Du progrès à l’illusion groupale

De Moulinex à Facebook
Jean-Luc Debry

paru dans lundimatin#520, le 19 mai 2026

Jean-Luc Debry qui a notamment écrit sur le triomphe du cauchemar pavillonnaire (L’échappée), trace ici le fil qui nous mène de la révolution électroménagère de Moulinex aux cocons 5G des réseaux sociaux. Une petite histoire de l’organisation de la séparation.

Les illusions que porte la croyance dans le progrès technique avec ses promesses miraculeuses, la foi de l’homme rationnelle, ont à chaque fois enfermé le destin de l’humanité dans une forme aliénante, celle à laquelle elle croyait échapper. Elles ont travesti en utopies sa déresponsabilisation. Sa quête de bonheur individuel confiée aux machines a été réifiée comme le furent ses ambitions avant d’être ensuite privatisée [1]. Et la puissance qu’elle lui prêtait, soumis qu’il était au sujet automate, ce Dieu qui réclame une forme de servitude volontaire, a créé ses propres leurres, ainsi la foi dans le progrès, comme pour mieux subir sa domination avec le moins de désagrément possible. D’où l’importance capitale (sic) de l’idéologie dans le cours de sa vie quotidienne.

Et l’électroménager libéra la vie quotidienne

De l’électroménager qui libère le quotidien des corvées d’entretiens aux promesses de la “révolution numérique” qui accompagne la culture du narcissisme devenue le commerce du spectacle de soi, le bonheur est à chaque fois présenté comme une promesse comparable au sens de l’histoire chez les marxistes. Une forme de salut qui conduit du mythe de la marchandise libératrice à l’illusion groupale contenue dans l’usage des réseaux sociaux avec leur culture de l’entre-soi – un lieu abstrait où les bénéfices qu’il en retire permettent à l’individu de se rassurer et de se construire en tant que membre d’un fan club, là où son statut est gratifiant, et lui procure l’illusion de réaliser une utopie ici et maintenant – une communion en somme. De l’aspirateur au sentiment de sa propre importance, l’avenir radieux, cette hypothétique promesse, se construit dans le commerce de ses illusions. Et, comme pour la foi du charbonnier, il suffit d’y croire pour s’en satisfaire et cela peut suffire à renforcer le sentiment de sa propre importance. La dialectique du manque et du désir y trouve son “conte”.

La ménagère devait être libérée par le développement de l’électroménager. Tout le monde se souvient de ces publicités des années cinquante vantant les mérites d’un mode de vie sur le modèle des classes moyennes étasuniennes, libérant la ’maitresse de maison” de sa servitude grâce aux robots et aux machines dont le commerce participa au développement économique des pays européens à peine sortis de la guerre et surtout d’un mode de vie encore très éloigné de ce qui deviendra le standard de la “réussite” individuelle. Dans les années 60 la campagne de communication de Moulinex prétendait que « Le confort ménager libère la femme ». La marque surenchérit, quelques années plus tard, en affirmant que le temps perdu sera rattrapé pour que vous - la ménagère - en fassiez toujours plus et plus vite [2]. Ce qui au fond correspond à l’impératif de nécessité productiviste que le taylorisme puis le système de production Toyota (TPS pour « Toyota Production System », le toyotisme en bon français qui sent la graisse d’oie et le camembert au lait cru) imposeront comme principe structurant un mode d’organisation industrielle et des conditions de travail soumises à la chaine de création de la valeur – y compris dans la production de service. Une antienne idéologique. Toujours plus, toujours plus vite ! L’oxymore managériale des politiques qualités dont il est fait grand cas sur le mur des ateliers des industries encore en activités ici ou là dans nos campagnes. Vie privée, vie au travail soumises aux mêmes impératifs. La vie change en effet. Le crédit remplace l’épargne. L’endettement des ménages est la condition, aujourd’hui encore, qui permet de s’équiper et crée une nouvelle vulnérabilité financière - logement équipé, fin de mois précarisée. Une culture de la dette. À la pression sociale s’ajoute la pression des banquiers et des organismes de crédit. “La fée du logis” est célébrée, l’iconographie publicitaire en témoigne - libérée ? ça c’est une autre affaire. La double journée, mesdames, est facilitée grâce au progrès technique – en couleur et avec le sourire, s’il vous plait !

Dès les années 50, les magazines féminins s’efforcèrent de dicter à leurs lectrices la conduite à suivre et la morale à adopter en matière d’achats d’appareils ménagers et de nos jours chacun, chez soi, dans sa cuisine et ailleurs, s’entoure de machines censées lui faciliter la vie et, ce faisant, entre dans une nouvelle dépendance dont il n’imagine pas pouvoir se passer – qui aurait envie en effet de retourner laver son linge sale au lavoir municipal comme le faisaient nos ancêtres. Jean Baudrillard, en son temps, dans les années soixante-dix, dans ses ouvrages La Société de consommation et Le Système des objets, nous a instruit sur ce qu’il en est en termes de conséquences sociales, morales et ontologique, au jeu du désir et de ses leurres, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir, si ce n’est en relisant cet auteur. Lectures qui relèvent de l’impérative nécessité pour quiconque souhaite comprendre son époque, surtout si elle est aussi déroutante que peut l’être la nôtre.

Et la révolution numérique ouvrit la vie sociale sur sa propre négation

Plus proche de nous, mais d’un identique paradigme, la “révolution numérique” était censé être la promesse d’un monde meilleur, un monde transformé par le progrès numérique. Il est rentré dans notre quotidien et dans toutes nos activités, loisirs, vie sociale et intellectuelle, rencontres amoureuses comprises. Consumérisme et nomadisme, des êtres, des lieux et des choses, confondus dans une même bannière, signes d’une modernité aux irrésistibles pouvoirs de séduction.

On a pu entendre et lire, porté par l’enthousiasme des afficionados qu’elles devaient permettre, cette révolution, d’améliorer la condition humaine - rien de moins - que ses possibilités étaient illimitées et qu’à l’ère du numérique le développement de la technologie renforcerait à un stade inégalé la coopération entre les hommes et les femmes qui utiliseront ses infinies possibilités pour accroitre leur coopération, qu’ainsi ils s’augmenteraient. S’épuiser en nageant à contrecourant relève de la gageure et du suicide social, le plus souvent subi que choisi. Un héroïsme mythifié. Les technologies numériques ont transformé la société et la vie de ceux qui la constituent et croient être, de bonne foi, les acteurs de leur destin en accompagnant le mouvement parce qu’ils seraient suicidaires de vouloir lui résister.

Avec l’apparition de Facebook, des réseaux sociaux en tout genre, la pression sociale était forte. Il fallait se justifier si l’on ne se ralliait pas à ces nouvelles pratiques. Il fallait en être sinon gare à la marginalisation, gare à l’isolement, gare à la désocialisation. Cela a donné lieu contrairement à ce qui était promis, a un repli sur des groupes affinitaires exclusifs.

La politique locale et l’illusion groupale

Les pratiques numériques transforment profondément la vie communautaire et les relations sociales jusque dans les petites communautés villageoises. C’est un tissu social fragmenté dans lequel s’exprime des communautés devenues étrangères les unes aux autres. Leurs pratiques sont fortement marquées par un sectarisme culturel qui rend leur cohabitation conflictuelle, de l’ignorance au mépris, le sentiment de supériorité de chaque groupe alimente la rancune, la défiance, et le sentiment diffus que l’autre représente une menace existentielle.

L’investissement du groupe (Facebook, WhatsApp...) comme bon objet gratifiant suscite un double effet, répulsif pour qui ne s’y trouve pas et il est narcissiquement profitable pour qui bénéficie de cette forme si particulière de pratique culturelle dans les effusions complices dans lesquelles ses membres se plaisent à louer l’effet miroir des qualités reconnues à son semblable – le contraste avec les apriori et les préjugés dans lesquels les autres sont affublés entretient une ignorance et annihilent la curiosité, un peu comme s’il n’avait pas de visage et n’était qu’une figuration de la figure ennemie, un déficit d’humanité qui ne permet pas l’empathie. L’illusion groupale à laquelle il est fait référence, se caractérise, selon Anzieu, par « un état psychique collectif que les membres du groupe formulent ainsi : nous sommes bien ensemble, nous constituons un bon groupe, et (si le chef ou le moniteur du groupe partage cet état) nous avons un bon chef » [3] C’est ainsi que sur le plan local les campagnes électorales se font désormais dans des groupes qui multiplient les signes de reconnaissances entre ses membres et sont peu ou pas ouverts à ceux qui vivent à coté, dans une bulle culturelle mitoyenne, mais ne fréquentent pas ces lieux abstraits où circulent une parole très codifiée - une langue et des habitus. Il s’agit d’une fragmentation de l’espace public. Une mise en scène du privé sur la place de l’église où s’affirme le caractère culturel d’une pratique de l’entre soi dans sa manifestation publique. Une révolution sociétale, en somme. Plutôt qu’inclusive l’effet d’exclusion prévaut dans cette pratique. Il fait du “nous” une fierté qui exclue “ils”, “eux” - bref, les autres - ceux qui n’en sont pas, ceux qui, pour mille raisons, ne s’y reconnaissent pas et ne peuvent prendre part à ce culte de l’autocélébration dont le commerce fait des ravages en politiques – comme dans un village, un affrontement culturel, néo contre paléo, natifs contre les mentalités de néo colons, néo curés contre les mécréants, les dignes contre les indignes, les nécessiteux contre les nantis, la culture contre les naturels, le désir de rien et l’envie de tout, un monde binaire, camp contre camp, les masses contre des maitres putatifs, traversés de désir de pouvoir, de besoins de domination, de sentiments messianiques, vécus avec intensité, tour à tour joyeuse et jubilatoire, hystérique et raisonné, dans une illusion groupale qui parcellise le tissu social, dans un échange de gré à gré dont le “nous “ idéalisé, nourrit d’un inaltérable complexe de supériorité - Elle emprunte le même chemin que jadis le nationalisme emprunta en idéalisant jusqu’au délire un sentiment de supériorité raciale ou culturel, qu’il fut considéré comme ’bon’ par nature ou vécu avec beaucoup d’intensité et de sincérité, dans l’utilisation de la violence contre l’étranger, l’ennemi de toujours, fort de son bon droit dans sa revendication du dernier mot, persuadée de sa supériorité de nature presque divine.

De cette ignorance réciproque, de cette absence de curiosité et de volonté de vivre à égalité, en se satisfaisant du spectacle d’une fraternité de convenance, rien de bon ne peut agir et se transformer dans un mouvement dialectique où l’on finirait par faire peuple.

Moulinex et les réseaux sociaux n’ont fait que proposer un marché de dupe aux illusions auxquelles nous voulions croire, faute d’utopie capable de mettre en mouvement une humanité réifiée.

Jean-Luc Debry

[1La « privatisation » du bonheur - De la Conjuration des égaux à celle des ego, Jean-Luc Debry, https://acontretemps.org/spip.php?article867https://acontretemps.org/spip.php?a...Article mis en ligne le 30 août 2021

[2L’Etrange et Folle Aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent, de Gil Bartholeyns et Manuel Charpy, Premier Parallèle, 224 pages, 2021

[3Didier Anzieu, Le groupe et l’inconscient Ed. dunod, collection Psychismes, 1978, 338 pages

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