Art Basel, la foire du Pillage

Une fermeture spéculative

paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

« L’époque contemporaine est finie (…). Autant en finir aussi avec les dîners de gala » La foire internationale du Grand Palais « Art Basel », supposée rassembler les nouvelles « scènes artistiques émergentes », a, pour la première fois de son histoire, été l’objet d’un véritable happening, d’une véritable émergence, le 24 octobre dernier : un appel à « reprendre le Palais », signé « Pillage de classe ». Il ne s’en est pas fallu davantage pour que les organisateurs spéculent sur l’irruption d’un peu de réel. La galerie fut suffisamment épatée pour fermer pendant trois jours. Spéculera bien qui spéculera le dernier !

Comme tous les ans à Paris, Art Basel – la foire internationale d’art contemporain – devait se dérouler la semaine dernière au Grand Palais dans un bêlement sédatif. Une foire préparée bien en avance pour laquelle il valait mieux ne pas se tromper, vu les prix de location astronomiques des stands à plusieurs dizaines de milliers de dollars. 

Depuis quelques jours, professionnels et pique-assiettes étaient dans les starting-blocks pour enchaîner jusqu’au dimanche soir les soirées en plastique dans des clubs en toc, pour courir les événements du off (en concurrence les uns contre les autres), et pour subir les programmes de discussion assommants habituels (« les nouvelles scènes émergentes »). Tout aurait pu continuer tranquillement jusqu’à dimanche. C’était sans compter l’intrusion d’un phénomène très concret au cœur de la machinerie d’Art Basel : celui du mouvement en cours.

Mardi soir, premier coup de semonce. Alors que des ultra-riches s’agglutinaient à la preview, le compte Instagram Documentations.art publiait un appel à « reprendre le Palais le 24 octobre » signé d’un collectif : Pillage de classe. Le 24 octobre, soit le jour de l’acte II du mouvement social et insurrectionnel en cours. Le post, liké par milliers et relayé par la presse bourgeoise fut interprété comme une invitation à piller la foire. Menace symbolique ou réelle, toujours est-il que des appels à se rassembler aux abords du Palais pour déborder l’appareil sécuritaire mis en place pour le protéger commencèrent à se répandre.

Pour enfoncer un peu plus le clou, et prouver aux organisateurs que l’énorme dispositif de sécurité mis en place était incapable d’empêcher les intrusions – et, donc, que la foire ne serait pas protégée le 24 octobre en cas de débordement –, des actions sont organisées le jeudi 22 lors du vernissage public : distribution de vrais-faux programmes détournant le graphisme d’Art Basel, collage d’affiches dans les toilettes dénonçant « la foire du pillage », déploiement d’une banderole dénonçant la collusion du marché de l’art et de l’armement…

Jeudi, la rumeur est confirmée : Art Basel fermera définitivement ses portes dès le vendredi soir. Plus de temps à perdre. Les transporteurs et les régisseurs sont rappelés en 4e vitesse pour décrocher. Il faut changer les billets de train et d’avion… Malgré le vernissage en cours, l’humeur en berne et le visage morose de certaines galeristes trahissent la fuite de Varennes qui s’organise au même moment en toute discrétion.

Sans surprise, une partie du monde de l’art tente de décrédibiliser cette victoire éclatante d’une mobilisation collective, révélant une fois de plus la posture contre-insurrectionnelle qui échoit à ce secteur. Il était de bon ton chez les professionnels de minimiser l’action, affirmant que les plus grosses transactions ayant eu lieu dès mardi soir, la fermeture anticipée du week-end n’aurait aucun impact sur le marché de l’art. Et qu’a contrario, en contraignant la foire à fermer ce week-end, nous pénalisions le « grand » public qui avait payé ses billets (47 euros !) et les « petites » galeries courageuses qui faisaient « un travail formidable de prospection pour soutenir de nouvelles pratiques ». Nous n’avons que faire des leçons des anti-communistes de l’art, qu’elles soient morales ou stratégiques !

La fermeture du week-end est une victoire qui résulte de la force tactique conférée par la puissance des mobilisations débordantes qui ont souvent lieu le week-end depuis les Gilets Jaunes. Certains semblent avoir des leçons à nous donner. Les mêmes qui nous demandent pourquoi ne pas avoir organisé un rassemblement le mardi soir, sont ceux qui nous accusent aussi d’approximations. Les journalistes du Monde, du Figaro, les professionnelles de l’art, vous vous plaigniez d’un manque de précisions. Et nous vous demandons : Qu’avez-vous à cacher derrière vos œuvres d’art ? Vos cours si bien révisés de défiscalisation ? Votre compromission avec les business les plus sales ? Ou bien nous avions mal compris et vous étiez prêts à piller le Palais dès le mardi ? Appelez-nous la prochaine fois. 


Quoi qu’il en soit, l’impact financier de cette mobilisation sur l’ensemble de la foire a été considérable. Il touche en premier lieu les petites et moyennes galeries – plus fragiles, moins résilientes –, et ce n’est pas notre affaire. D’un point de vue systémique, ce sont ces petites galeries qui apportent le vernis progressiste dont l’art a besoin de se parer. Elles ont une fonction structurelle intégrative : ce sont elles qui repèrent les nouveaux artistes, les nouvelles formes, les nouvelles pratiques pour les transformer en marchandises et les intégrer à l’ensemble du système capitaliste. Pour autant, les mégas galeries auraient-elles couru le risque de voir leurs booths pillés ? Ce n’est pas nous qui regretterons que les petites galeries n’ait pas pu vendre ce weekend. Nous ne faisons pas de distinction morale entre bonnes et mauvaises galeries, gros ou petits commerçants au sein d’Art Basel. Chacune d’elle participe d’un système que nous souhaitons abolir, et non réformer !




Programme distribué devant la foire :

Nous nous sommes glissé-es dans la brèche laissées par la mise en concurrence des nombreuses entreprises de sous-traitants à qui reviennent les missions de sécurité, d’accueil, de médiation et nous avons pris une mission de distribution d’un tract au public de la foire. « Art Basel, vous voulez le programme d’Art Basel ? »

Nous serions en droit de questionner l’intérêt stratégique d’attaquer une foire telle qu’Art Basel. Pourquoi perdre son temps en d’aussi vaines occupations alors qu’il suffirait juste de de s’en détourner ? Nos modes de sociabilisation et d’action n’ont pas besoin de ceux du monde de l’art pour s’épanouir. Nous savons en revanche pourquoi il existe, ce rendez-vous mondial qui rassemble inlassablement, année après année, artistes, galeristes, curateurs, public, collectionneurs, agents, commissaires-priseurs, etc.. Et nous connaissons le rôle qu’il a pris au sein du système capitaliste impérialiste. En 2025, la pièce la plus chère s’y est vendue à 23 millions d’euros. Les quelques acheteurs (les fameux 1 %) y font leurs emplettes dans les conditions les plus opaques possibles, et le tout financé grâce à l’enchâssement obscur de puissants fonds d’investissement et holdings états-uniennes (Art Basel by MCH by Lupa Systems).

Pendant ce temps, dans des quartiers et des lycées qui auraient besoin d’argent public, la jeunesse a lancé un puissant mouvement social. Le 17 octobre, ils ont été rejoints par toutes celles et ceux qui dénoncent l’augmentation indécente du coût de la vie et la captation des richesses par quelques-uns. Certaines brisent courageusement les vitrines de Chanel au risque de leur vie et de la répression judiciaire. L’opulence, le style de vie, le luxe, ils prennent tout ce qu’ART BASEL et son monde présentent comme désirable. Et la presse bourgeoise appelle cela du pillage.

Comment s’appelle ce que fait ART BASEL ?

Un véritable pillage organisé ! Les ultra-riches s’y retrouvent pour acheter, vendre et spéculer sur des œuvres devenues des actifs financiers. À ce marché s’ajoutent les dispositifs de mécénat et les fondations privées, qui permettent aux grandes fortunes et aux entreprises de bénéficier d’avantages fiscaux considérables, tout en exerçant une influence sur la production et la consécration artistiques. Autant de recettes auxquelles les États renoncent, voyant de potentielles richesses publiques s’évanouir dans des manœuvres d’optimisation fiscale, grâce à l’entremise de fondations ou autres sociétés-écrans, alors qu’on entend sans cesse répéter que cet argent manque cruellement pour nos besoins élémentaires. La liste des cadeaux faits aux plus privilégiés s’allonge chaque fois qu’on se penche sur elle (retrait de l’ISF, refus de la taxe Zucman, augmentation du seuil de la taxation sur l’héritage...).

Les œuvres couvrent la violence de classe. Elles sont des « valeurs refuges » pour les bourgeois dans des moments où la spéculation est moins efficace ailleurs. Pour ne rien voir, tout doit briller ! D’ailleurs personne ne veut savoir que James Murdoch, via sa holding Lupa Systems, premier actionnaire de l’organisateur d’ART BASEL (MCH), a également un fonds « défense », étroitement lié au complexe militaire américain et dont le directeur a proposé une réforme ouvrant davantage le ministère de la défense des États-Unis aux géants de la tech.

ART BASEL incarne les deux faces d’une même bourgeoisie transnationale qui assure son hégémonie culturelle grâce aux conditions militaires et politiques de son enrichissement – au prix, s’il le faut, d’un génocide en Palestine.

Les foires d’art contemporain veulent se donner bonne conscience, et on aime citer Debord, Butler, Federici, Fanon et le "décolonial". Mais quand les artistes et les étudiantes demandent une sécurité sociale de la culture et un salaire étudiant, le marché de l’art et son monde les traite de casseurs.

L’époque contemporaine est finie : son système capitaliste aussi. Commençons par en finir avec les dîners de gala.

Le Grand Palais et les fantômes coloniaux qui le hantent doivent disparaître en même temps que les projets qu’il accueille. À l’instar des enseignes du grand luxe de la rue Saint-Honorée, saccagées lors de l’insurrection du 17 octobre, nous avons contraint la vitrine somptuaire de l’art contemporain et du capitalisme à baisser précipitamment le rideau ! Et nous recommencerons, autant de fois qu’il le faut.

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