Peut-être est-il plus simple de communiquer par l’intermédiaire de succès populaire que par l’entremise de films dont l’exigence permet seulement de rassurer le bourgeois dans son bon goût cinéphilique. Le snobisme, en matière d’art, est comme dans tous les autres domaine une affaire de distinction. Et pourquoi donc vouloir nous distinguer de ci qui, au fond, nous constitue ? Peut-être est-il donc aussi opportun de reconsidérer la culture populaire pour ce qu’elle est, mais aussi et surtout, pour ce qu’elle permet et permettra encore.
Discourir de cette pulsation planétaire n’a, à vrai dire, rien de significativement nouveau. Cet incroyable maillage de formes, esthétiques, narratives, de représentations, de récits et de mythes, nous a conduit à de telles hybridations qu’il serait bien prétentieux de penser un jour pouvoir nous en dégager. Nous sommes devenus cet assemblage brouillon de blockbusters états-uniens, de musique de supermarché et de bandes-dessinées industrielles, nous sortons de cette boue logotypée, du croisement bâtard de l’exception française et des punchlines d’influenceurs de télé réalité. Nous sommes une FNAC, un Cultura, un Espace Culturel E. Leclerc, autant que nous sommes la pierre qui vient étoiler leurs vitrines, la flamme qui se hâte à y foutre le feu.
Voilà ce que nous sommes, aussi,
Le paradoxe dans un seul corps, l’ambivalence du kiff mêler à la répugnance.
Aimer que l’on nous divertisse, tout en sachant pertinemment qu’on se fout royalement de nous. Aimer se faire berner, une question de codépendance, la frustration, l’assouvissement, la compulsion, la frénésie, la déception, le gaspillage. Allez savoir quel mal nous ronge…
N’avoir que des plaisirs coupables.
Bien conscients de participer au désastre, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.
Aimer la sensation de plaisir que procure le coton tout neuf sur la peau. Repenser à Rana Plaza, aux conditions de travail, à l’extraction des ressources, aux tsunamis de flammes, à la surproduction, aux ouvriers Ouïgours.
Chercher la récompense, à moins que ce ne soit l’anesthésie.
Se délasser sur des applications qu’on sait à l’évidence médiocres. Faire passer les visages, les corps, les heures. Foxconn, cobalt, coltan, Congo.
L’épiphanie intempestive vient gâcher les célébrations.
Se savoir complice, même dans la candeur et le retrait, même lorsque l’on apprécie la chaleur d’un levé de jour. Penser aux bombardements, à celles et ceux qui n’ont plus rien, aux cadavres de leurs enfants enveloppés par la poussière.
L’expérience immédiate que l’on fait du plaisir est altérée par la connaissance de tout ce qui le rend possible. Se savoir du bon côté. Du bon côté de la chance. Du bon côté du planisphère. La catastrophe mondiale rejoint notre esprit par l’image. Géographie du privilège. S’y soustraire en fermant l’onglet.
Anxiété, pollution, isolement, déchetterie, précarité, chiffre d’affaires, émissions, profits.
Sentir quelque chose se contracter sous la poitrine. De la culpabilité, sûrement de la colère.
Savoir que c’est injuste, angoisser un moment, et pourtant, à nouveau, de nouveau, rebelote.
Anticiper GTA 6 avec un empressement de môme, petite excitation dans la merde intersidérale. Parler pendant des heures des dernières sorties à la mode, noter consciencieusement toutes leurs « incohérences », leurs « manques de réalisme », se passionner pour les enjeux d’univers fantastiques, et délaisser pour la fiction l’avenir de cette planète.
Il y aurait beaucoup à dire, sur cet étrange refuge qu’est devenu la culture. Sur la fascination qu’elle exerce sur nous, sur l’alternative au réel qu’elle propose à celles et ceux qui le refuse.
Exutoire.
Catharsis.
Une échappatoire à la demande.
Nous pourrions bien nous désoler de cette perturbation funeste, nous pourrions nous en amuser, ou pire encore, nous en foutre. Les ricanements sont en fait aussi vains que les plaintes, l’acceptation est de circonstance, tout le reste est une perte de temps.
Déplacer l’ombre du chagrin ailleurs que dans nos yeux.
Soulever les circonstances, y découvrir des occasions.
Jusque dans le chaos…
Les repères du discernement se brouillent, la chose est entendue, les perceptions se télescopent, se superposent et s’entrelacent dans un enchevêtrement flou. Les références se répondent, en permanente circulation, se déforment, s’amalgament, se recouvrent. Une prolifération de signes vidés de signification, ou saturés d’un trop-plein de sens qui s’annule en se formulant. Les abstractions se recomposent selon ce que les symboles réinjectent dans la boucle qui n’en finit pas de creuser. Cartographier le subjectif, recombinable et modulaire, qui n’envisage le flux qu’en devenant son prolongement. Réduit à de la réception, à un assemblage provisoire avant sa désintégration. Débris de mémoires archivées, à consulter sous cellophane. La fantaisie est fréquentable, la relation, transactionnelle.
Voir imploser ce Moi sous la saturation critique des interprétations cyniques de tout ce qui pourrait définir une réalité. Ne reste qu’un ensemble de désynchronisations, la mort d’une promesse collective qui tenait dans la société.
Simulacre. Spectacle. Hyperréalité. Capitalisme tardif. Scopique. Post-vérité. S’évertuer à sélectionner la conceptualisation la plus à même de définir la désorientation chronique à laquelle nous sommes confrontés ne nous a jamais semblé constituer une priorité fondamentale. Nous laisserons aux intellectuels de métier le soin d’inventer des notions qu’ils s’empresseront de défendre comme leur petit pré carré sur lequel ils feront carrière.
La falsification du monde est déjà derrière nous.
Réjouissions-nous de ne plus avoir à nous concilier à son ordre.
Et dans cette économie générale de la confusion, dans ce régime de fiction intégrale dans lequel les choses s’apparentent aux êtres, les êtres aux choses, et où le réel n’est pas bien plus qu’un autre storytelling dont il faudrait nous satisfaire, nous parviennent, entre deux chimères algorithmiques et quatre distractions pulsionnelles, des instants d’intensité jusque-là insoupçonnables.
Un sentiment de vie.
Sortir de la torpeur. Rompre avec l’ordre, s’en dégager, le temps d’un arrachement soudain à la « réalité ». Car c’est aussi cela, sauter de voiture en voiture, tout arracher aux commerces, brûler sans raison tout ce qui peut l’être, c’est aussi consentir à l’enchantement de la fiction, par une forme de lâcher prise ; se rencontrer en elle et s’y découvrir autrement. Entrevoir, là, tout ce que nous pourrions être, au-delà de ce à quoi l’on nous prédestine. La beauté de tout ce qu’on nous refuse. Le bonheur d’une irréalité commune. Il y a des éclats d’imaginaire, que l’on se réapproprie dans l’action, dans cette vérité redécouverte, dans ce sentiment d’authenticité brouillé de références, d’images que l’on rejoue dans le vacarme joyeux auquel on participe.
Mais une fois le cœur désenflé, en pleine descente d’adrénaline, le retour du réel nous pèse. S’accrocher aux contenus qui exposeront au monde ce dont nous avons été, se regarder faire, s’écouter parler, s’observer en foules, et repartager le commentaire de moments qui s’estompent. Comment conserver la fiction ? Comment protéger ces impressions de la décrépitude forcée que le temps du réel inflige ? Et comment ne pas se contenter de la fierté de « l’avoir fait », de cette illusion brève, qui s’ajoutera en quelques lignes au roman de « l’histoire de France » ?
Comment cramer ce con de livre ? Comment se foutre de la postérité ? Quand ce présent à peine vécu s’assombrit de mélancolie ? Comment ne pas devenir le spectateur de cette mémoire qu’on remodèle avec la perte ? Comment ne plus assister à soi ? Lorsque l’expérience se double instantanément de l’anticipation consciente de sa future mise en récit ? Que vivre ne semble plus suffire sans la perspective d’en porter un jour témoignage ? Comment arracher le moment à cette logique qui le condamne à n’être que la matière première de nos propres rétrospectives ? Et comment échapper à cette sensation troublante dont nous nous savons prisonniers ?
S’impatienter de raconter au passé ces moments de joies, c’est aussi reconnaître la nullité d’un présent dans lequel rien n’est plus possible. Cette échappée hors du réel est pour sûr condamnée à n’être qu’un épisode « extra-ordinaire », un glitch subjectif, que l’on ne pourra que radoter lorsque le retour de l’ennui redeviendra un quotidien. Avoir habité la fiction, ne serait-ce que le temps d’un instant, pour finalement se résigner à réintégrer le réel. Ce n’est pas l’époque qu’il faut quitter, mais l’absurdité du présent comme horizon indépassable.
Inventer un avenir dans lequel la créativité, le jeu et la joie ne seraient plus relégués à quelques parenthèses, à ces instants suspendus que cette vie ne nous accorde qu’à de rares occasions, mais seraient au fondement même du monde auquel nous aspirons. Un avenir à inventer, infiniment plus désirable que toutes les illusions conçues pour nous en détourner.
Il faut pleinement prendre la mesure de la place qu’occupe désormais la fiction dans les mobilisations populaires, et ce qu’elle révèle de notre désir d’échapper à la morosité hors de prix du mode de vie capitaliste. Depuis le masque de V pour Vendetta aux trois doigts levés d’Hunger Games, de la Servante écarlate à La Casa de Papel jusqu’au drapeau de One Piece, tout cet imaginaire s’est déployé dans les consciences au point de remplacer de véritables périodes insurrectionnelles, de véritables actes de joie. Partout, la fiction entretient la promesse d’instants exceptionnels, mais ils demeurent inaccessibles en dehors des représentations qu’elle nous permet de consommer. Inatteignables, impraticables, virtuelles mais inspirantes.
Voilà encore un paradoxe.
Le souffle épique d’une aventure, l’ascension héroïque d’un personnage, insuffle plus d’ivresse et de satisfaction qu’un projet révolutionnaire, qui substitue à la logique de l’intrigue, une certaine forme de logistique, des cibles stratégiques, les principes élémentaires de son organisation, depuis sa base, collectivement. Tout ça est en effet moins séduisant que la fabrication d’un suspense auquel on se subordonne. Tout ça est finalement moins attrayant que des rebondissements de dernière minute, que des péripéties en cascade, que d’un cliffhanger addictif. Rien ne vaut la dépendance qu’on nous feuilletonne. Sauf, peut-être, l’intégration de soi au récit, de soi à l’Histoire, de soi à cette part d’imaginaire. Participer à l’épopée, à cet interminable plan séquence qui n’est rien d’autre qu’un récit choral dont nous sommes les protagonistes.
Accueillir la fiction,
Comme on retrouve une part de soi.
On nous rétorquera, évidemment, les indépassables références à Mai 68. Car chaque mouvement social se doit de porter l’héritage de cette nostalgie-là. Mais justement, Mai 68 est-il autre chose qu’une iconographie, qu’un ensemble d’images ressassées, commémorées, romantisées, mythifiées, muséifiées ? Qu’une fiction politique ? Que reste-t-il d’ailleurs de cette date ? Des slogans ? Des sérigraphies ? Des clichés ? Les faits ont pratiquement disparu, ne reste que l’écume des choses les plus spectaculaires, et donc aussi les plus dispensables. Il y a moins de mémoire des événements qu’il n’y a de folklore. Mai 68 n’est pas plus réel que la révolution d’Andor, du Snowpiercer ou d’Arcane, il est même possible qu’il le soit moins.
Partir de la fiction, puisque nous venons de là.
Et comprendre ce qu’il est encore possible d’en faire.
La personnification du pouvoir est un leurre, un leurre sans doute très pratique, soit, un leurre pour autant. Il n’y a bien que dans la fiction qu’existe ce méchant qu’il suffirait d’occire pour s’assortir au happy end.
Ici, les files de postulants se trainent en espérant pouvoir le remplacer, ces gens-là feraient la queue devant n’importe quel trône un tant soit peu confortable. Couper lui la tête, et voyez fleurir dans la seconde les lettres de candidature.
Ceci étant dit, la nécessité demeure de décapiter des symboles, de démembrer la puissance, fût-ce de manière fictive. Nous y trouverons bien quelque réconfort. Et le soulagement, en ces temps incertains, permet peut-être aussi d’éviter la désespérance. Alors, que les litres de sang à l’écran se déversent et puissent apaiser nos tourments, c’est aussi ce qu’on leur demande.
Ne faut-il pas être complètement abruti, pour avoir traduit le titre original « Weapons » par l’adjectif « Évanouis » ? Comment apprécier toutes les dimensions du film sans cette piste initiale ? « Weapons », que l’on traduirait naturellement par « Des armes », nous accompagne immédiatement vers le motif central du film. Car de quelles armes parle-t-on ? Qui y aura recours ? Qui en tirera profit ? Et dans quel intérêt ?
« Des armes », peut-être est-ce une simple coïncidence, après tout peu importe, le contexte conditionne grandement la réception d’une œuvre, et que ces « armes » soient sorti dans une période de conflits, de tensions géopolitiques grandissantes, aura très certainement influencé cette exégèse.
Ukraine, Gaza, Moyen-Orient…
Weapons s’impose d’abord comme un film sur l’addiction, ses conséquences, le fait est indéniable. Tous les personnages sont en effet « sous influence », sous l’emprise de substances, de produits, de quelqu’un.
Relations toxiques, alcool, fast-food, crack, sucre, héroïne, écrans…
Les traumatismes et les malheurs se camouflent dans ces oublis, et ceux qui en sont les témoins finissent par en avoir la charge ; comme cette silhouette enfantine le regard rongé par l’absence qui sur le chemin du retour verra gonfler sa boule au ventre.
Mais que Weapons soit un film sur l’addiction ne permet pas de dire qu’il n’en est pas un sur la guerre, l’un n’excluant pas l’autre. Car qu’est-ce que la guerre, sinon des populations « sous influence », sous l’emprise d’un pouvoir qui se maintient par ceux qu’il parvient à convaincre d’assassiner sur commande ?
Et n’est-ce pas là, aussi, tout le projet de Gladys ?
Gladys n’est pas qu’une redoutable antagoniste, elle est au cœur de toutes les interactions du métrage. Elle est l’influence, le contrôle, la marionnettiste, elle est la centralité du pouvoir, ou le pouvoir centralisé. C’est cette centralité qu’il s’agira d’explorer, ce foyer à partir duquel le mal prolifère.
Explicitement assimilée à un parasite, Gladys se nourrit bel et bien des êtres qu’elle vampirise jusqu’à les déposséder d’eux-mêmes. Charmer, affaiblir, vider puis dominer. Au-delà de sa dimension métaphorique particulièrement pertinente pour dépeindre les ravages de l’addiction, son mode opératoire révèle des mécanismes d’emprise et de dépossession qui ne sont pas sans rappeler ceux du marché, de la gouvernance, de l’État.
Si Gladys est un système, il est ouvertement donné à voir comme profondément malade. Un système à l’agonie qui ne peut perdurer qu’en absorbant l’énergie des vivants. D’abord, puiser chez l’adulte, déjà soumis, déjà domestiqué, adultes corvéables, serviables ou serviles, puis, faute d’énergie suffisante, se tourner vers les enfants.
La métaphore est judicieuse. Nous pouvons l’étirer sans peine.
Capter le corps adulte, le fruit de son travail, s’installer chez son hôte, transformer son habitation en une colocation contrainte, la société en une vaste copropriété bourgeoise où, du public au privé, chacun s’assure sa part. Et lorsque l’exploitation du monde adulte ne suffit plus à repousser l’essoufflement de la machine, c’est sa progéniture qu’il faut mettre à contribution.
Gladys est effectivement une entité parasite, à l’image de ce système politico-économique prêt à épuiser ce qui constitue son avenir. Il s’agit donc désormais pour elle de siphonner la vitalité de la génération suivante, jusqu’à s’accaparer sa capacité à vivre une vie qui lui appartienne. Une entité, gourmande en énergie, pour ne pas dire gloutonne, dont la voracité rappelle celle d’une société mortifère, vouée à tarir, au nom de sa propre survie, les forces vives qui en assurent pourtant la pérennité.
Parce que, Gladys ne se contente pas d’extorquer les vivants, de pomper leur vigueur et de confisquer leurs esprits, à l’inverse, elle les pénètre afin de les piloter. Ce pouvoir lui permet de mobiliser les corps, d’en prendre la possession, les engager dans un conflit, au nom de ses seuls intérêts. Envoyer combattre pour elle sa source d’énergie. Sacrifiée dans les tranchées d’une guerre, ou dans celles d’une concurrence [d’ores et déjà mondialisée.
C’est là, très certainement aussi, que le système fini par se heurter à ses propres contradictions.
Survivre pousse en effet Gladys à prendre des risques insensés.
Elle attire sur elle l’attention, la colère, et en dernier lieu la revanche.
Vouloir régner à jamais,
Un vœu de vie éternelle,
Partagé,
D’une banale pulsion de mort.
Si le film est une fable sur l’addiction, nous affirmons qu’il l’est également sur le pouvoir, car le pouvoir produit lui aussi cet effet sur les êtres, les vider, en partie, de leur autonomie. L’analogie n’est pas complètement artificielle. Le pouvoir finit toujours par nous parasiter, par s’emparer des corps, infester les consciences et réduire la liberté de celles et ceux qu’il ensorcelle. Un pouvoir, archaïque et cyclique, qui se perpétue en exploitant les êtres de générations en générations.
Un système, hors du temps.
Que Gladys porte sur elle des vêtements périmés, tout droit sortis d’une autre époque, souligne précisément cette intemporalité. Gladys est là depuis longtemps. Gladys est une antiquité. Incapable de s’adapter, de normaliser sa conduite, pire, incapable de s’en rendre compte. Anachronique, caduc, hors-sol. Gladys n’est pas une entité nouvelle, mais la vieille gueule surmaquillée d’un sourire que porte sur elle la prédation.
Un pouvoir manipulateur, brutal, avide, qui s’auto-légitime. Un système extractiviste qui ne tue jamais ses proies, mais qui se doit tout au contraire de les maintenir en vie. Et tout dépend justement de ce maintien, de ce subtil agencement entre aliénation, influence, contrôle et satisfaction minimale des besoins. Au fond, Gladys ne fait tuer que ceux qui pourraient provoquer sa chute. Elle est en cela contre-révolutionnaire, souhaite conserver ses privilèges, survivre par la force vitale de ces corps qu’elle réduit à l’état de ressource.
Des corps, apathiques et captifs, privés de toute autonomie, de décision comme de parole, littéralement zombifiés, dont l’existence se trouve tout entière réduite à la consommation de marchandises produites pour eux par l’industrie.
Les soupes Campbell peuvent-elles incarner autre chose que la standardisation d’une culture capitaliste qui, en faisant de l’uniformisation un principe, a soumis la diversité du monde au conformisme d’un modèle ? Peuvent-elles incarner autre chose que la massification et la reproduction à l’infini de formes identiques, à l’image des corps que Gladys semble avoir privés de toute singularité ?
C’est d’ailleurs ce qu’elle explique lorsque, dans un jeu de mot diabolique, elle compare l’état de ses prisonniers à celui d’une « consommation ».
« It’s just a touch of consumption. »
Consumption, comme une maladie infectieuse, la tuberculose qui, suivant la dynamique de contagion que Gladys transpose à l’échelle des corps, se propage d’un individu à l’autre, multipliant les bactéries jusqu’à l’épuisement progressif de l’organisme qu’elle colonise. Mais surtout, consumption, comme un processus infectieux qui se propage insidieusement au sein de tout le corps social, diffuse ses modèles et ses normes à travers un ensemble de dispositifs de contrôle propres à la société de consommation.
« Adultes » et « enfants » sont, dans un seul et même mouvement, convertis à cette consommation jusqu’à en devenir les objets. La logique consumériste ne se limite donc plus aux biens, aux produits, aux substances ou aux soupes qu’ils ingurgitent, mais déborde sur les individus eux-mêmes, ramenés à n’être que de la matière humaine, disponible, exploitable, livrés aux appétits de Gladys, aux besoins d’un système qui ne peut se prolonger qu’en faisant de toute chose une marchandise.
Les boîtes de soupe qui alimentent les corps ne se distinguent plus d’aucune façon de ces corps qui alimentent Gladys. Un ensemble d’unités. Equivalentes. Interchangeables. Fonctionnelles et jetables. Ceux qui consomment sont consommés. Ce qui est consommé consomme. Plus rien n’existe qui ne puisse être assimilé à son règne. Les vieilles distinctions entre l’être et la matière, le sujet et l’objet, sont devenues inopérantes. Les frontières qui les séparaient ont été abolies.
Nous nourrir pour nourrir ceux qui nous affament. Reproduits en série par leur civilisation. Et pourquoi donc tuer ceux qui la portent à bout de bras, quand on peut les conditionner à en devenir le combustible ?
Produire des corps dociles, obéissants et uniformisés, dressés à consommer, qu’on peut envoyer au combat au grès des circonstances... des êtres tenus sous contrôle, que l’on peut convertir en « armes ».
Voilà pour le petit précis des joyeusetés métaphoriques.
La figure intemporelle du pouvoir puise ainsi son énergie des générations successives, qu’elle maintient en vie dans un état de soumission, dans des conditions plus ou moins médiocres, mais qu’elle peut enrôler à tout instant si la nécessité l’exige.
Du capital humain. Des travailleurs, des clients, des soldats, à la solde d’intérêts qui les dépassent et les écrasent.
« Des armes » …
Que Zach Cregger ait volontairement choisi la Napalm Girl comme symbole majeur de son film en dit assez long sur le type d’imaginaire qu’il associe à la guerre. Une photographie, qui oppose l’innocence de l’enfance à la puissance destructrice de la machine militaire.
La barbarie, en d’autres termes.
Et que ce fusil d’assaut flottant soit chargé de deux adultes et de dix-sept enfants, pose aussi la question sinistre de savoir combien d’entre nous finiront par devenir les munitions que dilapideront les bourgeoisies.
« Watch out now
Take care, beware of greedy leaders
They take you where you should not go » [1]
De client à produit, de produit à soldat, là encore, il ne s’agit que d’une logique de consommation à quoi rien ne semble pouvoir se soustraire. Car la guerre n’est-elle pas, au fond, la logique de l’exploitation poussée à son paroxysme ? Une consommation radicale des corps, des ressources, des territoires et des populations.
Appropriation, déplacement, confiscation.
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Il n’est donc pas étonnant que la consommation, dans toute sa diversité, apparaisse d’un bout à l’autre du film comme le spectre maladif de cette société à l’écran. Consommation de biens, de substances, d’individus, consumation de soi… Une activité parasite, qui s’immisce dans le traumatisme et finit par nous dominer.
« Des armes », un double sens.
Des armes humaines, évidemment, déployées selon les conjonctures, autant que celles que l’on nous brade à l’angle de toutes les impasses. Des armes, trop présentes pour qu’elles soient rendues perceptibles, tendues en masse pour nous séduire, nous apaiser, nous habituer, nous asservir, nous dépouiller. Ces armes tuent, d’une mort lente et délicieuse. Mais ne nous tuent que parce qu’elles nous ont déjà fidélisé.
Aux uns, l’ivresse du pouvoir, aux autres, le pouvoir de l’ivresse.
Des armes. Du poison.
« Consumption »
Le film dresse finalement le portrait d’un système dans lequel tout peut être instrumentalisé, détourné, « weaponized », c’est dire utilisé comme arme. Une société dans laquelle les corps, les plaisirs, la culture et les usages peuvent tous être orientés vers la domination, l’isolement, le contrôle. Où tout peut devenir addiction. Où tout peut devenir dépendance. Et où tout ce qui nous détruit, les avantage, les renforce, leur sert.
Accroître leur puissance sur nos faiblesses, s’enrichir sur nos vulnérabilités.
Armer les vivants les uns contre les autres.
Et capturer le futur à la source.
Par conséquent, complices ? Coupables ? Vraiment ? De quoi ?
Quel mépris faut-il pour comparer la force de frappe stratosphérique des gestionnaires à la responsabilité individuelle de celles et ceux qui agrémentent le goût de merde du quotidien d’une amertume jamais gratuite ? Quel mépris faut-il pour reprocher le manque d’agentivité à ce troupeau de bipèdes organisés en rang par deux par l’autorité des frais fixes ? Leur reprocher de trouver du plaisir, comble de l’intégrisme, dans la saloperie que leur tendent les bourgeoisies sur-structurées ? Ne faut-il pas être le plus mesquin des petits-bourgeois pour reprocher à l’individu de se prendre les pieds dans une toile si méticuleusement confectionnée à cet effet ? Une toile, tissée par une armée d’experts et de spécialistes, de psychologues, de sociologues, d’ingénieurs, de financiers, de lobbyistes, que l’abnégation personnelle devrait à elle seule terrasser.
LOL
Faire peser toute la difficulté de vivre sur la seule conscience du quidam est le signe d’une misanthropie manifestement dégueulasse. C’est dire à l’enfant maltraité de ne plus soutenir son parent. À la femme battue, de quitter son conjoint. À l’héroïnomane, de jeter sa conso. Faire de la volonté le nœud de la pratique n’est pas simplement con sur le plan psychoaffectif, c’est en plus contre-productif. Tout ça ne fait que favoriser la pensée du pouvoir en chiant sur nos têtes des mots méritocrates.
Participer ou subir ne sera jamais concevoir.
Produire le manque et l’entretenir.
Est-ce que survivre, c’est cautionner ?
L’asymétrie est évidente.
La comparaison ne vaut rien.
Organiser la dépendance en promettant la liberté. Menaces, chantage, manipulations, mensonges… Entretenir la dissonance, en faire une manière d’être au monde. Exploiter la confiance, l’innocence, la générosité. Profiter de l’empathie. Truander la naïveté. Voilà ce sur quoi prospère la coercition. Voilà comment Gladys parvient à dominer ses proies.
Comment, dès lors, ne pas voir dans Weapons une fable sur la guerre qui nous est menée ? Une guerre psychologique, économique, politique, sociale puis militaire.
Une guerre, qui désigne d’emblée son bouc émissaire (Justine), pousse les hommes, pris dans les rouages de l’ordre patriarcal, à décharger leur frustration et leur colère sur un fusible (Archer), voit les flics passer leurs nerfs (Paul) sur les catégories sociales les plus fragilisées (James), sacrifie en premier lieu les groupes discriminés (Marcus) et contraint les enfants à tenir la baraque (Alex).
Une simple allégorie, ou le constat tragique d’une situation bien concrète ?
Lorsque la société a peur, qu’on lui désigne un coupable. Que celui qui souffre accuse, plutôt que d’apaiser sa peine. On verra, à la perte de contrôle, la répression s’abattre depuis les institutions. Frapper sur les plus vulnérables. Abattre le minoritaire. Et attribuer à la « jeunesse » la responsabilité d’un monde merdique qu’elle se devra de sauvegarder.
Une impression de déjà-vu ?
Gladys n’est, au fond, que l’un des visages du pouvoir. Elle profite de la division, exploite une communauté dans laquelle l’angoisse, le ressentiment et les rapports de domination se perpétuent en évidences. L’aspect le plus terrifiant du film ne réside pas tant dans la possession surnaturelle des êtres, que dans le fait que les structures sociales les ont déjà conditionnés à s’intoxiquer, à se détruire, mutuellement. En fin de compte, la véritable horreur du film tient moins à l’existence de Gladys qu’au fait que nous sommes déjà les sujets du pouvoir qu’elle incarne.
Une telle conclusion pourrait paraître des plus accablantes, si le film ne choisissait pas de se terminer sur son corps que les enfants démembrent en une charpie joyeusement sanguinolente ; si toute cette histoire ne finissait par sur les rires, la révolte, sur le retour à la parole, et donc sur la possibilité de l’émancipation.
Retrouver une voix.
Sortir du silence.
Briser le cycle.
Aucun système n’est éternel.
Se libérer de l’influence revient à la détruire.
Il faut pour survivre au pouvoir être en mesure de le briser.
Refuser l’instrumentalisation.
Retirer l’énergie qu’on donne à tout ce qui l’épuise.
Voilà la morale de l’histoire.
Tout ce que Weapons nous enseigne.
Et Fuck leur propagande.
Illustration : https://mielo3.bigcartel.com/products
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