Du Cancer Général des Travailleurs

« C’est à l’unanimité que les briscards de la CGT décidèrent de se positionner à leur tour en ligne, se faisant ainsi les gardes du corps des gardiens de l’ordre »

paru dans lundimatin#54, le 30 mars 2016

À l’occasion de la mobilisation contre la loi travail le 24 mars à Paris, les manifestants ont pu assister à une scène étonnante. Alors que le cortège devait s’élancer dans les rues parisiennes, le service d’ordre de la CGT tentait d’isoler les jeunes (en tête) du reste du cortège. Face à l’incompréhension générale, les syndicalistes en vinrent aux mains. Dans la cohue, des SA de la bac plongèrent dans le cortège pour y interpeller quelques personnes au hasard, sans que le service d’ordre de la CGT n’y voit le moindre inconvénient, loin s’en faut. Celui-ci fut hué, aux cris de « CGT Collabos ». Le cortège eut du mal à se mettre en branle tant le gouffre entre la jeunesse et les directions syndicales semblait consommé. Des faits de même nature ont pu être constatés dans de nombreuses villes, la rédaction de lundimatin a donc essayé de joindre le service presse de la CGT afin de leur poser la question suivante : « Est-ce un hasard si dans de nombreuses villes en France, la CGT se soit retrouvée à défendre les locaux du Parti Socialiste voire du MEDEF et à collaborer ouvertement avec la police dans le cadre de la répression du mouvement ou est-ce que cela relève d’une stratégie pensée par la direction ? ». Malheureusement, week-end de Pâques oblige, personne au service presse du syndicat n’a été en mesure de nous répondre. Afin d’étayer ce débat, nous publions le témoignage qu’un lecteur de lundimatin nous a envoyé quant à la manifestation du 24 mars à Montpellier.

Un beau jour de printemps malgré l’état d’urgence, 2016.

De passage à Montpellier, je souhaitais voir de quel bois s’y chauffait la jeunesse. Je rejoignais les manifestants lors d’un pique-nique devant le siège du MEDEF, au beau milieu d’une zone commerciale sans âme, triste pléonasme. J’y trouvais deux à trois cents bougres, majoritairement étudiants, encadrés par de vieux baroudeurs des causes perdues. Une sono, deux tables, du pain, du sauciflard et du pinard, marque de fabrique des cortèges estampillés CGT, accueillaient la petite foule dans une ambiance familiale, sur un parking minable et cerné de grillages. Le tout sous la surveillance attentive d’un cheptel de CRS. Quelques clowns, insufflant un peu de rire au rassemblement, achevèrent de transformer ce temps de lutte en une kermesse dominicale.

« Tapis dans l’ombre », affublés de capuches et keffiehs censés les rendre anonymes, mais leur donnant une visibilité sans pareille en de telles circonstances, certains semblaient attendre l’occasion d’agir. Qu’allaient-ils faire ? Impatient de le découvrir, je restais dans cette triste souricière. Quelques slogans énervés fusant à l’attention de la police, en faction devant le bâtiment du MEDEF, c’est à l’unanimité que les briscards de la CGT décidèrent de se positionner à leur tour en ligne, se faisant ainsi les gardes du corps des gardiens de l’ordre.

Un officier vint alors leur demander de garder l’œil sur un groupe bloquant l’entrée du parking, faisant ainsi de l’ombre aux commerçants voisins. S’exécutant sur le champ, le syndicat prenait deux mesures imparables : l’augmentation du volume sonore de Zebda, afin de couvrir les slogans des étudiants, et le rapatriement de la manifestation en ville, pour, je cite, « la rendre plus visible ». Un petit quart d’heure fût nécessaire pour plier boutique, équiper une voiture de la sono si indispensable aux cortèges en manque d’imagination, et se diriger mollement vers la sortie. C’est qu’à la CGT, on a le sens de la discipline et l’on n’a pas coutume de discuter les consignes de la préfecture. Notamment quand elle « recommande » un détour en U, via des artères à l’écart de tout, entre bureaux et hangars.

Ainsi, la manifestation s’ébranlait, le soleil, la bière et les manœuvres syndicales ayant entre temps divisé ses forces par deux. Mais aussitôt, alors que je me perdais à évoquer le charme nasal du portugais avec une étudiante en langues, un petit groupe cagoulé faisait un pas de côté, s’approchait de la grille à peine franchie et envoyait quelques boules de peinture rouge sur la façade du MEDEF, avant de se fondre dans la masse. Le tout en deux ou trois secondes, évitant ainsi toute interpellation. Certes, l’acte ne revêtait qu’une portée purement symbolique et il eût été plus efficace d’entreprendre un ravalement nocturne complet, mais les tâches rouges donnaient un air printanier à la sinistre bâtisse. A ma droite, un homme en uniforme syndical, lança alors un discret juron à l’attention de la jeunesse, et à la vue de mon boitier, me demanda de ne conserver aucune photo de lui dans cette manifestation. Je n’avais enclenché qu’une demi-douzaine de fois, et bien avant l’action, ne souhaitant pas me faire auxiliaire de police, mais à chacun ses paranoïas…

Au terme du détour préconisé par les flics, nous arrivâmes à un arrêt de tram, où les manifestants décidèrent de rallier le centre-ville en tramway, n’occupant guère qu’une moitié de rame. Dans la foulée, je me tirais, non sans lâcher à mon tour un juron à l’attention d’un cadre de la CGT. Il faut dire que l’organisation méritait bien son surnom de Cancer Général des Travailleurs. On ne sait encore si sa présence permanente dans les manifestations étudiantes répond à une exigence de la base ou à un calcul cynique de récupération ultérieure, mais on ne serait pas étonné de voir sa façade ravalée bientôt.

Jack Alanda

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