer lentement, les traiter établissement par établissement ou les laisser se prolonger. Lorsqu’ils deviennent une force collective capable de bloquer, de circuler, de rencontrer d’autres soutiens et de rendre cette inégalité impossible à ignorer, la réponse change brutalement de nature. Ce que l’État n’a pas su ou voulu réparer devient ce qu’il faut contenir.

Cet aveuglement devient plus grave encore lorsqu’il rencontre la distribution racialisée de la coercition. Une partie importante de la jeunesse qui se mobilise dans les quartiers populaires appartient à des familles issues de l’histoire coloniale et postcoloniale française et connaît déjà, souvent avant même le conflit lycéen, une relation particulière avec la police, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, d’évictions de l’espace public et d’une présomption de dangerosité qui ne pèse pas de la même manière sur toutes les fractions de la population. Ce rapport ne relève pas seulement d’expériences individuelles ou de ressentis isolés. Il s’inscrit dans des pratiques discriminatoires documentées, dans une histoire du contrôle des populations et dans une géographie sociale où certains corps et certains territoires deviennent plus rapidement que d’autres des objets de surveillance.

C’est dans ce contexte que le déploiement policier massif devant certains lycées de banlieue doit être lu. Lorsque des jeunes déjà plus exposés que d’autres au contrôle policier rencontrent devant leur établissement des forces nombreuses, équipées d’armes intermédiaires ostensiblement visibles, la violence du dispositif ne peut être séparée de l’histoire sociale et raciale dans laquelle elle s’inscrit. Le conflit scolaire risque alors d’être requalifié à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner ces territoires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines », jusqu’à ce que la figure du jeune dangereux recouvre celle de l’élève qui réclamait un professeur, un établissement praticable ou simplement les conditions d’une égalité qui ne soit pas une fiction.

Le racisme ne se situe donc pas seulement dans l’insulte explicite ou dans l’intention individuelle d’un agent. Il apparaît aussi dans des structures de contrôle différentiel, dans la manière dont certaines présences deviennent plus rapidement suspectes, dans le seuil plus bas à partir duquel certains groupes sont traités comme menace et dans l’inégale crédibilité accordée aux récits de ceux qui subissent la force. La racialisation du conflit n’a pas besoin d’être proclamée comme programme pour produire ses effets lorsqu’elle résulte de la manière dont les territoires sont surveillés, les regroupements interprétés et les violences distribuées.

Il est temps que cette société cesse de traiter des fractions entières de sa propre population comme si elles constituaient en permanence un problème intérieur à surveiller, contenir ou neutraliser. Une part importante de ceux qui sont aujourd’hui le plus exposés aux contrôles, aux discriminations et à la coercition appartient aux générations issues de l’histoire coloniale et postcoloniale française. Les gouverner durablement sous le signe du soupçon, faire de certains territoires des espaces où la présence policière devient presque constitutive de la vie quotidienne et considérer certains regroupements comme potentiellement menaçants avant même qu’un acte ait été commis revient à installer au cœur même de la citoyenneté une frontière que le droit proclame abolie mais que l’expérience continue de rendre perceptible.

C’est là que la figure de l’ennemi intérieur prend toute sa portée. Elle ne suppose pas qu’un gouvernement ait officiellement désigné certaines populations comme ennemies, mais décrit une situation dans laquelle des citoyens sont traités de manière récurrente comme s’ils appartenaient d’abord à une zone de danger avant d’appartenir pleinement à la communauté politique. Cette guerre civile froide, faite de contrôles répétés, de suspicion territoriale, de discriminations, d’humiliations, de blessures et de violences dont l’intensité varie mais dont la continuité est ancienne, ne peut plus être considérée comme l’arrière-plan ordinaire de la vie sociale. Qu’elle soit devenue à ce point familière dit déjà quelque chose de la société qui l’a laissée s’installer.

C’est aussi là que l’autoritarisme du gouvernement apparaît avec le plus de netteté. Il ne naît pas soudainement de cette mobilisation. On l’avait déjà vu à l’œuvre contre les Gilets jaunes, dans les mobilisations contre la réforme des retraites et chaque fois qu’un mouvement avait acquis la capacité d’interrompre matériellement le fonctionnement ordinaire. De même, la violence et la pression policières sur une partie de la jeunesse des quartiers populaires précèdent largement la séquence actuelle. Ce qui change aujourd’hui tient à l’objet même de la répression et à l’échelle qu’elle atteint. Ce sont désormais des lycéens, souvent mineurs, qui rencontrent des dispositifs, des armes et des pratiques forgés ou banalisés dans d’autres conflits sociaux, tandis qu’une partie de cette jeunesse connaissait déjà la police sous la forme des contrôles répétés et d’une suspicion beaucoup plus fréquente que celle qui pèse sur le reste de la population.

Ce qui se produit devant les lycées ne crée donc pas ex nihilo un rapport violent entre cette jeunesse et la police. Il l’étend, l’intensifie et lui donne une visibilité nouvelle, au moment même où la contestation scolaire fait se rencontrer des lycéens de territoires et de milieux différents. Qu’un gouvernement ayant déjà eu recours à une coercition massive contre des mouvements sociaux déploie désormais cette même puissance contre des adolescents qui bloquent leur établissement dit quelque chose d’extrêmement grave du seuil auquel est arrivée la relation entre pouvoir et contestation. Que des policiers frappent, blessent ou mutilent des lycéens, et que l’État continue malgré cela à parler de proportionnalité, révèle une forme d’aveuglement politique dont il devient difficile de mesurer la profondeur autrement qu’en regardant les corps qu’il produit.

Une telle séquence ne peut être banalisée sans que la société consente à une transformation profonde de ce qu’elle juge acceptable, et c’est pourquoi elle appelle une réaction politique et citoyenne immédiate sur le contrôle de la police, l’identification des agents, l’accès aux images, l’indépendance des enquêtes, la responsabilité du commandement et la possibilité de sanctions réelles lorsque des violences sont établies. Ces questions ne peuvent être renvoyées à l’après-coup, une fois les rues redevenues calmes et les établissements rouverts, puisqu’elles déterminent ce que vaut concrètement l’État de droit au moment même où il est confronté à ceux qui lui résistent.

Mais la réaction ne peut pas davantage s’arrêter à la police. Réduire cette séquence à la question du maintien de l’ordre reviendrait encore à laisser la répression décider du sens du mouvement. À l’origine, des lycéens ont demandé des enseignants présents, des établissements dans lesquels il soit possible d’étudier dignement, des moyens répartis autrement et des conditions qui donnent un contenu réel à l’égalité scolaire. Ces revendications demeurent. Elles n’ont pas disparu parce qu’un ministre a parlé d’émeutiers, parce que des établissements ont été fermés ou parce que les grilles ont été dégagées.

Le mouvement a au contraire fait apparaître ce que l’administration séparée des difficultés rendait moins visible. L’absence d’un professeur dans un établissement, l’état d’un bâtiment dans un autre, le manque de moyens ailleurs ont commencé à être reconnus comme les éléments d’une même expérience de l’inégalité. Des élèves qui vivaient séparément ces situations ont découvert qu’elles pouvaient être comparées, reliées et transformées en une question commune. C’est ce passage de l’expérience isolée à l’expérience partagée qui constitue l’une des forces politiques du mouvement et qui rend désormais beaucoup plus difficile le retour à une administration silencieuse de problèmes présentés comme purement locaux.

Le dissensus ne vaut pourtant pas seulement par ce qu’il révèle. Il peut produire des effets, modifier un rapport de forces et contraindre le pouvoir à céder sur ce qu’il présentait auparavant comme acquis. Le retrait des frais d’inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un premier signe. Il ne répond évidemment pas aux causes profondes de la mobilisation, mais il montre que l’ordre n’est jamais aussi fermé qu’il voudrait le paraître et qu’une mobilisation peut déplacer les limites du possible lorsqu’elle rend son refus suffisamment collectif et matériel pour ne plus pouvoir être ignoré.

C’est pourquoi la suite ne peut pas consister à attendre que le mouvement s’épuise. Elle exige que les violences exercées soient établies et sanctionnées lorsqu’elles ont franchi les limites du droit, que les pratiques discriminatoires soient réellement combattues, que le contrôle de la police cesse de dépendre principalement de ceux qui appartiennent au même appareil, et que les revendications qui ont précédé l’arrivée des forces de l’ordre devant les lycées obtiennent enfin une réponse politique.

Une société qui prétend former des citoyens ne peut continuer à traiter comme menace ceux qui prennent au sérieux les principes qu’elle leur enseigne. Elle ne peut proclamer l’égalité tout en maintenant des conditions scolaires profondément inégales, ni invoquer l’État de droit tout en tolérant que la force publique blesse, mutile ou humilie sans que les responsabilités soient rapidement établies. Elle ne peut davantage demander à des générations issues pour une part de l’histoire coloniale et postcoloniale d’adhérer pleinement à la communauté politique tout en continuant à les exposer, plus que d’autres, au soupçon, au contrôle et à la coercition.

La violence de cette séquence atteint aussi la possibilité même pour une jeunesse de se projeter. Des lycéens qui s’inquiètent de leur présent scolaire et de l’avenir qui leur est préparé défendent encore, dans leur mobilisation, l’idée que cet avenir peut être transformé. Leur répondre par la force, au prix de blessures dont certaines laisseront des traces irréversibles, ne signifie pas seulement contenir un mouvement, mais atteint la capacité de croire encore qu’un autre avenir est possible. Une société qui laisse s’éteindre cette possibilité fabrique des jeunes auxquels elle demande de devenir adultes avant même de leur avoir permis de rêver, et qui risquent ainsi de naître déjà vieux.

C’est aussi à cet endroit que la séquence adresse une question aux générations qui les précèdent, notamment à celles qui ont vu leurs propres espérances se réduire ou leurs rêves être abandonnés : ce qu’elles font de la possibilité que les plus jeunes continuent, malgré tout, à imaginer autrement leur avenir. Protéger cette capacité de projection n’est pas idéaliser la jeunesse, mais refuser qu’une société transforme son désenchantement en héritage et fasse de la résignation la première condition d’entrée dans l’âge adulte.

Lorsqu’une contestation scolaire rencontre une répression spectaculaire et sanglante, dont témoignent les blessures graves et les mutilations infligées à plusieurs adolescents, le scandale ne réside pas seulement dans la violence des coups et dans les corps atteints. Il réside aussi dans l’aveuglement qui permet encore de traiter ces faits comme des incidents séparés, de parler de proportionnalité lorsque des adolescents sortent mutilés d’une intervention et de considérer comme problème de sécurité ce qui avait commencé comme une demande d’égalité. Cet aveuglement n’est plus seulement une défaillance du gouvernement. Il devient une question adressée à toute la société, dès lors qu’elle accepte que cette violence s’installe comme décor ordinaire de la vie politique.

Lorsqu’un gouvernement répond ainsi à une jeunesse qui se lève, il ne protège pas simplement l’ordre, il expose ce que cet ordre est devenu capable de faire pour se maintenir. Lorsqu’une société accepte de voir ses enfants frappés, blessés ou mutilés plutôt que d’entendre ce qu’ils sont venus lui dire, elle doit cesser de regarder leur colère comme le premier danger qui la menace et commencer à interroger la violence qu’elle tolère en son propre sein. Ce qu’il faudrait entendre dans cette colère, c’est aussi l’obstination d’un avenir qui ne consent pas encore à se laisser refermer. Tant que les raisons qui ont conduit ces lycéens à se lever demeureront, le retour à l’ordre ne pourra tenir lieu de réponse et leur mobilisation devra continuer à faire entendre ce que la police n’a pas réussi à faire taire.

Dans leur refus des assignations à l’effacement et à la non-existence demeure peut-être la force insurrectionnelle la plus précieuse de la jeunesse : celle qui peut battre en brèche les conservatismes d’une société sclérosée, défaire les places qu’elle croyait définitivement distribuées et rouvrir, là où elle ne savait plus que reproduire le présent, la possibilité même de l’avenir.

Sylvain George
Photo : Bernard Chevalier

[1] Le 2 octobre 2026, le ministère de l’Intérieur faisait état de 1 747 interpellations pour la journée, Laurent Nuñez indiquant que 85 % concernaient des mineurs ; 735 établissements avaient été touchés par la mobilisation. La veille, 1 027 établissements avaient été concernés, dont 222 bloqués, et le ministère avait annoncé 1 949 interpellations. Voir Le Monde, « Mobilisation dans les lycées : face à l’“aggravation de la situation”, Laurent Nuñez fait appel aux CRS et aux gendarmes mobiles », 1er octobre 2026, et le direct du 2 octobre 2026. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html

[2] L’IGPN a été saisie des interventions de Saint-Ouen-l’Aumône, Tours et Sevran. A Argenteuil, une enquête lui a également été confiée après la blessure à l’œil d’un lycéen de seize ans. À Tours, la procureure de la République a confirmé que Maël, seize ans, avait perdu l’usage de l’œil droit et que les constatations médico-légales étaient compatibles avec l’impact d’une balle de défense de type LBD. Voir TF1 Info, 30 septembre 2026 https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/lyceens-blesses-devant-des-etablissements-bloques-la-police-des-polices-saisie-de-trois-enquetes-annonce-laurent-nunez-2467304.html ; Le Parisien, 1er octobre 2026 : https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/il-sest-retourne-et-a-pris-quelque-chose-dans-loeil-un-lyceen-de-16-ans-blesse-lors-du-blocus-des-lycees-a-argenteuil-01-10-2026-2JLRYH3WZVBUNP2OI4RH26LV3I.php ; La Dépêche, 3 octobre 2026 https://www.ladepeche.fr/2026/10/03/blocage-des-lycees-un-adolescent-de-16-ans-a-perdu-lusage-dun-oeil-a-tours-sans-doute-victime-dun-tir-de-lbd-de-la-police-13581736.php

[3] Laurent Nuñez, entretien au journal de 20 heures de TF1, 2 octobre 2026. Interrogé sur les interventions policières ayant blessé plusieurs lycéens, le ministre de l’Intérieur affirme qu’« il n’y a aucune consigne de retenue » et qu’aucune consigne n’a été donnée de ne pas utiliser tout l’armement intermédiaire disponible ; il indique également que cinq policiers font alors l’objet d’une saisine de l’IGPN. Voir Virginie Fauroux, « Blocus des lycées : “Plus de 5 000 interpellations depuis lundi”, annonce sur TF1 Laurent Nuñez », TF1 Info, 2 octobre 2026. https://www.tf1info.fr/societe/blocus-des-lycees-plus-de-5-000-interpellations-depuis-lundi-annonce-sur-tf1-laurent-nunez-qui-reconnait-que-la-mobilisation-lyceenne-est-surprenante-par-son-ampleur-2467768.html

[4] Enquête SNES-FSU réalisée auprès de 1 033 collèges et lycées publics : 69 % disposaient à la rentrée 2026 d’une équipe pédagogique ou éducative incomplète ; les absences ponctuelles étaient exclues du périmètre de l’enquête. SNES-FSU, « Rentrée 2026, toujours la pénurie ! », 7 septembre 2026. https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/ ; https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/

[5] Le projet budgétaire pour 2026 prévoyait 4 018 suppressions d’emplois de professeurs dans les premier et second degrés public et privé, dont 1 645 dans le second degré public et privé. Voir SNES-FSU, « Budget 2026 : encore des suppressions d’emplois ! », 22 octobre 2025, et « Rentrée 2026 : se mobiliser sans attendre ! », 14 février 2026. https://www.snes.edu/article/budget-2026-encore-des-suppressions-demplois/

[6] Ces qualifications sont employées par le gouvernement au cours de la montée du mouvement, notamment lors de la réunion de crise du 1er octobre. Le ministère de l’Intérieur annonce alors le déploiement de CRS et de gendarmes mobiles pour le « rétablissement de l’ordre républicain ». Voir Le Monde, 1er octobre 2026 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html ; Reuters, 1er octobre 2026 https://www.reuters.com/world/europe/attackers-douse-teacher-petrol-student-protests-rage-across-france-2026-10-01/

[7] Bally Bagayoko avait déclaré le 29 septembre que « la violence, à un moment donné, peut être légitime », ajoutant immédiatement que « chaque fois qu’on peut l’éviter, c’est mieux ». Une vérification menée à partir de séquences plus longues établit par ailleurs qu’il avait éloigné une poubelle déjà en feu des grilles du lycée et non participé à son incendie. TF1 Info, 29 et 30 septembre 2026. https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/verif-le-maire-bally-bagayoko-a-t-il-mis-le-feu-aux-poubelles-devant-un-lycee-de-saint-denis-2467033.html ; https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/blocages-de-lycees-le-prefet-de-police-saisit-la-justice-contre-bally-bagayoko-pour-provocation-a-commettre-un-delit-2467286.html

[8] L’Est Républicain a publié le 2 octobre des images montrant, immédiatement avant le passage à tabac du commandant de police, une interpellation particulièrement physique effectuée par celui-ci dans la Savoureuse. L’Est Républicain, « Blocus des lycées : avant le passage à tabac d’un policier, une interpellation dans la rivière qui interroge », 2 octobre 2026. https://www.estrepublicain.fr/faits-divers-justice/2026/10/02/blocus-des-lycees-avant-le-passage-a-tabac-d-un-policier-une-interpellation-dans-la-riviere-qui-interroge

[9] Défenseur des droits, La confiance police-population : les enseignements d’une enquête en population générale au prisme des contrôles d’identité et des dépôts de plainte, 2025 : les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d’être contrôlés et douze fois plus de risques de subir un contrôle « poussé ». Voir également Aline Daillère et Magda Boutros, Amendes, évictions, contrôles : la gestion des « indésirables » par la police parisienne, étude publiée par le Défenseur des droits le 9 avril 2025, qui documente une politique d’éviction touchant principalement de jeunes hommes précaires issus de l’immigration postcoloniale. https://www.defenseurdesdroits.fr/la-confiance-police-population-les-enseignements-dune-enquete-en-population-generale-au-prisme-des ; https://www.defenseurdesdroits.fr/amendes-evictions-controles-une-etude-sur-la-gestion-des-indesirables-par-la-police-850

[10] Didier Fassin, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.

[11] Sur les orientations électorales des policiers et militaires, voir les enquêtes électorales du CEVIPOF et notamment les travaux de Luc Rouban sur les élections européennes et législatives de 2024. Sur les échanges racistes, sexistes ou violents dans des groupes WhatsApp policiers, voir notamment Conseil d’État, 28 décembre 2023, n° 474289, confirmant la révocation d’un gardien de la paix pour participation à des échanges racistes et discriminatoires, ainsi que Le Monde, 17 février 2024. https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/etudes-enquetes/enquete-electorale-francaise-2023-elections-europeennes-2024 ; https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000048725213 ; https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/02/17/les-boucles-whatsapp-un-phenomene-dont-la-police-tente-de-maitriser-l-usage-intempestif-en-son-sein_6217039_3224.html

[12] CEDH, Seydi et autres c. France, 26 juin 2025, req. n° 35844/17. La Cour a conclu, pour l’un des six requérants, à une violation de l’article 14 combiné avec l’article 8 en raison du caractère discriminatoire des contrôles subis ; elle a rejeté ce grief pour les cinq autres requérants. file :///Users/SylvainGEORGE/Downloads/Arr%C3%AAt%20Seydi%20et%20autres%20c.%20France%20-%20all%C3%A9gations%20de%20discriminations%20lors%20de%20contr%C3%B4les%20d%E2%80%99identit%C3%A9.pdf ; https://www.defenseurdesdroits.fr/controles-didentite-discriminatoires-la-france-condamnee-par-la-cedh-904

[13] Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011. Sur la constitution de dispositifs spécifiques de surveillance des populations algériennes en métropole et les continuités de certains répertoires policiers, voir également Emmanuel Blanchard, « La police et les “médinas algériennes” en métropole », Métropolitiques, 8 février 2012. https://metropolitics.org/La-police-et-les-medinas.html ;

[14] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, notamment le chapitre « De la violence », sur la spatialisation et le compartimentage du monde colonial ; Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, où la colonisation est décrite comme travaillant à « déciviliser le colonisateur » et à produire un « ensauvagement » de l’Europe. https://clg-leodate-volmar.eta.ac-guyane.fr/IMG/pdf/discours-sur-le-colonialisme-1955-aimc3a9-cc3a9saire.pdf

[15] Le 6 décembre 2018, 153 jeunes furent interpellés à Mantes-la-Jolie ; la vidéo des adolescents agenouillés est accompagnée de la phrase « Voilà une classe qui se tient sage ». En mars 2019, Laurent Nuñez indiquait devant le Sénat 13 095 tirs de LBD depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. La Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe demanda ensuite à la France de revoir sa doctrine d’emploi des armes intermédiaires et, en mars 2023, s’inquiéta du grand nombre d’interpellations suivies de libérations sans poursuite pendant le mouvement contre la réforme des retraites. https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/06/mantes-la-jolie-des-images-choquantes-de-lyceens-interpelles-par-la-police_5393757_1653578.html ; https://www.senat.fr/seances/s201903/s20190307/s20190307008.html ; https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/maintaining-public-order-and-freedom-of-assembly-in-the-context-of-the-yellow-vest-movement-recommendations-by-the-council-of-europe-commissioner-for-

[16] Défenseur des droits, décision du 18 juin 2026 relative à la mort de Nahel Merzouk : plusieurs manquements déontologiques constatés et demande de poursuites disciplinaires. Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a par ailleurs adopté en première lecture, par 313 voix contre 199, une proposition de loi prévoyant notamment que les policiers et gendarmes faisant usage de leurs armes soient présumés avoir agi dans l’un des cas autorisés par l’article L. 435-1 et dans le respect des conditions de nécessité et de proportionnalité, présomption susceptible d’être renversée par la preuve contraire. Au 3 octobre 2026, le texte est toujours en cours d’examen au Sénat et n’est donc pas une loi en vigueur. https://www.defenseurdesdroits.fr/deces-de-nahel-merzouk-lors-dun-controle-routier-la-defenseure-des-droits-conclut-des-manquements ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/scrutins/7987 ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/PIONANR5L17BTA0328.html

[17] Édouard Philippe, déclaration à l’Hôtel de Matignon, 4 décembre 2018, à propos du mouvement des Gilets jaunes : « Tous les Français ont le droit de manifester. Mais tous les Français ont aussi droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement. »

[18] Sur les effets redistributifs du premier quinquennat Macron, voir Paul Dutronc-Postel et al., « Effets redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017-2022 à destination des ménages », Notes IPP, n° 81, mars 2022 : gains moyens de 0,8 % pour les 5 % les plus modestes contre 3,3 % pour le 1 % le plus aisé. https://www.ipp.eu/publication/effets-redistributifs-des-mesures-socio-fiscales-du-quinquennat-2017-2022-a-destination-des-menages/

[19] Sur la généalogie du « libéralisme autoritaire » et la question de la neutralisation des puissances collectives, voir Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018. https://www.contretemps.eu/liberalisme-autoritaire-chamayou/

[20] Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, déclare le 25 janvier 2024 : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions des agriculteurs mobilisés. Le Monde, 25 janvier 2024. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/25/gerald-darmanin-assume-de-laisser-faire-les-agriculteurs-lors-de-leurs-actions-de-blocage_6213019_823448.html

[21] Article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure, créé par la loi n° 2017-258 du 28 février 2017 : usage des armes soumis à l’« absolue nécessité » et à la « stricte proportionnalité ». https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000034107970/2017-05-11 ; Sur l’évolution des tirs sur véhicules en mouvement après 2017, voir Sebastian Roché, Paul Le Derff et Simon Varaine, « Homicides policiers et refus d’obtempérer. La loi a-t-elle rendu les policiers irresponsables ? », Esprit, 2022. https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/28/le-nombre-de-tirs-policiers-a-diminue-depuis-2017-pourquoi-cette-affirmation-de-gerald-darmanin-est-fausse_6179673_3224.html ; Sur l’usage disproportionné d’un aérosol lacrymogène contre des manifestants mineurs : Défenseur des droits, décision n° 2026-070 du 23 mars 2026. https://www.defenseurdesdroits.fr/retour-sur-le-college-deontologie-de-la-securite-du-17-mars-2026-1105 ; Sur l’interpellation collective de 102 occupants d’un lycée pendant une mobilisation contre Parcoursup : Défenseur des droits, décision n° 2025-129 du 4 juillet 2025. https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=22830

[22] Sur ces questions, voir également Sylvain George : « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu — Anatomie d’une impunité », Lundimatin, 30 juillet 2025 ; « Aly : du nom propre à la relégation silencieuse — Anatomie d’un effacement », Lundimatin, 17 août 2025 ; « Alexandre Georges : du nom propre à l’œil blessé — Anatomie de la monocularité d’État », Lundimatin, n° 487, 9 septembre 2025 ; « Bilal : du nom propre à l’infra-humain — Anatomie de l’animalisation policière », Lundimatin, n° 503, 9 janvier 2026 ; « Renée Nicole Good ou le crime de regard : anatomie d’un thanato-eugénisme d’État », Lundimatin, n° 504, 14 janvier 2026 ; « Permis d’impunité, permis de tuer : la présomption de légitime défense », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Alex Jeffrey Pretti — Du témoin exécuté à la terreur comme gouvernement », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Nahel Merzouk, acte II : La “deuxième mort” ou la souveraineté judiciaire », Lundimatin, n° 511, 11 mars 2026 ; « Zakariyya Seddaoui, à bout de souffle — Police, seuils et vies irrespirables dans le Pas-de-Calais », Lundimatin, n° 520, 19 mai 2026.

[23] Max Weber, « Le métier et la vocation d’homme politique », dans Le Savant et le Politique, trad. Julien Freund, introduction de Raymond Aron, Paris, Plon, 1959 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000. Weber définit l’État moderne par sa revendication du monopole de la violence physique légitime ; Benjamin distingue la violence fondatrice de droit de la violence conservatrice de droit et montre que, dans la police, cette distinction tend à se brouiller.

[24] Loi n° 2026-798 du 18 août 2026 « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens », après décision du Conseil constitutionnel n° 2026-915 DC du 14 août 2026 ayant censuré certaines dispositions. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054707332 ; https://www.vie-publique.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000053715760

[25] Le projet de budget 2027 présenté le 1er octobre prévoyait 178 euros de droits annuels en BTS et 270 euros en CPGE pour les étudiants non boursiers. Le soir même, Édouard Geffray annonçait que le gouvernement retirerait la mesure après discussion avec les syndicats et le Premier ministre. LCP, 2 octobre 2026. https://lcp.fr/actualites/lycees-bloques-le-gouvernement-renonce-a-faire-payer-l-inscription-en-bts-et-en-classes

[26] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995, notamment la distinction entre « police » comme ordre des places et politique comme interruption de cet ordre ; Miguel Abensour, La Démocratie contre l’État. Marx et le moment machiavélien, PUF, 1997, puis La Démocratie insurgeante, 2012 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », 1921, sur la violence divine ou « pure » comme interruption de la circularité entre violence fondatrice et violence conservatrice du droit.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :