Intestine Intifada

De Balata, camp de réfugiés palestiniens.

paru dans lundimatin#29, le 28 septembre 2015
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Entrée du camp de réfugiés palestiniens de Balata. « Front de libération de la Palestine, citadelle du Fatah. Grâce au martyr-commandant Yasser Arafat et au sang de nos martyrs, nous bâtirons la victoire et la libération de notre nation. »

Le camp de réfugiés palestiniens de Balata semble n’être qu’un prolongement de la ville de Naplouse ; mais les autochtones prennent soin de se distinguer des mukkhayyamji, les résidents du camp, cela depuis les premières années ayant suivies la Nakba. Les Naplousis les stigmatisent comme les fauteurs de troubles : on repère ces zu’ran (voyous) à leur accent, à leur tenue et à leurs manières agressives.

En 1950, les tentes des 6 000 réfugiés s’alignaient le long de la route principale ; aujourd’hui, les préfabriqués en béton s’élèvent vers le ciel tant la place manque sur ce quart de kilomètre carré concentrant 27 000 habitants. Certaines rues sont plus étroites que nos épaules et les fenêtres donnent sur les murs de béton des voisins dont on entend les conversations. D’aucuns ont encore la clé de leur maison située à quelques trente minutes en voiture du camp... mais il y a 60 ans de cela ; aujourd’hui Naplouse est entourée de 17 checkpoints et la plupart des réfugiés (les trois-quarts ont moins de 18 ans) n’ont jamais vu l’endroit où vivaient leurs grands-parents.

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Vue du camp de Balata, le plus densément (sur)peuplé de Cisjordanie

Ces mukkhayyamji redoublent d’énergie politiquement. Alors que le camp, entièrement géré par l’UNRWA, n’est pas pourvu d’une municipalité, le comité local composé de bénévoles élus qui s’est organisé est l’un des plus actifs de la région. Il compte aujourd’hui trois de ces membres au Conseil législatif palestinien. Dès 1976, Balata entrait en ébullition face à l’essaimage des colonies autour de Naplouse. La fièvre est montée à nouveau à l’occasion de l’invasion israélienne du Liban en 1982, et Balata, berceau en Cisjordanie de la première Intifada, s’enflamme en 1987. Avec la seconde Intifada, les autorités israéliennes le considèrent définitivement comme une pépinière de terroristes comprenant notamment les leaders des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, milice affiliée au Fatah opérant depuis le camp.

385 martyrs en deux insurrections, Balata a payé cher. 75 enfants y sont morts. 12 000 habitants ont été emprisonnés, 400 sont encore incarcérés. Des centaines de maisons ont été détruites. Sur les 1500 blessés, des centaines le sont à vie. Les incursions israéliennes dans le camp à la recherche d’activistes se succèdent, les élans politiques sont décapités, et la vie se fait plus dure à mesure que le budget de l’UNRWA diminue.
Et pourtant c’est encore à Balata que l’on pourrait croire aujourd’hui que l’Intifada ressuscite. Presque toutes les nuits, des tirs de mortier et des tirs à balles réelles traversent le camp ; les jeunes dressent des barricades sur la route vers Ramallah. Mais l’Intifada cette fois est intestine : c’est contre les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne que ces jeunes se battent...

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Barricades sur la route de Ramallah le long du camp

Le nouveau gouverneur de Naplouse mis en place par l’Autorité palestinienne, Akram Al-Rajoub, entend reprendre Balata en main. Depuis quelques mois, les forces de sécurité palestiniennes procèdent à des raids nocturnes dans le camp pour tenter d’arrêter des "personnes recherchées" versées dans le banditisme, la vente de drogues et le trafic d’armes et confisquer toutes les armes détenues illégalement dans le camp. Les hommes armés refusent de se rendre, craignant que l’Autorité palestinienne ne les retiennent indéfiniment sans charge contre eux comme ils l’ont fait pour certains de leurs camarades. Mais Al-Rajoub l’assure : les opérations continueront, jusqu’à ce que les forces de sécurité les aient tous capturés.

Pourtant Jamal Al-Tirawi, ancien chef des renseignements palestiniens et actuel député Fatah du camp comme il l’était déjà pendant la seconde Intifada, affirme avoir donné toutes les preuves et indications nécessaires à l’Autorité palestinienne sur les personnes effectivement impliquées dans des activités criminelles dans le camp, à l’occasion d’une réunion entre le gouverneur de Naplouse et des représentants du camp. Aucun d’eux n’a été arrêté. Sur les 30 résidents du camp incarcérés par l’Autorité palestinienne depuis janvier, aucun n’a même été inculpé des crimes et délits servant à justifier les raids sécuritaires, et les habitants du camp confirment que les hommes arrêtés n’ont rien à voir avec les accusations qui leur sont portées. Pourquoi délinquants et criminels prospèrent encore dans le camp, tandis que les combattants d’hier se retrouvent derrière les barreaux palestiniens ? Pourquoi l’Autorité palestinienne s’acharne sur Balata, alors que des hommes armées paradent aussi à Kufr Qaleel, un village voisin ?

De fait, les armes dont prétendent se saisir les forces de l’Autorité palestinienne sont aussi celles qui ont servies aux résistants lors des deux Intifada ; les personnes arrêtées sont celles qui se sont levés et se lèvent encore lors des incursions des forces d’occupation dans le camp. La plupart ont déjà connu des années de prison israélienne et rêvaient d’une vie digne de leur combat pour la Palestine.

La population du camp suspecte le gouverneur de livrer des activistes aux Israéliens, conformément à la "coopération sécuritaire" menée depuis les accords d’Oslo en 1993 à la demande d’Israël et des bailleurs de fonds de l’Autorité palestinienne. Si celle-ci reste muette quand l’armée israélienne envahit Naplouse et le camp, elle n’hésite pas à déployer sa force contre des Palestiniens, tandis que les espions au service d’Israël circulent librement... Près de 30% du budget de l’Autorité est consacrée à la sécurité (15% pour l’éducation, 10% pour la santé, 1% pour l’agriculture qui est l’une des principales sources de subsistance pour la Palestiniens). Par sécurité, il faut entendre le démantèlement des groupes armés en Cisjordanie, l’entretien d’unités spéciales antiterroristes créées en aval d’Israël, et le renforcement des forces de sécurité pourvues de 30 000 hommes devant lutter contre toute incitation au terrorisme et à la violence contre Israël, mais aussi contre tout acte hostile aux colons. Cette coordination implique en outre l’échange d’informations ; les chefs des services de renseignement se rencontrent régulièrement. L’Autorité palestinienne décrit son travail conjoint avec Israël comme "coordination" (tansi), mais le peuple palestinien n’est pas dupe et parle de collaboration (ta’awoun).

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Les forces de sécurité palestiniennes, entraînées et financées par les États-Unis et l’Union européenne. En Palestine, il y a 1 agent de sécurité pour 52 habitants, contre 1 éducateur pour 75 habitants.

L’OLP avait pourtant annoncé en mars la fin de la coopération sécuritaire en Cisjordanie avec Israël, décision non contraignante pour le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas qui avait cependant lui aussi déclaré que toute coordination sécuritaire cesserait si le Conseil de sécurité des Nations Unies rejetait comme il l’a fait le projet de résolution prévoyant de mettre fin à l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Or malgré les déclarations, les relations entre l’Autorité palestinienne et les forces israéliennes demeurent intactes et vivaces.

Les camps de réfugiés constituent pour les unes comme pour l’autre une cible privilégiée. S’il y a certes un important trafic de drogues et une grande quantité d’armes dans le camp, l’objectif de ces opérations est avant tout de démanteler les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa considérées comme terroristes. D’ailleurs l’Autorité palestinienne a procédé de la même façon contre les membres du Jihad islamique, basé au camp de Jénine. Mahmoud Al-Saadi, l’un de ses leaders, était aux premières lignes lors de la bataille de Jénine en 2002. En douze jours de combat au terme duquel les forces israéliennes ont renoncé à contrôler le camp, Saadi a perdu une quinzaine de membres de sa famille. Cela n’a pas empêché l’Autorité palestinienne de le poursuivre et de l’arrêter à plusieurs reprises. Selon lui, l’Autorité palestinienne laisse les camps sombrer dans la drogue et le trafic d’armes pour arrêter les résistants sous couvert de pacification, conformément à la coordination sécuritaire. Comme à Balata aujourd’hui, l’Autorité palestinienne a effectué plusieurs descentes au camp de Jénine en 2013 sous prétexte d’arrêter des voleurs de voitures et des dealers de drogue. Or la première cible de cette opération « Espoir et sourire » a été la maison du leader du Jihad islamique Bassam Al-Saadi et celles d’activistes et prisonniers affiliés au Hamas. Mahmoud Abbas l’avait prévenu, son slogan électoral proclamait : « Une arme, une loi, une autorité ».
Bien sûr, ces raids s’effectuent concomitamment de ceux de l’armée israélienne. Encore cet avril, des troupes israéliennes ont fait une descente à Balata et dans divers quartiers de Naplouse pour arrêter 29 Palestiniens. La plupart d’entre eux sont des membres du Hamas soupçonnés d’avoir tenté de commettre des attaques visant à déstabiliser l’Autorité palestinienne. Certains Palestiniens parlent d’une « politique du tourniquet » : des prisonniers sont libérés de la prison d’une autorité pour entrer dans celle de l’autre. Un résident du camp de Jénine raconte : « Après que les Forces de Sécurité Préventives de l’AP m’aient arrêté et emprisonné pendant 9 mois parce que je suis membre du Hamas, trois semaines après ma libération, Israël m’a arrêté et inculpé pour la même raison, utilisant exactement les mêmes mots. ».

Ainsi, les forces d’occupation israélienne et l’Autorité palestinienne se répartissent les opérations par une division du travail très efficace, avec un but commun : désarmer la résistance et maintenir au pouvoir l’Autorité palestinienne en éliminant ses concurrents. Israël et l’Autorité palestinienne convergent sur la tactique : diviser pour mieux régner.
Or les hommes armés du camp de Balata sont eux-mêmes explicitement affiliés au Fatah. Selon Jamal Al-Tirawi, ancien chef des renseignements palestiniens, les personnes visées sont d’anciens membres de l’Autorité palestinienne et des services de renseignement, tous particulièrement actifs lors de la seconde Intifada. Aujourd’hui, cinq membres des forces de sécurité et de renseignement de l’Autorité palestinienne sont encore détenus. En 2013, des douzaines de combattants du Fatah, la plupart passés par la prison palestinienne de Thaheriyya où ils ont été torturé, avaient dénoncé les arrestations politiques menées par les forces de sécurité palestiniennes, accusant le président Abbas de « détruire la détermination des fils du Fatah »... Plus que tout autre, le camp de Balata, avec ses tirs et explosions quotidiennes, est la plaie ouverte du Fatah.

Plutôt que d’organiser la résistance, l’Autorité palestinienne manœuvre politiquement pour éliminer les concurrents internes et désarmer les combattants. La résistance armée, jadis considérée comme partie intégrante de la lutte palestinienne pour l’autodétermination, est désormais traitée par le gouvernement comme une dissidence qui ne relève pas simplement du maintien de l’ordre : criminalisée, elle doit être éradiquée.

Or être des camps, c’est lutter armes en main. Ce n’est pas pour rien si les raids sécuritaires ont également lieu dans les camps de Qalandia, Al-Faria et Askar. Le tissu social et communautaire des camps est dense et le pouvoir d’organisation très fort, tant les familles vivent regroupées et entassées, dans des conditions misérables qui rendent la situation définitivement insoutenable.

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Graffiti dans le camp de Balata : « A nos courageux soldats »

L’Autorité palestinienne fait le choix d’une gestion étatique des populations. Plutôt que de résister à l’occupation à la source des maux, elle tente ou prétend de résoudre les problèmes sociaux rampants, et choisit pour cela la répression armée. Affrontant les rangs serrés et conjoints de l’Autorité palestinienne et de l’armée israélienne, les mukkhayyamji doivent dès lors lutter contre un État et demi. Malgré les efforts de l’Autorité palestinienne pour marginaliser les camps, ceux-ci resteront un espace d’exception et le baromètre de la situation palestinienne. Pour les résidents du camp, l’important n’est pas de régler les problèmes sociaux dont la source n’est autre que l’occupation, c’est résister et lutter contre cette oppression désormais double.
Monopoliser la violence, c’est bien se constituer en État ; en retour, la population doit lutter seule et désarmée contre les forces d’occupation. Un jeune Palestinien en formation policière : « C’est du sale boulot, mais nous devons montrer que nous sommes capables de le faire, car après, quand nous aurons notre État, nous pourrons le gérer. » La Palestine, État gestionnaire en gestation, obligé de collaborer avec l’oppresseur pour lui voler sa violence.
Résultat : en mars 2015, les jeunes et les enfants du camp de Balata bloquaient la route vers Naplouse en enflammant pneus et poubelles. Comme en 1987, comme en 2000, ils lançaient des pierres, mais sur la police palestinienne, qui n’a pas hésité à répliquer militairement. Le 26 mars, trois enfants ont été touchés par les balles réelles de l’Autorité palestinienne. Balata en arabe signifie pavé ; la guerre des pierres d’antan pourrait bien devenir suicidaire.

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