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Émeutes : "Il y a un « langage des actes », à nous de l’entendre"

Entretien avec l’anthropologue Alain Bertho.

paru dans lundimatin#95, le 1er mars 2017

Alain Bertho est professeur d’anthropologie à l’Université de Paris 8. Il travaille notamment sur le phénomène des émeutes qu’il recense quotidiennement et mondialement. À titre d’exemple, pour ce dimanche 26 février, son blog évoque en vrac : NationalKashmir : affrontements à Pulwama – 25 février 2017
Expulsion : affrontements à Berne – 25 février 2017
Manifestation anti FN : affrontements à Nantes – 25 février 2017
Université : affrontements à Toukra – 25 février 2017
Fermeture de LCF et City FM : affrontements à Lomé – 25 février 2017

Il a notamment publié Le temps des Émeutes (2009, Bayard) et plus récemment Les enfants du chaos (2016, La Découverte).

Sans surprise, les émeutes en réaction au viol de Théo par des policiers d’Aulnay-sous-Bois ont été unanimement vilipendées par tout ce que la France compte de politiciens et d’intellectuels médiatiques. Il s’agit, comme à chaque éruption populaire qui s’extraie du cadre démocratique, de feindre l’indignation autant que l’étonnement. Pour qu’elle puisse être contenue, la vérité de l’émeute doit être recouverte à tout prix.
Nous avons posé quelques questions à M. Bertho afin qu’il éclaire la séquence d’Aulnay de son point de vue scientifique et historique.

Dans le cadre de vos recherches anthropologiques, vous avez entrepris un recensement mondial et ‘quotidien’ des émeutes. Sur votre site ces derniers jours, sont évoqués des affrontements au Kashmir, en Afrique du Sud ainsi qu’à Aulnay. Quel lien voyez-vous entre toutes les émeutes que vous recensez et étudiez ?
L’émeute, le passage à l’acte collectif est toujours le signe d’une colère qui n’est pas entendue, la voix des sans voix disait Martin Luther King. Celles et ceux qui s’y engagent, souvent très jeunes, savent fort bien qu’ils ne gagneront pas l’épreuve de force avec les forces de l’ordre. Des risques considérables sont pris, physiques et judiciaires sans perspective de victoire. Je tiens à dire cela d’emblée d’abord pour situer la violence à sa bonne place et pour couper court à toute tentation de vision romantique du soulèvement. Les soulèvements qui ont réussi ces dernières années, comme le printemps tunisien qui a commencé en émeute urbaine après la mort de Mohammed Bouazizi, sont des soulèvements qui n’ont pas eu à affronter l’armée car celle-ci s’est rangée de leur côté. Lorsque ce n’est pas le cas, comme en Syrie, le peuple peut se faire massacrer.

L’émeute n’est donc pas la première marche de la Révolution. C’est une rage sans stratégie. C’est le symptôme d’une absence de voie politique (démocratique ou non) pour transformer la colère en changements sociaux ou gouvernementaux. Les émeutes et les affrontements civils qui se multiplient dans le monde sont d’abord ce symptôme-là : une disparition de la politique comme puissance subjective et action efficace sur l’État. La mondialisation financière a généré des pouvoirs étatiques autistes. Les états travaillés par la corruption et le mensonge se sont séparés de leur peuple.
Cette séparation mortelle pour la politique s’opère dans chaque pays suivant des modalités propres, enracinées dans son histoire et sa situation nationale mais le processus semble bien général. Je l’avais entrevu en 2009 lors de la parution du Temps des émeutes. Je le confirme aujourd’hui.

À vous lire on a l’impression qu’il y a uniquement, d’un côté, l’émeute comme expression d’une rage sans but et, de l’autre, le soulèvement. Pourtant l’émeute peut être le support d’objectifs concrets. Des revendications, la vengeance, l’évasion, le pillage, une cible (détruire des grilles, un mur, un commissariat)…
Je veux dire par là que l’explosion de colère, la rage qui initie une émeute n’est jamais déterminée par une perspective de victoire politique au sens classique du terme. C’est en ce sens que je dis qu’elle est non stratégique. Qu’elle obéisse à des finalités précises c’est évident. La rage n’est pas sans but et la colère n’est pas aveugle. On ne cible pas n’importe quoi. On ne brûle pas n’importe quoi. Il y a un « langage des actes » que les vidéos amateurs mettent en valeur. À nous de lire ce langage, à nous de l’entendre. Ce n’est pas parce que des émeutiers n’ont pas de stratégie politique au sens partisan ou électoral qu’ils ne délivrent pas un message. Ils délivrent ainsi un message qu’ils ne peuvent pas délivrer autrement, faute d’interlocuteur, faute d’espace public de débat, faute de légitimité à une souffrance dont le déni est un classique du discours politique institutionnel.

Pour autant, des jours d’émeute peuvent ainsi se suivre sur le même registre et dans le même désespoir. Ce fut le cas en France en 2005, en Angleterre en 2011, à Ferguson en 2014 ou Baltimore en 2015. Il faut y voir le signe que le langage de l’émeute n’a pas trouvé de concurrence et que les mots justes ne se sont pas encore imposés dans le débat public.

À l’inverse, lorsque l’espace d’énonciation n’est pas entièrement fermé, il y a des soulèvements qui peuvent commencer de façon pacifique. Ce fut le cas en Chine en 1989 avec l’occupation de la Place Tien An Men. Ce fut le cas avec le mouvement des Indignés espagnols à la Puerta Del Sol en 2011. Mais il est vrai que le soulèvement pacifique s’il veut progresser et s’affronter au pouvoir, fait rarement l’économie d’un affrontement physique.

Vous dites, pour expliquer le fait que l’émeute ne serait pas la première marche de la révolution, que les soulèvements qui ont réussi n’ont pas eu à affronter l’armée, celle-ci s’étant rangée de leur côté. Quel rapport situez-vous entre l’émeute et les massacres en Syrie ? Vers l’infini, l’émeute tendrait-elle nécessairement vers un affrontement militaire et perdu d’avance ?
Le soulèvement syrien a commencé en 2011 de façon massive et pacifique. Il a affronté une répression de plus en plus sanglante et s’est prolongé dans la guerre civile. On en connaît les suites dramatiques et l’horreur des massacres perpétrés par le pouvoir et ses alliés n’est sans doute pas arrivée à son terme.

En réalité, les soulèvements qui, en 2011 n’ont pas fini dans un bain de sang ou un chaos sanglant (comme en Libye), sont des soulèvements qui ont pu passer de l’émeute ponctuelle à une mobilisation qui incarne l’unité du peuple, une nouvelle figure de la Nation contre le pouvoir. C’est cette incarnation nationale qui a déterminé le ralliement des militaires et évité l’horreur en Tunisie et en Égypte.

Au Yémen, au Bahreïn, en Libye, en Syrie, cette unité populaire nationale ne s’est pas incarnée dans le soulèvement. On connaît la suite.
Enfin nous sommes aujourd’hui confrontés à une forme de soulèvement qui pose autrement la démarche stratégique : c’est le djihadisme. Il ne cherche pas à incarner un nous populaire et national mais un nous universel. Il ne cherche pas la victoire en ce monde mais le salut dans l’au-delà par le martyre et le massacre.

Au lendemain de plusieurs heures d’émeutes à Bobigny, on sent bien que le spectre qui hante la classe politique est celui du soulèvement de 2005 en France. Quelle continuité ou rupture voyez-vous entre 2005 et aujourd’hui ?
Parlons donc de la situation française marquée par le poids de l’histoire et de la mémoire coloniale, de la constitution de la classe ouvrière au XX° siècle et de son éclatement. À la séparation entre l’État et le peuple, s’ajoute en France un travail de l’État pour diviser le peuple. Les jeunes qui aujourd’hui subissent violences, vexations policières et condescendance de la part des politiques ont trois générations de stigmatisation et de discrimination en héritage. La première génération a connu l’industrie, la chaîne, la solidarité ouvrière puis les effets inégalitaires de la crise du fordisme, l’éclatement de la classe ouvrière. Au tournant des années 1980, les ouvriers immigrés sont devenus des immigrés tout court. Les anciennes cités ouvrières sont devenues des « quartier sensibles » voire des « ghettos ». Leurs enfants ont connu un racisme meurtrier auquel la marche pour l’égalité (dite marche des Beurs) était censée répondre en 1983. L’instrumentalisation politicienne de « SOS racisme » est allée de pair avec le maintien du traitement inégalitaire et discriminatoire. Les émeutiers de 2005 après la mort de Zyed et Bouna sont la troisième génération qui fait nationalement l’expérience que partout, sa vie vaut moins que celle des autres et que pour toutes les formations politiques, il semble plus grave de brûler des voitures que de laisser brûler des enfants dans un transformateur EDF.

La génération de 2005 a aujourd’hui entre 25 et 30 ans. La situation n’est certes pas la même qu’en 2005. D’un certain côté, elle est bien pire. La génération actuelle a fait une expérience collective dévastatrice : celle de l’abandon national. Elle cherche souvent dans la religion un sens à la vie que la politique ne donne plus depuis longtemps. Certains cherchent et trouvent des moyens extrêmes pour exprimer leur rage. Ce n’est pas par hasard que la France est un des plus grands fournisseurs de djihadistes en Syrie, le premier en Europe et le quatrième dans le monde. Comme dit François Burgat, ces jeunes à qui « on refuse d’être des français à part entière » décident parfois d’être « des français entièrement à part ».

Face aux exactions de la police, à la tartufferie de la justice, au silence gêné des politiques, les accès de colère collective, les actes de ceux qu’on nomme des « casseurs » sont paradoxalement des signes positifs. C’est le signe que pour nombre d’entre eux, les pouvoirs publics sont encore des interlocuteurs désirables, même si cette interlocution commence par des insultes et des coups. Les pouvoirs publics sont encore un sujet d’exigence. Pour aller vite, dans une telle situation d’injustice durable, il vaut mieux des émeutiers que des djihadistes.

On peut dire que d’un autre côté, la situation est moins bloquée qu’en 2005. Des manifestations parfois violentes, se tiennent hors des quartiers et rassemblent d’autres jeunes et moins jeunes. Il s’en est tenu à Paris, Rouen, Lille, Toulouse… On n’est plus dans la situation d’isolement dramatique de 2005 comme le montrent les deux tribunes signées notamment par des personnalités du spectacle et publiées dans Libération le 15 février. L’une porte sur l’affaire Théo mais l’autre porte sur l’affaire Adama Traore pour laquelle la mobilisation se poursuit depuis juillet 2016. Un nouveau récit commun peut peut-être commencer.

Qu’est-ce qui vous permet de dire que les banlieues françaises seraient le principal pourvoyeur de djihadistes ?
Je ne dis justement pas cela... On sait par différentes études et par les chiffres de la police que ce recrutement est diversifié socialement et culturellement. Il n’empêche que la France en général est le quatrième pays de départ. Ces départs ce sont ralentis notamment parce que Daech a demandé à ses adeptes de ne plus venir en Syrie. Mais la France est aussi particulièrement touchée par des attentats et des projets d’attentats dont les auteurs et promoteurs ne sont pas passés par la case Syrie. C’était le cas d’Ahmedy Coulibaly, enfant de la Grande Borne à Grigny et assassin de l’Hypercasher en décembre 2015.

Nous devons donc nous interroger sur ce qui fait de la situation française un tel foyer de vocations. D’autant que lorsqu’on enquête sur les motivations des djihadistes, on constate des grandes différences nationales. Les motivations des marocains ne sont pas celle des syriens qui ne sont pas celles des français. Chacun y investit un imaginaire et un contentieux inscrit dans la situation de son propre pays. En France la discrimination sur plusieurs générations dont sont victimes les descendants des peuples des anciennes colonies pèse très lourd. Et il n’y a pas besoin d’en avoir été directement victime pour y être sensible. J’ai largement développé ces points dans mon livre "Les enfants du chaos".

Vous dites : « on n’est plus dans la situation d’isolement dramatique de 2005 ». Pourtant, on voit que l’État fait tout pour maintenir cet isolement. En intimidant les organisateurs de manifestations (notamment en banlieue, ou dans les lycées franciliens). En « nassant » les cortèges. Etc. Quelles évolutions peut-on noter dans la gestion par le pouvoir des émeutes ? Qu’est-ce qui a évolué de ce point de vue depuis 83, depuis 2005 ? Quelle différence avec d’autres pays démocratiques (la gestion à Tottenham ; Ferguson)
En 2005, le pouvoir n’a pas eu besoin d’intimider les manifestations de soutien à Zyed et Bouna. Il n’y en a pas eu. Pendant au moins trente ans, les pouvoirs successifs ont en effet réussi à isoler les effets de la discrimination et de la violence policière raciste et à neutraliser les capacités d’indignation du reste de la population. En diabolisant la banlieue, puis l’islam, on a dressé une sorte de cordon sanitaire autour des pauvres racisés et à diviser profondément la jeunesse et les classes populaires. Cet isolement est exceptionnellement fort. Il est plus important qu’aux USA ou au Royaume Uni. Aux USA le racisme institutionnel se manifeste toujours de façon violente et sanglante. Mais chaque drame peut, peu ou prou, s’inscrire dans le débat sur l’identité de la Nation et la nécessité d’inclure tout le monde. En France, on a laissé le débat sur la Nation se développer sur le mode colonial : l’injonction d’intégration ou d’assimilation lancée à de jeunes français de naissance est une façon de consolider chaque jour l’inégalité de traitement et de légitimer la violence institutionnelle. Le Front National n’a pas eu beaucoup d’efforts à faire : il n’a eu qu’à se couler dans le vocabulaire et les postures du républicanisme colonial.

En 2005-2006, l’isolement des jeunes émeutiers d’octobre novembre n’a eu d’égal que le soutien dont ont bénéficié les étudiants mobilisés contre le CPE quelques semaines plus tard : syndicats et partis de gauche étaient à leur côté. Le ressentiment de l’autre jeunesse s’est notamment exprimé dans des scènes de violence contre les manifestants eux-mêmes en mars 2006.
La quinzaine de morts de jeunes dans des circonstances impliquant la police qui ont provoqué des émeutes durant les deux quinquennats successifs n’ont provoqué aucune vague de solidarité d’ampleur. J’en rappelle la liste exhaustive dans un article récent de Médiapart.

De ce point de vue ce qui se passe autour de Théo est radicalement nouveau : mobilisations dans les centres villes, mobilisations des lycées, appels d’artistes en Une de la Presse. Le « cordon sanitaire » a été rompu. C’est très important. C’est en même temps très fragile.

Y a-t-il eu moins d’émeutes en banlieue sous le quinquennat Hollande que sous Sarkozy ? Ou bien y avait-il une gestion politique et médiatique différente ?
Je compte tous les matins les incidents violents ou affrontements graves rapportés par la presse sur internet. Je le fais pour le monde entier. Ce compte n’est certainement pas exhaustif mais il a une cohérence de méthode sur la durée qui permet d’établir des tendances. En France le nombre d’événements de ce type a été sensiblement plus important durant le dernier quinquennat que dans le précédent. Concernant spécifiquement les émeutes consécutives à la mort de jeunes la tendance est la même. Le traitement politique en a été à peu près identique. Valls a souvent su retrouver les mots de Sarkozy. Mais durant les cinq dernières années la dimension islamophobe a considérablement progressé et l’agression symbolique de l’institution à l’encontre de cette jeunesse en a été amplifiée d’autant.
Pensez-vous que la multiplication des affrontements ces dernières semaines peut avoir un impact sur le déroulé de l’élection présidentielle ?
Il y a plusieurs effets possibles des mouvements en cours sur la présidentielle. Le premier est classique et inévitable. La droite et le Front National n’ont pas attendu longtemps pour faire entendre leur musique sécuritaire et discriminatoire en jouant sur la peur du désordre. Mais Fillon et Marine Le Pen auront d’autant plus la part belle que les autres forces politiques leur laisseront les coudées franches. Les propos de Mélenchon sur l’hypothèse d’une manipulation visant à créer du désordre dans l’élection sont irresponsables.

Il y a une responsabilité historique de la Gauche à faire ce qu’elle n’a pas fait en 2005 (ni avant) : affirmer que ce traitement policier et raciste des inégalités est une question politique centrale, affirmer que tous ces jeunes maltraités et racisés par les institutions font bien partie du peuple dont ils se disent les représentants, refuser définitivement le dévoiement éradicateur et islamophobe de la laïcité qui fait aujourd’hui des ravages. Bref il est temps de mettre fin à la division du peuple que l’État a mis en œuvre depuis quarante ans, quel que soit le parti au pouvoir.

Encore une fois, à partir de vos travaux, de quelle manière les pouvoirs dits démocratiques gèrent le mieux les vagues d’émeutes.
La seule façon de « gérer les émeutes » c’est de restaurer les conditions de la démocratie : la justice, la vérité, l’affirmation d’une conception inclusive du peuple et l’énoncé d’un futur possible et commun.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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