Il est minuit moins deux, dans le siècle !

Carnets de réclusion #5
Jean-Marc Royer

paru dans lundimatin#265, le 30 novembre 2020

Indéniablement, ça frappe à la porte,
Depuis un moment.
Ça cogne même de plus en plus fort,
À la porte de l’Histoire

Écouter ce texte lu par le comédien Éric Herson-Macarel.

Et partout sur la planète.
Il faudrait se barricader en son for intérieur
Pour ne pas l’entendre, le sentir ou le voir.
C’est puissant, au point que,
D’une semaine sur l’autre,
Ça vient foudroyer d’obsolescence définitive
Des analyses pourtant pertinentes
Mais qui soudain,
Ne s’en trouvent pas moins périmées.

Est-il seulement minuit moins deux, dans le siècle ?

Par-dessus toutes les lois liberticides,
Les états d’exception cyniquement prolongés,
S’empilent mois après mois, années après années,
D’autres lois, d’autres amendements, d’autres décrets
Qui viennent alourdir la main des Etats,
Et renforcer leurs pouvoirs de surveillance,
Avec pour alibi, des gesticulations anti-terroristes
Ou des consignations moyenâgeuses,
En guise de protection sanitaire.
Et limiter ainsi les libertés élémentaires.
A cela s’ajoutent des moyens électroniques,
Informatiques, algorithmiques.
C’est l’autre pandémie qui se propage,
Dont on voit bien ce qu’elle induit,
À travers les fibres, et à bas bruit :
Une zombification massive des individus,
Par centaines de millions, en Chine et ailleurs.
D’ailleurs, toutes les startups,
Toutes les entreprises sécuritaires
Piaffent d’impatience devant ce marché,
Séculaire, colossal et planétaire.

Si nous n’y prenons garde, il sera bientôt minuit moins deux, dans le siècle.

Ici même, la menace croît aussi
Pour qui veut bien la voir.
Les analystes classiques
Nous disent et nous répètent
Que des mesures liberticides,
Ou qui portent atteinte
Au niveau de vie des populations,
Réduisent la base sociale
Des pouvoirs qui les promeuvent.
Or nous ne sommes pas dans une situation classique :
Les collectifs ont été dissous,
Les bases matérielles et spirituelles
De l’existence et des liens sociaux
Ont été inexorablement rongées.
Toute contestation est durement réprimée
Quand elle n’est pas tuée dans l’œuf.
En outre, la pandémie asservit et isole
Beaucoup plus largement qu’auparavant.
C’est d’ailleurs pourquoi,
Tant que l’ordre sera maintenu,
Le patronat suivra Manu.
Dans le cas contraire,
Non seulement la voie est libre,
Mais elle aura été dûment préparée pour La Famille,
Qu’il s’agisse de la fille ou de la nièce.
En effet, depuis quatre ans,
Une Garde Nationale existe,
Composée de réservistes
Gendarmes, policiers et militaires
Qui fait appel aux volontaires
Et aux chasseurs.
Indéniablement, cela rappelle quelque chose
A celles et ceux qui ont fait
Quelqu’étude d’histoire contemporaine.
Mais nul besoin de retourner si loin :
Ici, chose inédite dans la cinquième,
Quasi tous les préfets sont remplacés ;
De même que les cabinets ministériels,
Les directions de l’administration, des parquets,
Des médias et des services publics.
Par décret durant l’été, les ministères
Ont perdu leurs fonctionnaires dans les départements,
Au profit de l’Intérieur
Qui reste seul présent dans les terroirs.

Force est d’admettre qu’il sera bientôt minuit moins deux, dans le siècle.

Tout ce qui peut,
De manière directe ou indirecte,
Servir la macronie
A subi « une opération reset »,
Comme le dit une gazette,
Ou bien a été « traité »
Comme l’assurent les militaires.
On savait de première main,
Par une répudiée majoritaire,
Que le pays était auparavant
Dirigé par quatre gouvernants.
A présent ils ne sont plus que deux,
Le Vizir du palais et son Sultan.
A cette concentration sans précédent
D’un pouvoir, qui s’exerce dorénavant
Par décrets ou par ordonnances,
S’ajoute le fait que son « conseil de défense »,
(Intérieur, polices, militaires, services divers)
Y joue un rôle quotidien, devenu prépondérant.
De tous les points de vue, l’horizon s’assombrit
Et la famille sans peine,
Que ce soit la fille ou bien la nièce,
Ne pourra bénéficier meilleur
Accueil au grand palais.
A dire vrai,
Longtemps, nous nous sommes couchés
En pensant que leur heure n’était pas arrivée,
Malgré toutes les objurgations,
Malgré tous les avertissements.
C’est que l’anti-fascisme en France
A de troubles origines.
Cela vient du pacte germano-soviétique
Qui, à l’été trente-neuf, a discrédité un pcf
Alors totalement inféodé.
D’où les retards à l’allumage de la résistance française,
Presque deux ans, jusqu’à l’opération Barbarossa.
Pour donner le change après la guerre,
Il a forgé sa propre légende :
Celle d’un « parti aux cent mille fusillés »
Qui enfourchait en toutes circonstances,
La dénonciation d’un fascisme imaginaire.
Outre un vernis de radicalité spectaculaire
Cela l’inscrivait au tableau d’honneur
D’un mérite intemporel et patriotique.
Ainsi, l’analyse différenciée
Des fascismes, nazismes,
Franquismes ou salazarismes
S’est perdue en cours de route.
Tout et n’importe quoi
Est devenu cible de l’anti-fascisme.
Craignons que sa renaissance bien réelle,
Mais sous d’autres formes,
Plus banales et plus modernes,
Passe inaperçue, à force d’avoir crié au loup.
À cause aussi d’une cécité largement partagée.

Force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Quels furent et que sont encore
Les caractères de cette peste brune ?
Voici. Les partis d’opposition
Sont partis en fumée,
Comme leurs illusions.
Les syndicats sont laminés ou collaborent.
Terminés, les contre-pouvoirs organisés
Dans quelque domaine que ce soit.
Plus non plus de séparation des pouvoirs.
Bure en est le territoire d’expérimentation :
Juges, gendarmes, préfet, services divers,
Toute une garde prétorienne
Avec de gros moyens
Discrètement mais sûrement,
Collaborent au quotidien.
Ils mettent en place une police politique
De même qu’auparavant dans les quartiers
Ils expérimentaient l’usage des LBD.
Comme tous les collectifs sont menacés,
Et les biens communs privatisés,
« Il n’y a plus de société,
Il n’y a plus que des individus »
Comme Thatcher l’avait souhaité.
Errants dans ces décombres,
Beaucoup, comme des ombres,
Sont vainement à la recherche
D’une identité perdue,
Fantasmatique ou victimaire,
Tandis que d’autres exhument
Des schèmes « boucs-émissaires »
De sinistre mémoire.
Disparus, les liens sociaux,
Au profit de liens virtuels
Qui convergent en faisceau
Vers le cloud d’Amazon
Et le hub des autres.
Naguère le discours du chef dominait.
A présent, la Silicon Valley
« Post » sa novlangue avilissante,
Anonyme, mais plus puissante
Car formatée de bout en bout
Depuis des lustres par Sir Gafam
Dans le secret de ses laboratoires.
Tout converge à son profit,
Matériel, financier, idéologique,
Surtout en temps de crise.
Et plus elle est aigüe,
Plus sa domination s’étend
Sur les individus captifs
Par milliards, sur tous les continents.

Force est d’admettre qu’à présent, il est minuit moins deux, dans le siècle.

Un autre symptôme de ces effondrements,
Qui ne fait que les étendre et les approfondir,
C’est la montée au pouvoir des clowns et des maffieux.
Ils s’accrochent tous à leurs prébendes,
Et ne reconnaissent jamais leurs défaites.
C’est ce qui est en train d’arriver aux States,
Un pays désormais en voie de tiers-mondisation.
Le problème, c’est qu’ils ne l’accepteront pas,
D’autant que la Chine leur font la nique,
Et qu’ils possèdent l’arme atomique.
Ne souriez pas, cela vient ici aussi.
Par exemple en Grèce,
Considérée comme « tout petit pays »,
Que le capitalistes allemands et français
Auront contribué à appauvrir et assécher.
Pour le plus grand profit de leurs investisseurs.
Cette pandémie révèle aussi
Des effondrements généralisés.
Mais le phénomène est plus sérieux
Qu’on le soupçonne,
Car l’esprit critique se meurt
Et la radicalité s’est fourvoyée :
Le premier qui dénonce les élites,
Ou qui se dit anti-système,
Revêt une blouse blanche
Et déclare avoir depuis longtemps
Trouvé la solution à cette grippette,
A gagné d’avance une large audience
Sur les réseaux et pour longtemps,
Toute honte bue et l’arrogance aux lèvres.
On n’avait sûrement pas voulu voir,
Dans le bureau du magister,
Cet imposant tableau,
En camaïeux de bleus,
Représentant Jupiter qui menace
Tout contrevenant de sa foudre céleste.
Que son clone lui ait rendu visite
Qui cela étonnera-t-il ?
Ces tristes reculades
Ne s’arrêtent pas à la recherche
D’un chef providentiel
En temps de désespoir
Sanitaire, médicinal ou politique.
La dénégation de toute réalité
Lorsqu’elle est dérangeante
Est devenue monnaie courante,
Et pas seulement place Tienanmen,
Ou à la Maison Blanche.
Le confort de l’entre-soi depuis des lustres,
Fait des ravages dans une pensée
Qui tourne autour d’elle-même,
Comme les Derviches
Autour d’un mausolée.
Avant début décembre, on a parfois honni
Des gilets jaunes, bannis sur leurs non-lieux :
Le mépris descendant des CPIS,
Comme dirait Todd.
Mais la répression brutale
A réveillé les belles consciences.
Pauvre « plus petit commun dénominateur »
De l’absence d’analyse…
Heureusement, il y eût D. D.
Qui comptabilisait chaque jour au téléphone
« Allô, la place Beauvau ? »
Les blessés, les amputés,
Les éborgnés à coups de LBD.
Tristes tropiques où tout repose
Sur les épaules d’une seule personne,
Signe des temps, là aussi,
D’une profonde dissolution.

Force est de constater aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Et partout la vacuité s’affiche.
Voyez cet honorable économiste,
Intelligent et respectable,
Heureux de faire la passe chez Taddeï.
Il note à juste titre, un décalage
De la pensée et des pratiques
Des pouvoirs institués
Devant un phénomène nouveau,
Mondial et dramatique.
Il note aussi une suite de disruptions
Cognitives et en avalanche
Qui tiennent leurs origines,
Comme phénomènes écologiques,
D’une suite d’effets en cascades,
Lesquels entraînent à leur tour
Ruptures et catastrophes, inouïes,
Jamais imaginées.
Alors,
Rappelant les limites de toute analogie,
Il pointe les nouveautés
De cette situation économique ;
Rappelle de manière docte
Que nous ne sommes pas
En récession classique,
Tout en faisant l’impasse
Sur le fait que nous serons, d’ici deux ans
Dans une situation comparable
À celle des années trente :
Un triple état d’exception,
Et de dérélictions économiques,
Politiques et idéologiques.

Hélas, force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins deux, dans le siècle.

Malgré les temps de crise pendant lesquelles
Les vieilles recettes font encore leurs preuves,
« La gouvernance et le management » des foules
Ont dirigé les mutants vers leurs mutations.
Je ne parle pas « Pour dans dix siècles »
Comme disait le vieux Ferré.
Accoupler l’informatique à d’autres tectoniques,
Numériser l’écrit, l’image et le son,
Étendre le domaine des algorithmes
Et celui des réseaux sociaux :
Dans quelles intentions ?
Cette fulgurance technologique
A peu à peu constitué
Des dispositifs de capture,
D’addiction et d’aliénation,
Les plus puissants, les plus invasifs
Que l’Humanité ait jamais inventés.
Et il n’y aura jamais plus de Luddites
Pour briser ces machines,
Je vous laisse imaginer pourquoi…

Force est d’admettre aujourd’hui qu’il est minuit moins une, dans le siècle.

Une des difficultés qui guettent,
Consiste à reconnaître
Les heures sombres qui nous attendent.
Il est profondément humain
De les mettre à distance,
De les regarder de loin.
Mais entre cette prise de distance,
Par le biais de l’action ou de la réflexion,
Et la dénégation, il y a une marge
Dans laquelle se nichent confort et cynisme.
C’est avec ceux qui résistent également
Que nous trouverons liberté, autonomie,
Et renouvèlerons des liens sociaux
Qui nous permettront de supporter tout ça,
Et peut-être même d’en sortir plus humains,
A condition de tout changer.

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