L’insurrection n’est pas un crime

Par Ivan Segré

Ivan Segré - paru dans lundimatin#35, le 8 novembre 2015

Ivan Segré, auteur notamment de « Judaïsme et révolution » (La Fabrique, 2014) nous adresse le texte suivant, en forme de réponse ou de prolongement à un article paru la semaine dernière au sujet de « L’insurrection à double tranchant ».

Nous en profitons pour signaler la parution de son dernier livre « L’intellectuel compulsif. La réaction philosémite 2 » aux éditions Lignes (septembre 2015), dans lequel il analyse le discours de Finkielkraut et consort au sujet de l’Etat d’Israël, des arabes, de l’antisémitisme, et expose ses propres conceptions. C’est politique, et drôle. Nous en rendrons compte plus longuement bientôt.

« When, lo, there came about them all a great brightness and they beheld the charriot wherein He stood ascend to heaven. »

James Joyce ; Ulysses

« Parce que ce qui y a été vécu brille d’un éclat tel que ceux qui en font l’expérience se doivent d’y être fidèles, de ne pas se séparer, de construire cela même qui, désormais, fait défaut à leur vie d’avant. »

Comité invisible ; À nos amis

Dans la livraison de lundimatin datée du 2 novembre est mis en ligne un texte, « L’insurrection à double tranchant », qui rend compte et analyse la série d’attaques à l’arme blanche perpétrées par des Palestiniens. En exergue de l’article figure une citation : « La première loi de la conspiration veut que là où manquent des armes, il est permis de recourir à tout moyen qui sert à détruire l’ennemi ». L’article est introduit par le rappel d’un fait historique suivi du commentaire de Marx :

« Le 6 février 1853, un millier d’hommes aspirant à l’indépendance italienne, armés seulement de couteaux et poignards, donnaient l’assaut aux postes militaires autrichiens dans l’espoir que les soldats hongrois incorporés dans l’armée se mutineraient. Mais les insurgés affrontent la police et les soldats dans toute la ville et les partisans milanais de Mazzini, hostiles à l’idéologie des insurgés, assistent passivement à l’échec sanglant de la révolte. Marx commente : « Cette révolution est importante parce qu’elle est un symptôme de la crise révolutionnaire qui menace le continent européen tout entier. Elle est admirable en raison de l’acte héroïque d’une poignée de prolétaires qui, armés seulement de couteaux, ont eu le courage d’attaquer une ville et une armée. Mais au final (...) le résultat est bien pauvre. Il faut désormais mettre fin aux révolutions inopinées, il n’y a pas plus de révolution que de poème improvisés. Les révolutions ne se font pas sur mesure. »

Est-ce à dire que les attaques à l’arme blanche perpétrées par des Palestiniens contre des Israéliens sont à l’image de « l’acte héroïque d’une poignée de prolétaires » ? Est-ce à dire qu’elles témoignent du fait insurrectionnel et de sa légitimité constituante, à savoir que « là où manque des armes, il est permis de recourir à tout moyen qui sert à détruire l’ennemi » ? C’est ce que l’article paraît sous-entendre. Récusant implicitement le point de vue de qui s’aviserait de porter un jugement moral sur « l’intifada des couteaux », il s’en tient à une analyse rigoureusement descriptive, dont le cœur est le suivant :

« Les révoltes individuelles s’expriment en effet dans une forme spontanée qui les rendent impossibles à gouverner. Puisque quiconque prend de l’importance est recherché tant par les services israéliens que les forces de sécurité palestiniennes, une lutte sans leader est d’un intérêt stratégique. Désormais, plus besoin d’un ordre pour agir. Cette insurrection correspond ainsi à une forme de résistance personnelle et personnalisée, placée sous le hashtag (en arabe) #L’intifadaestlancée. Les jeunes Palestiniens redessinent ainsi à leur compte les conceptions passées et leur imaginaire de l’intifada. »

Ce serait en quelque sorte la dimension positive de cette « insurrection des couteaux » : un « intérêt stratégique », lequel réside dans le caractère ingouvernable, donc à la fois irrépressible et irrécupérable, d’attaques dont le moteur est une décision personnelle. L’article se conclut toutefois sur une remarque critique, visant à mettre à jour l’absence de perspective et, au fond, de pensée : « les attaques au couteau, dans leur débraille et leurs halètements, sont la manifestation d’une insurrection qui n’est que forme sans contenu – un moyen sans fin ». On retrouve de la sorte la conclusion critique de Marx : « Il faut désormais mettre fin aux révolutions inopinées, il n’y a pas plus de révolution que de poème improvisés ».

La force argumentative de l’article tient à deux choses : en premier lieu son caractère rigoureusement descriptif, en second lieu la pertinence de son analyse en matière d’« intérêt stratégique ». S’en déduit l’idée sous-jacente, à savoir que la pertinence, voire la vérité d’une vision politique suppose précisément de s’en tenir à une ontologie descriptive, et non prescriptive. Remarquable, à cet égard, est la phrase suivante :

« Souvent le couteau est l’apanage des faibles. Comme pour les insurgés algériens durant la guerre d’indépendance, ou comme un ultra-orthodoxe juif à la dernière gay pride de Tel Aviv d’ailleurs, l’arme blanche est celle du dernier recours ».

Qu’un palestinien éventre un juif orthodoxe de Jérusalem, ou qu’un juif orthodoxe de Jérusalem éventre une israélienne de seize ans défilant lors d’une gay pride (non pas à Tel Aviv, en l’occurrence, mais à Jérusalem), le jugement est égal : « l’arme blanche est celle du dernier recours » des dominés contre les dominants. La cohérence du propos est alors maximale. Irréprochable ?

...

Un arabe est au volant de sa voiture dans les rues de Jérusalem. Il dirige volontairement sa voiture vers un piéton, un juif orthodoxe, et l’écrase. Puis il sort de sa voiture et frappe, avec une machette, une vieille dame. Contrairement aux prolétaires dont parle Marx, il ne donne pas l’assaut à un poste militaire. Il s’en prend à des juifs, parce qu’ils sont juifs. C’est un crime raciste.

Non loin de Gaza, ou de Ramallah, un jeune soldat israélien, suréquipé, surarmé, fait face à un jeune palestinien qui lui jette des pierres. Le soldat l’a dans son viseur. Le lanceur de pierres est à cinquante mètres. Le soldat vise la tête. Il tire. C’est un juif qui tue un arabe, parce qu’il est arabe. C’est un crime raciste.

Où se situe le passage du registre descriptif au registre prescriptif ? Relisons la citation placée en exergue : « La première loi de la conspiration veut que là où manquent des armes, il est permis de recourir à tout moyen qui sert à détruire l’ennemi ». Il est donc bien question d’une « loi », d’une légitimité. Ce qu’il reste alors à déterminer, c’est le sens du mot « ennemi ». Dans le cas des indépendantistes italiens, ce sont des postes militaires autrichiens qui sont identifiés à l’« ennemi ». Un civil qui attend paisiblement un tramway n’est pas un « ennemi ».

Un palestinien qui écrase volontairement un piéton juif, comme on écrase un chien, est donc un criminel raciste, de même qu’un soldat israélien qui tue un lanceur de pierres arabe, comme on tire un lapin, est un criminel raciste. Que les Palestiniens affirment leur solidarité avec les criminels racistes ne change rien à l’affaire. Leur solidarité est à l’image de la solidarité des Israéliens avec leurs criminels racistes. C’est du pareil au même. Seul les distingue le rapport des forces, terriblement inégal, certes.

Mais l’aspiration révolutionnaire à l’égalité n’est ni raciste, ni criminelle. Elle est hors la Loi, mais éthique. Lui répugnent les guerres impérialistes en Irak, comme lui répugne le sursaut d’orgueil des bandits de « Daesh ». On ne s’insurge pas avec des prédateurs, mais avec des hommes. Sans quoi rien ne commence.

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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