« En Europe, il y a des positions à défendre »

À propos de Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté

paru dans lundimatin#505, le 19 janvier 2026

Encore un livre autour de Walter Benjamin ? Mais c’est que les réflexions de celui-ci, tout particulièrement celles sur l’expérience et la pauvreté, l’exil et l’antifascisme, comme ici, résonnent singulièrement avec le temps présent.

Cet épais volume de près de 800 pages, Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté, publié par les éditions Pontcerq à Rennes, rassemble une trentaine d’interventions de diverses conférences autour de l’œuvre du penseur allemand. Plusieurs textes reviennent sur le travail de traduction de Walter Benjamin, ainsi que sur sa « méthode » originale : son attention aux détails, au microcosme quotidien, aux faits banals qui, par le prisme du montage, donnent (mieux) à voir les dynamiques historiques et le cristal de l’événement total. Michèle Riot-Sarcey revient pour sa part sur l’analyse benjaminienne à rebrousse-poil de l’histoire – « les autorités dominantes dessinent leurs visions du passé après avoir effacé les traces des antagonismes d’hier au cœur desquels les vaincus étaient identifiables » (page 192) – tandis qu’Alexandre Costanzo voit dans Sens unique, ouvrage paru en 1928 et ayant des affinités avec le surréalisme, « l’affirmation d’une circularité nouvelle entre le modèle poétique (…), une métaphysique (…) et le matérialisme » (page 127). De son côté, Jean-Christophe Bailly met en avant « cette étroite collaboration entre le devenir et l’arrêt, ou entre la progressivité et la césure », au cœur de la tentative de Benjamin de trouver, selon ses propres termes, « la constellation du réveil ». Démarche qui appelle à « la dissolution de la mythologie (qui est ici [dans le Livre des Passages] apparentée aux rêves) dans l’histoire – celui du lent réveil du passé par lequel cette dissolution s’opère » (pages 76 et suivantes).

Plusieurs auteurs et autrices s’intéressent à quelques unes des personnes – Adrienne Monnier, Gisèle Freund, André Malraux, qui, au Congrès des écrivains à Londres, en juin 1936, rendit hommage à son article « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » –, revues – dont les Cahiers du Sud – ou groupes – tel que le Collège de sociologie, envers lequel l’auteur des Thèses sur le concept d’histoire se montre très critique – qui croisèrent le parcours de Benjamin en France dans les années d’exil. Marc Sagnol, lui, étudie les relations complexes et parfois tendues avec Adorno et surtout Horkheimer au sein de l’École de Francfort. Les tensions témoignaient à la fois de situations divergentes et de rapports inégalitaires : alors que les premiers s’étaient installés aux États-Unis, Benjamin, exilé en France, vivait dans une situation tous les jours plus précaire et dépendait matériellement de l’institution, dont Horkheimer était le directeur. De plus, la menace du fascisme pesait plus directement et lourdement sur Benjamin. L’urgence et la détresse étaient ainsi inégalement réparties. Par ailleurs, l’originalité des écrits de Benjamin, son amitié avec Bertold Brecht et sa proximité avec la gauche communiste allemande étaient, au mieux, incomprises, au pire, vues avec défiance par Adorno et Horkheimer.

Alexandre Costanzo trace les contours de la « constellation intellectuelle et amicale » de Benjamin, à laquelle participent, outre Brecht et les membres de l’École de Francfort, le livre de Lukacs, Histoire et conscience de classe, publié en 1923, le surréalisme et Ernst Bloch, ainsi qu’Asja Lacis et son frère communiste ; la première serait arrêtée en 1938 et envoyée pour dix ans au goulag ; le second assassiné par les nazis à Mauthausen en 1942. Cette constellation éclaire en retour le marxisme « atypique » et « à retardement » de Walter Benjamin. En effet, à l’encontre de nombre d’intellectuels – mais à l’instar des surréalistes –, il découvrit et s’intéressa aux écrits de Marx non à la faveur de 1917 et de la révolution allemande, mais quelques années plus tard, en 1924-1925.

Si Walter Benjamin s’est toujours montré critique envers le régime soviétique, cette critique paraît également avoir fonctionné « à retardement ». Ainsi, dans une lettre d’août 1938, il continue de considérer l’URSS comme « une puissance anti-impérialiste » et, « même avec les réserves les plus graves, (…) comme un agent de nos intérêts dans une future guerre comme dans le retardement de cette guerre » (lettre citée pages 543-544). Il semble bien qu’il faille attendre les années 1939-1940 et les Thèses sur le concept d’histoire pour que la rupture soit définitivement consommée.

D’autres textes opèrent des rapprochements avec l’expérience de personnes non contemporaines de Walter Benjamin : notamment des hommes et des femmes en situation de rue aujourd’hui, Fernand Deligny et les Damnés de la terre. Sonia Dayan-Herzbrun estime en effet que Benjamin et Fanon partagent « une réflexion radicale sur des expériences historiques (…) une même urgence à découvrir ou à inventer des moyens permettant à l’humanité de survivre à la barbarie de ce qui s’est donné comme civilisation, provoquant effroi et stupeur » (page 395).

Expérience et pauvreté

Une partie importante du livre est consacrée au fameux texte (reproduit ici), « Expérience et pauvreté ». Ce texte qui, selon Stefano Marchesoni, « apparaît daté et, en même temps, actuel » (page 151), a été écrit à un moment charnière, en 1933 ; date qui marque la prise de pouvoir d’Hitler en Allemagne et, en conséquence, l’exil du penseur. Dans ces quelques pages denses et complexes, Benjamin montre les hommes de retour de la Première guerre mondiale, « en proie à un sentiment de dénuement qu’ils ont, en outre, du mal à communiquer » (Christophe David, page 330) et décrit « la dégradation matérielle et spirituelle de l’expérience sociale » (Vincent Chanson, page 141). Ce texte est d’autant plus troublant au vu de son caractère prémonitoire – « Dans l’embrasure de la porte se tient la crise économique, derrière elle, une ombre, la guerre qui vient » – et de l’expérience personnelle d’appauvrissement, puis de dépossession de son auteur au fil des années 1930 (Catherine Coquio, page 49). Que nous dit Walter Benjamin dans « Expérience et pauvreté » ?

le cours de l’expérience a chuté et ce en une génération (Génération) qui a fait de 1914-1918 l’une des expériences les plus terrifiantes de l’histoire mondiale. Peut-être n’est-ce pas aussi étonnant que cela paraît. Ne pouvait-on le constater alors : les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable. (...) Non, cela n’était pas du tout étonnant. Car jamais expériences ne se sont révélées plus profondément mensongères que les expériences stratégiques à travers la guerre de position, les expériences économiques à travers l’inflation, les expériences corporelles à travers la faim, les expériences morales au travers des puissants.

Cette pauvreté affecte non seulement les expériences personnelles, privées, mais aussi, de manière générale, ce que Benjamin nomme les « expériences-de-l’humanité ». Et le penseur d’annoncer « une sorte de nouvelle barbarie ». « Expérience et pauvreté » interroge donc, selon Vincent Chanson, l’expérience elle-même, mais aussi sa médiation et sa transmission, ainsi que la crise « de l’expérience sociale traditionnelle », son appauvrissement singulier, au double prisme de la forme marchandise et de la modernité (pages 144 et suivantes).

Mais cet appauvrissement est aussi une chance, opérant un recodage de l’expérience moderne où se dessinent l’ouverture utopique et la rupture historique. Ainsi, Benjamin oppose deux modes de la barbarie, deux sortes de barbares : le « petit nombre des puissants (…) ; en majorité plus barbares, mais pas de la bonne manière », d’un côté ; « un concept nouveau et positif de la barbarie » que l’auteur cherche à introduire, de l’autre. Il appelle dès lors « à bâtir sur du Neuf ; à s’en tirer avec Peu ; à construire à partir de Peu ». Il faut se libérer du trop-plein idéologique, saturé de discours sur la « culture » et sur « l’homme » ; discours démentis dans les faits et les principes, et qu’on a « ‘bouffé’ (…) jusqu’à en être rassasiés et fatigués », écrit Benjamin. Il convient au contraire de se dégager du rêve de la modernité en (se) riant de la culture (et) des puissants. Et Benjamin de reconnaître dans le caractère destructeur des mouvements historiques d’avant-gardes, particulièrement dans Dada, une « barbarie positive », décidée « à s’en tirer avec Peu », en ayant recours à « une pauvreté féconde » (Gaëlle Périot-Bled, page 245). Il est cependant dommage que les ambiguïtés et inflexions du texte – notamment son éloge de la maison de verre et de certains traits de la société communiste – n’aient pas été davantage discutées dans les contributions.

Antifascisme

Ce que Walter Benjamin disait de son Baudelaire (textes rassemblés et publiés après sa mort dans Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme), à savoir qu’il fut écrit comme « une course contre la guerre », peut s’appliquer à l’ensemble de ses écrits à partir de 1935. Dans un contexte de délitement du Front populaire, des intellectuels français et de l’émigration allemande, Benjamin se montre davantage pressé et acerbe. Y compris et surtout dans son travail de circonstance que constituait la critique littéraire. Celle-ci prend un tour « guerrier » (Anne Roche, page 489), voire un caractère destructeur, s’apparentant pratiquement à un jeu de massacre.

Parfois injuste et outrancière, cette critique doit aussi se lire au revers de la menace qui grandit et se précise et oriente la plume de Benjamin : il est, en réalité, moins question de littérature que de culture ; d’une culture chargée d’historicité et de connotations politiques. Dès lors, les jugements de Benjamin prennent leur sens au regard de la critique des intellectuels allemands qui n’ont pas suffisamment étudié les œuvres ayant contribué à « l’acceptabilité du fascisme » et des intellectuels français incapables, selon Benjamin, de se mesurer à la montée de l’extrême droite (Anne Roche, page 491). « Et si les romanciers français d’aujourd’hui, écrit alors Benjamin, ne parviennent pas à peindre la France contemporaine, c’est parce qu’ils sont finalement disposés à tout accepter d’elle ».

Témoignant de ce que fut, dans les années 1930, son compagnonnage parisien avec Walter Benjamin, Günther Anders rappelle ce qui déterminait alors leur état d’esprit :

Je ne peux pas dire qu’à Paris, nous ayons fait de la philosophie ensemble. Car nous étions en premier lieu des antifascistes, en deuxième lieu des antifascistes, en troisième lieu des antifascistes et il se peut, en outre, que nous ayons parlé philosophie » (page 645).

Exil

Le livre se clôt par un beau texte de Nathalie Raoux qui fait justice du cliché de martyr parfois attaché à Benjamin. Le « chemin de croix » de celui-ci, interné d’abord en tant que ressortissant allemand lorsque la guerre éclata, bloqué en France et menacé d’être remis aux autorités nazies, ne relève pas de perspectives théologiques, mais bien de l’absence très matérielle d’un passeport ou d’un quelconque sauf-conduit formel qui lui étaient refusés. Benjamin fut victime « des crimes de bureau, froids et hautement administrés » qui lui interdirent de quitter la France via l’Espagne (Nathalie Raoux, page 689). « Les pensées se fracassent sur des frontières fermées » écrivait-il dans son journal intime. Le 26 septembre 1940, Benjamin se suicida dans la petite ville de Portbou, à la frontière espagnole.

À Theodor Adorno qui le pressait, en 1937, de s’exiler comme lui aux États-Unis, Walter Benjamin aurait répondu : « En Europe, il y a des positions à défendre ». Et il les défendit jusqu’au bout.

Frédéric Thomas

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