Dominant Report

Épisode 2 : « La France a peur »

paru dans lundimatin#282, le 5 avril 2021

Résumé de l’épisode 1 : Un logiciel de police prédictive instauré pour enfermer massivement de petits délinquants a, suite à une actualisation, changé de cible criminelle et fait enfermer des milliers de chefs d’entreprises, banquiers, politiciens sans compter la totalité des milliardaires.

« Le pays décapité » titra solennellement un canard qui n’avait plus toute sa tête, suite à l’incarcération de son propriétaire et son directeur de rédaction. Ce ne fut pas le seul journal à s’alarmer de voir sa direction en prison. D’autres, au contraire, s’égaillèrent et profitèrent des absences inespérées pour publier les enquêtes que les relations commerciales de leurs propriétaires empêchaient de sortir du frigo. La publication de tous ces articles en réserve fit d’ailleurs de nouvelles victimes parmi les plus riches, car leurs informations vinrent alimenter la base de données de l’algorithme prédictif de la Pol-Justice qui en déduisit de nouvelles fournées à incarcérer.

« Le robespierrisme numérique ne passera pas ! » écrivit un éditorialiste que le grand âge, pré-numérique à n’en pas douter, avait épargné pour raison humanitaire des trouées réalisées dans ses rangs par les premières vagues de détention. « Le système d’exploitation républicain a été piraté par le vandalisme algorithmique » estima l’éditorialiste de l’extrême-centre (extrême-centre des intérêts confondus des affairistes et des politiciens de tous bords, précisaient les mauvaises langues), sans que personne ne s’avisa de lui demander ce qu’il entendait par là.Un collègue, du même âge et de la même tendance mais dont la raie était coiffée du côté inverse au premier, parla lui de la « gilet-jaunisation des algorithmes prédictifs » qui « envahissaient la plus belle avenue numérique du monde » pour la saccager.

D’autres éditorialistes, plus prompts ou virtuoses dans les réalignements opportunistes, s’enprirent aux “élites”. Dans ce sens, ils entretinrent une vaste polémique sur la “non-mixité sociale” qui, selon eux, violentait les “valeurs de la république”. La controverse avait pris pour objet une simple réunion qui, chaque mois, recevait autours d’une bonne table des chefs de grandes entreprises, des politiciens en vue et des vedettes du journalisme. Ils avaient modestement baptisés la petite sauterie mensuelle Le Siècle, soirée durant laquelle les notables échangeaient leurs impressions et harmonisaient leurs vues.
Les défenseurs du Siècle expliquaient qu’il ne s’agissait que d’un groupe de parole, qui permettait à ces hauts personnages d’exprimer leurs souffrances dues aux responsabilités que trop souvent ils subissaient dans la solitude du pouvoir. Mais ses contempteurs affirmaient que l’absence de mixité sociale à la réunion constituait un affront à l’universalisme républicain. Ce fut un débat intense, où chaque chroniqueur était sommé de prendre parti,pour ou contre le Dîner du Siècle.
Directement mis en cause, le chef du syndicat des grands patrons, Godefroy de Montmirail, à peine remis de sa surprise, teintée d’amertume, de ne pas avoir été emprisonné, intervint sur un plateau de télévision afin de défendre le Siècle. Il expliqua calmement les choses. Homme simple, mais issu d’une longue lignée de sang-bleu et propriétaire de quantité d’entreprises, il avait bien du mal à être compris des gens ordinaires. Il prit un exemple que d’aucuns considèrent maladroit ou inapproprié : « voyez-vous, dit-il, lorsque nous sommes entre nous,
par simple plaisanterie, et sans malice aucune pour la populace, nous aimons les appeler les “sans-dents”. Si une personne de moindre condition nous entendait, elle en concevrait allez-savoir quel ressentiment. Alors que, bien entendu, nous n’entretenons pas le moindre mépris pour la piétaille. J’ai moi-même un ami de condition tout à fait exécrable, cela n’empêche pas un profond respect mutuel, c’est vous dire. »
Une ex-journaliste devenue politicienne, ou l’inverse, mariée à un ex-ministre devenu journaliste, ou l’inverse, jugea pour sa part que le Siècle devrait permettre la venue de pauvres pour assister au groupe de parole sans y prendre part. Cette position médiane fut louée pour sa mesure et son esprit de fraternité entre classes, dans le respect des distinctions sociales. Avec ce beau dénouement, et une fois que chaque éditorialiste pu montrer ses habiletés à défendre l’une ou l’autre position, certains réussissant à passer de l’une à l’autre en l’espace de quelques jours, on jugea la polémique épuisée et on se rua sur un autre sujet d’importance.

Dans le même temps, à gauche, on commença par se réjouir de la providentielle offensive contre les ennemis de classe. Les rédactions de cette tendance titrèrent un audacieux « Criminels du bien public en prison » ou un imaginatif « Les milliardaires au pain sec » ou carrément débridé « La prison pour les riches ». Mais leur leader vint mettre fin à cette euphorie en expliquant, bon pédagogue, qu’un « algorithme qui dirige les hommes c’est une tyrannie. Et on ne peut se réjouir aujourd’hui de ce qui pourrait nous arriver demain ». Dans ses rangs personne ne comprit comment l’un des leurs pourrait un jour être mis aux fers pour détournement ou blanchiment d’argent, évasion fiscale, et autres joyeusetés en millions ou milliards qui avaient justifié les décisions du logiciel de police prédictive. Mais le leader était intelligent, très intelligent, et c’était un homme de principes, de beaucoup de principes, sans compter qu’il était proche de tous, des vrais gens, et puis ses nouvelles chemises avaient des cols mandarins qui faisaient plaisir à voir. Alors on titra « Des algorithmes tyranniques déstabilisent la république que nous voulons mettre à bas. Non à la tyrannie des logiciels ! Vive la VIe République ! ». Puis on protesta contre l’inaction du gouvernement, et on s’offusqua que pas un seul CRS ne vînt perturber la manifestation, confirmant ainsi l’autoritarisme du logiciel qui interdisait les traditionnelles violences policières. Finalement, on décida d’attendre que tout revienne dans l’ordre pour pouvoir protester sereinement.

À l’extrême-droite, la nouvelle situation permit d’actualiser quelque peu les préoccupations habituelles avec des titres tels que « Halte aux logiciels voilés ! » et autres « Aujourd’hui des caches dans nos ordis, demain des burkinis sur nos plages ». L’un des nombreux hebdos de cette tendance annonçait une « Enquête exclusive sur l’algorithme en burqa introduit dans nos commissariats ».
La paranoïa de l’extrême-droite atteint un nouveau palier lorsque la ministre en charge des technologies affirma que des « logiciels développés dans des campus américains fragilisent notre sécurité informatique ». On eut de la peine à la croire. Des scientifiques de renommée tâchèrent de calmer les esprits en expliquant que la Californie avait été un peu pionnière en la matière mais on les soupçonna immédiatement de faire partie du complot.
Quand Valeurs Porcines, le journal des cochons chez eux, remarqua incidemment qu’absolument tous les réseaux informatiques étaient soumis à des protocoles et que, par ailleurs, un nombre anormal de programmateurs étaient juifs, il fut clair de quels protocoles il était question. Et le journal conclut avec son élégance habituelle : « les sages de Sion nous l’ont mise ». L’un des idéologues du journal avait aussi suggéré à la rédaction de signaler que le langage informatique binaire avait arbitrairement adopté une numérotation imposée par les Arabes, c’est-à-dire des sémites. Il affirma que la numération romaine avait ainsi subi un grand-remplacement, dont la Civilisation ne se remettait pas. Le reste de la rédaction, imaginant un monde aux chiffres romains, fièrement dressés comme des i, face aux sournoises et féminines circonvolutions des chiffres arabes, poussa de multiples grognements de plaisir.Mais ces grognements s’étouffèrent bientôt en des couinements de déception quand le chef de rédaction, à la coupable mollesse, refusa la proposition pour une obscure raison probablement économique (et donc...).
Quoiqu’il en soit, confirmant les appréhensions du journal au fier groin national, la ministre des Sciences et Technologies dit, cette fois, les choses clairement : « c’est l’ensemble de notre société qui est gangrenée par l’ultra-gauchisme judéo-islamiste dirigé par les informaticiens de la mouvance anarcho-autonome ». Elle proposa d’abord de mener une grande enquête afin de bien cibler les membres viciés pour mieux les extraire du corps social sain. Mais, les premiers éléments d’enquête en main, elle déclara dans un souffle : « nous sommes cernés ».

Des éditorialistes amplifièrent le chuchotement de la ministre, brandissant leurs torses face aux sinistres attaques des judéo-islamistes tapis dans l’ombre de l’ultra-gauchisme anarchisant. D’autres analysèrent la panique de l’État et s’inquiétèrent qu’elle ne provoque des réactions indiscriminées contre de bons informaticiens républicains. Beaucoup s’émurent de la panique que pourrait susciter leur propre brouhaha. Inquiétude sans fondement, entendu que à peu près personne ne s’occupait de ce que disaient ministres et éditorialistes.

La suite dans deux semaines...

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