Nous publierons ce texte en deux fois : la première partie, ce lundi, traite de la question en général, tandis que la deuxième partie, dans le lundimatin suivant, démontera la pseudo expérience d’« amélioration » d’un texte littéraire rapportée par le New Yorker, qui a fait fantasmer certains en Italie, et, n’en doutons pas, en France.
« Quand ça restitue le corps : voilà, c’est ça la poésie »
Ottavio Fatica, Lost in translation
« Le capital est le cancer dont l’espèce risque de mourir avant de commencer à vivre réellement. En ce sens, la révolution est biologique. »
Giorgio Cesarano, Manuel de survie
« Tandis que l’intelligence artificielle hyper-aplatit la culture de masse, toute chose manifestant une évidence d’humanité devient quelque chose à quoi aspirer. »
ANU, Aspirational Humanity
Ici pourraient m’arriver des accusations d’« anthropocentrisme », saugrenues mais très en vogue parmi les actuels apologètes de l’I.A. Des gens qui, au « mieux » donnent des lectures réductrices des énormes problèmes écologiques et climatiques que ce modèle exaspère, et qui, au pire – presque toujours- les écarte carrément du tableau.
La critique de l’anthropocentrisme est incontournable, mais n’a de sens que si elle est déclinée en termes écologiques, en défense des écosystèmes vivants. L’anthropocentrisme n’est rien d’autre que du spécisme, idéologie du primat de l’Homo Sapiens sur les autres espèces. Le critiquer, donc, sert à reconnaître le vivant au-delà de l’humain.
Si au contraire, on adopte une posture anti-anthropocentrique pour défendre une entité non-vivante, une pseudo-suggestivité inorganique, en pratique, d’un point de vue marxien, du travail mort – autour de laquelle s’est construit avec arrogance un modèle industriel parmi les plus énergivores, gaspilleurs de ressources et écodidaires qui aient jamais existé dans le capitalisme, lequel à son tour est le mode de production le plus écocidaire qui aie jamais existé… Eh bien, alors, on abuse de la posture.
Par « évidences d’humanité » j’entends : manifestations de résistance du vivant. D’une corporéité qui, en dépit de sa fragilité ou peut-être justement grâce à elle, continue à représenter une limite, mais qui pour être vraiment une limite devra inclure la corporéité non humaine. Pour commencer à vivre réellement, notre espèce – comme dit le Dr. Stegnano – doit enfin se penser comme telle, c’est-à-dire une espèce parmi les autres. L’homme qui fera ce saut et aura pleine expérience de la communauté entre les espèces est celui que Jacques Camatte appelle Homo Gemeinwesen, être commun, autre terme marxien.
Il est vrai que les accusations d’ « anthropocentrisme » trouvent des cibles faciles dans le débat courant sur l’IA, presque toujours mal placées et plus mal développées encore. Les humanistes déchirent leurs vêtements : que deviendra l’Auteur si l’IA peut désormais « induire en erreur » en imitant le « style » de n’importe qui, même le plus génial prix Nobel ?
Ah, l’Auteur, ce héros du suprématisme dans le suprématisme… Son inspiration sacrée que l’IA désacralise… Ses res gestae si imporantes…
La préoccupation, naturellement, est plus vénale : et si un jour lectrices et lecteurs préféraient les livres écrits par les IA que ceux écrits par des êtres humains, et que les éditeurs n’avaient plus besoin de ces derniers ? En somme, une série de prémisses erronées, de fausses questions et de logiques fallacieuses, alimentées par un article sorti il y a quelques jours sur le New Yorker.
Quoi qu’il en soit de la réalité de ces problèmes-là, dans la liste de ceux que pose l’IA, ils seraient à ranger derrière beaucoup d’autres : combustibles fossiles et même centrales nucléaires pour produire l’énorme quantité d’énergie nécessaire ; guerres et viols de territoires pour s’accaparer terres rares et minéraux critiques ; kilomètres carrés de sol consommés pour de gigantesques centres de données ; colossales quantités d’eau pour empêcher la surchauffe ; dévastation des écosystèmes environnants, etc. Par chance, il y a une réaction, un peu partout dans le monde se multiplient les luttes contre les data centers – et elles gagnent, même, jusqu’aux Etats Unis.
En tout cas, pondérons la question. Je pense que les vraies demandes, c’est : qu’est-ce que nous cherchons dans la littérature ? Et qu’est-ce qu’elle nous donne ? Et quel décalage y a-t-il entre ce que nous cherchons et ce qu’elle nous donne ?
Soyons clairs : il existe depuis longtemps une production – romanesque aussi bien qu’essayiste – qui paraît écrite par des machines, parce qu’elle est fabriquée en série par des humains réduits à fonctionner comme des machines. Une grande partie de ce que nous voyons dans les vitrines de certaines chaînes de librairies aurait pu être écrite par l’IA, et c’est ainsi depuis de nombreuses années. Pour citer quelques noms, « James Patterson » peut bien être un type en chair et en os, mais en pratique, c’est une machine. Et çui-là, l’est encore vivant, mais que dire de « Robert Ludlum » qui continue à « cosigner » de nouveaux titres alors qu’il est mort en 2001 ? De même, la récente inflation de romance et de romantasy fait penser à des créations d’esprits artificiels.
Si nous demandons à la littérature toujours la même chose, alors, oui, très vite, il n’y aura plus besoin d’humains pour l’écrire. Mais à ce moment, on n’aura plus besoin non plus d’éditeurs pour la publier : n’importe qui pourra s’en générer soi-même. Et si cela ne correspondait pas à un gigantesque, un inimaginable gaspillage de ressources, on aurait envie de dire : qu’ils le fassent.
Et puis, il y a aussi la question, elle aussi mal posée, du « style ». Une approche erronée de la lecture et du rapport avec le personnage-écrivain, unie à la onstante pression d’impératifs commerciaux nous a fait croire, ou prétendre, qu’un auteur ou une autrice a un style, un seul, le sien et aucun autre. Si nous achetons un livre de, par exemple, Zsigmond Hátszeghy – nom que j’ai inventé il y a quelques secondes, nous nous attendons chaque fois à un livre écrit « à la Hátszeghy ». S’il n’est pas écrit de cette manière, nous sommes déçus : comment est-ce possible ? Eh bien, pour ça, il y a l’IA : « écris-moi quelque chose de Zsigmond Hátszeghy ».
Qui écrit n’a pas forcément toujours le même style, si par style on entend la « voix », le phrasé, le recours fréquent à certaines techniques et figures de rhétoriques. A moins que chaque livre ne soit qu’un épisode d’une unique grand livre ou des aventures d’un personnage unique, que sais-je, Montalbano, Henry Chinasky… Mais en dehors de cette sérialité, chaque livre requiert sa voix propre, son style propre. Gabriel Garcia Marquez le dit très bien :
« On ne choisit pas le style. On peut enquêter et essayer de découvrir quel est le meilleur style pour un thème. Mais le style est déterminé par le thème, par l’âme du moment. Si on essaie d’utiliser quelque chose qui n’est pas adapté, ça ne fonctionnera pas, tout simplement. Après ça, les critiques construisent des théories autour de ça et voient des choses que je n’avais pas vues. Moi, je ne réponds que de notre style de vie, la vie des Caraïbes. »
La dernière phrase n’est pas qu’une plaisanterie. On confond le style – qui peut varier selon les projets et les exigences expressives – avec le monde d’un auteur ou d’une autrice, avec son Umwelt, c’est-à-dire, paraphrasant le biologiste Jacob von Uexkül , « le fondement biologique qui se trouve dans l’épicentre exact de la communication et de la signification de l’animal-écrivain » (Uexkül disait « anima-homme »). Bref, l’univers subjectif d’une autrice ou d’un auteur, qui reste dans son corps, perdure aussi dans les variations des techniques adoptées et ne peut se déduire d’une seule phrase imitée par une IA, comme dans l’expérience rapportée par le New Yorker.
Si vous demandez à une IA un « texte à la Marquez », elle devrait vous répondre par une question « Quel Marquez ? ». L’automne du patriarche, par exemple, est écrit dans un style très différent de Cent ans de solitude. Néanmoins, l’univers subjectif est là. Ce que, en simplifiant, il a appelé la « vie des Caraïbes ». Nota Bene : pas la biographie individuelle, dont celui qui lit ses romans pourrait ignorer le détail ; non, « nôtre style de vie », il y a un « nous », un être commun. L’être commun que Marquez a porté en lui pendant toute sa vie. Sa version de cet être commun.
Ce Gemeinwesen, une machine ne peut le reproduire, parce que c’est, justement, une expérience vécue, alors que la machine – il est bon de ne jamais l’oublier – est non-vivante. Tout au plus peut-elle imiter, produire des simulacres, mais on s’en fout, non ? Si ce sont les simulacres et les imitations qui nous intéressent, on est mal barrés. Demander au premier perroquet-robot venu de singer un auteur que nous avons aimé ? Si notre rapport avec la littérature est si dégradé, alors, le problème, avant le perroquet, c’est nous.
Ça ne vaut pas seulement pour les romans, mais aussi pour les essais. Quand, en mars dernier, est sorti Ipnocrazia [en français Hypnocratie], signé par un certain Jianwei Xun mais en réalité écrit par une IA « nourrie » par Andrea Colamedici, nous avons compris tout de suite que l’auteur chinois n’existait pas, l’expérience n’éveilla guère notre curiosité et – bien que certains nous aient mis en cause, en nous citant mal à propos, nous décidâmes de ne rien écrire. Comme nous, Bifo comprit lui aussi tout de suite, mais lui il écrivit à ce sujet, et sur son bulletin il disertore, posa la question d’une manière que je trouvai impeccable :
« Xun décrit la surface comportementale de la mutation linguistique et cognitive, mais n’apparaît jamais, pas même une fois si je ne me trompe, le mot « corps ».
Pourquoi Xun ne sait-il rien du corps ? Il me vient presque le soupçon qu’il e parle jamais du corps parce qu’il n’en sait rien. Probablement n’en a-t-il pas. Mais qui est alors Xun, s’il ne possède pas de corps ? Dans le livre, nous ne trouvons jamais ni le mot « sensibilité », ni le mot « douleur » (…) dans le petit livre de Xun, je suis désolé de le dire, il manque le mal aux dents. L’automate linguistique sait tout du mal aux dents, comprenons-nous, et aussi l’adresse d’un bon dentiste près de chez vous. Mais le mal aux dents, il ne sait pas ce que c’est, et si par malheur il vous vient mal aux dents, toute la perfection hypnocratique dont parle Xun peut aller se faire foutre. Et le mal de dents n’est pas le pire des mots dont l’automate sait tout mais n’expérimente rien. De la même manière, l’automate n’expérimente ni la solitude ni la violence, ni la faim, ni le froid, ni la guerre. C’est pourquoi le livre de Xun nous explique tout mais ne sert à rien. »
On revient donc au début. Si nous demandons à la littérature des évidences d’humanité, c’est-à-dire des traces du fait qu’elle a été écrite avec le corps, avec l’interaction des corps, avec les souvenirs du corps, si nous lui demandons la fête des neurones-miroirs, s’ils s’activent quand nous voyons – ou lisons, ou imaginons – d’autres humains accomplir des actions auxquelles nous pouvons nous identifier ; si nous lui demandons des conjonctions plutôt que des connexions, si nous lui demandons de remplir de sens nouveau les lieux, qui ne sont pas de simples espaces et moins encore des espaces virtuels…
Si c’est encore cela que nous demandons, il est probable que cette littérature continuera à le donner à des gens qui ont un corps vivant, comme nous.
Wu Ming 1
Introduction et traduction : Serge Quadruppani





