Une conscience professionnelle qui leur donne le sentiment “du devoir accompli” - satisfaction qui justifie sans doute le plaisir qu’ils y prennent. L’humour dans son conclave de connivence permet de faire communauté sans avoir besoin de se justifier d’une façon ou d’une autre. Une signature en somme. Un entre-soi qui protège et donne à leur pouvoir un caractère bonhomme assuré de sa légitimité. Leur rire complice manifeste cette réalité qui nous échappe. L’implicite de leur fonction.
En Union Soviétique, en cette année 1937, le NKVD traque les éléments antisociaux, les saboteurs et tous ceux qui lui résistent et dénoncent ses crimes. Staline soumet à son pouvoir la société russe, l’armée Rouge et le Parti.
Dans la scène d’ouverture du film, dans une cellule de la prison, des milliers de lettres de détenus sont brûlées sur ordre de l’administration pénitentiaire, le NKVD. Elles en appellent à la justice et aux valeurs du nouvel Etat soviétique. Elles dénoncent le traitement déshumanisant que les prisonniers subissent, pensant qu’il s’agit d’une erreur judiciaire ou d’un excès de zèle des autorités locales, voulant croire que leur cas est isolé, que le Politburo n’est pas informé de ces abus et de ce déchainement de cruauté injustifiable. Ces lettres ont été rédigées avec l’espoir que justice leur soit enfin rendue. Or, contre toute attente, l’une d’entre elles arrive, on ne sait comment, jusque sur le bureau d’un jeune procureur local - Alexander Kornev. Fraîchement nommé, il prend au pied de la lettre l’enseignement qu’il a reçu. Et les principes de “la justice socialiste” guident son action. Il se démène pour rencontrer son auteur, un vieux Bolchévique survivant de la guerre civile. Il l’avait écrite avec son sang dans sa cellule, entre deux séances de torture – des sévices sans autre but que de le diminuer physiquement et moralement, de l’humilier et de le déshumaniser. L’homme, pourtant à bout de force, ne s’avoue pas vaincu. Il résiste. C’est un combattant de la première heure. Le jeune procureur croit sincèrement à un dysfonctionnement. Sa quête de justice le conduira jusqu’au bureau du procureur général à Moscou, qui n’est autre que le sinistre Vychinski – ce qu’il n’a pas compris c’est que les hommes du NKVD sont les collaborateurs de cet ordonnateur de la répression tous azimuts. Le jeune procureur fraichement débarqué de sa province n’a pas compris que son interlocuteur est au service du projet politique de Staline et qu’il a pour mission de se débarrasser par tous les moyens, y compris le mensonge et les promesses fallacieuses, de la vieille garde bolchévique.
Le réalisateur Sergueï Loznitsa est ukrainien. Il est né en 1964 dans ce qui s’appelait autrefois la Biélorussie soviétique. Son film, Deux procureurs, a été sélectionné au festival de Cannes en 2025 où il a remporté le prix FrançoisChalais. Le réalisateur nous rappelle que la seule réussite de la révolution bolchévique de 1917, celle qui a survécu à ses turpitudes, c’est la création de la Tcheka, ancêtre de la Guépéou, du NKVD et de l’actuel FSB dont Poutine poursuit l’œuvre plus de cent ans après sa création - d’ailleurs dans la Russie poutinienne, la date anniversaire de sa création - le 20 décembre 1917 – est fêtée - une fête qui remonte aux années 1920 Le dictateur a fait fructifier son héritage., il faut lui reconnaitre ce talent Et, chose apparemment étrange, mais à y regarder de plus près, finalement assez cohérente, il a des partisans en France où ses méthodes fascinent des personnages de la sphère Bolloré – ainsi qu’on a pu l’observer lors de sa tentative d’invasion de l’Ukraine - et qui reprennent presque mot à mot sa rhétorique et semblent lui envier sa toute-puissance paranoïaque. Le gout du pouvoir poussé à son paroxysme leur impose le respect et peut-être un peu plus.
Ce film - photographié en noir, gris, brun et bleu foncé - est froid comme la lame d’une guillotine, et sec comme le bruit du couperet lorsqu’il s’abat sur la nuque du condamné - ce qui, disait-on à sa création, était un progrès notable comparée à la hache du bourreau maladroit. Non seulement, Sergueï Loznitsa nous donne une belle leçon d’histoire, mais il réalise aussi une épure formelle. Il s’agit d’un retour aux sources. Ce n’est pas un détour mais un recentrage sur une réalité historique spécifiquement issue du bolchevisme et mise en place dès leur prise de pouvoir. Le réalisateur donne à voir le visage d’un système carcéral apolitique – sans aucune justification morale -, un moyen devenu sa propre fin Ses admirateurs, d’hier et d’aujourd’hui, rêvent de jouir pareillement d’une machine judiciaire et policière - tout en un -totalement déconnectée des questions morales telle qu’elle autoriserait, au nom de son efficacité, une jouissance perverse libérée de ses entraves éthiques. L’efficience de la dictature est désirable. Ses partisans n’en démordent pas.
Les victimes du NKVD sont principalement des vieux bolchéviques ou des cadres compétents, techniciens et serviteurs d’une industrialisation à marche forcée voulue par le régime, tous ignorants du crime dont on les accuse. La langue dont ils usent, cette innocence qu’ils revendiquent pour se défendre, les accuse. C’est au nom de la pureté révolutionnaire et du culte des vertus de l’épuration, qu’ils mirent en place avec un enthousiasme messianique, qu’ils sont arrêtés, torturés et déportés en Sibérie ou exécuté d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka, eux et leur famille. Hommes et femmes de conviction, telles sont donc les victimes de la puissante et tentaculaire Tcheka qui sera, bien avant la mort de Lénine, l’âme damnée de la nouvelle société. Un blanc-seing donné au bras armé de la révolution dont Staline usa pour pousser ses méthodes terroristes au bout de leur logique paranoïaque. Le vice se pare des vertus qu’il enferme dans son langage. Un système où les vices privés deviennent les vertus d’un organe tout puissant qui cumule les fonctions policières et celles de juge et de geôliers, gardiens du temple et gardiens de camp de rééducation, agents d’un totalitarisme industriel. De la dénonciation aux aveux publics, l’armature grammaticale nécessaire à leur profession de foi révolutionnaire, est l’héritière du Catéchisme révolutionnaire (1869) écrit par le nihilistehttps://fr.wikipedia.org/wiki/Serge...Serge Netchaïevhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Serge...et de son idéal de pureté révolutionnaire.
Les aveux extorqués ou volontaires seront un moyen de formuler une vérité conforme à la volonté des accusateurs - ils seront avec la torture et l’humiliation, le déshonneur et l’opprobre le produit d’un savant dosage à la base de la justice bolchévique confisquée par Staline. Quels que soient les abus dont ils seront les victimes, nombres d’entre eux, et pas des moindres, comme Boukharine par exemple, feront parfois le choix de sauver le régime par des aveux lunaires ou s’enfermeront crânement dans des silences sacrificiels - où l’on tait ce que l’on sait - ils ne peuvent se résoudre à dénoncer les dérives du régime - ils ne parviennent pas à croire qu’il soit ce qu’il est devenu – l’inconcevable ne peut exister - et pourtant, il fut bien pire ce qu’on pouvait imaginer et l’on peine, aujourd’hui encore, à se représenter l’ampleur de sa nature méphitique - comme dans le cas du grand inquisiteur de Dostoïevski la réversibilité du Bien en Mal absolu ne doit rien à Méphisto. Un vain sacrifice. Le dictateur poussera cette logique à son paroxysme et fera de ses ennemis politiques au sein du Parti les complices de ses crimes puis les éliminera - une logique mafieuse si bien décrite par le cinéma hollywoodien. Le pouvoir n’est plus politique. Il est devenu à luimême sa propre fin. En avoir toujours plus, le conserver, anticiper la menace, imaginaire ou réelle qu’importe, puisque sa survie dépend de sa capacité à la détruire avant qu’elle ne surgisse concrètement. Cette lutte implacable qui anticipe sa chute, parce qu’il sait comment il y a accédé et comment il s’y maintient, justifie l’existence d’une structure vouée à la combattre - et c’est pourquoi les réflexes de guerre civile sont nécessaires. Un état d’exception permanent. L’intégrité et la naïveté - une volonté de croire à leur idéal - semblent avoir désarmé les victimes face à cette machine qui tourne à plein régime, avec efficacité et célérité. Des rouages parfaitement lubrifiés.
Une fois cette inclination démoulée, le régime demeure conforme à sa logique de coup d’état d’octobre 17 et de chasse aux opposants de toutes natures. Le NKVD commande au Parti. Il incarne le pouvoir dans sa langue, il est sa méthode.
Contrairement à l’antienne si souvent mobilisée, le système n’est pas absurde. Il est implacablement logique. Sa rationalité est effrayante, certes, mais prévisible. Elle est structurée selon des codes précis, des usages bien établis, des règles immuables, celles du secret, du bagne et de la terreur. Cette langue déroutante, obéit à des nécessités de contrôle des consciences, comme Orwell l’a mis en évidence. Elle est la structure linguistique d’une organisation policière omnipotente. Cette langue, c’est en somme un signe de reconnaissance, solide, connivent. Elle neutralise l’individu. Entre le droit romain et la justice bolchévique - le droit soviétique de la Russie socialiste - les mots d’apparence commune peuvent avoir, au mieux, un usage de convenance, une connivence feinte, mais n’ont aucun rapport l’un avec l’autre – ils sont, tout au plus, une évocation métaphorique d’une justification qui n’est plus nécessaire. La réalité est ailleurs. La pratique policière n’a plus aucun compte à rendre à cette langue. Une rhétorique d’un usage à la fois nécessaire et sans lien avec la réalité qu’elle masque. Socialisme, révolution, saboteurs, désignent une réalité qui se fonde sur une logique étrangère à la volonté politique des révolutionnaires de février 17, des soviets et des ouvriers marxistes du XIXe siècle. Cette langue tragique abolit la distinction juridique entre innocents et coupables, une distinction devenue une abstraction déconnectée des notions qu’elle manie. Sa logique est ailleurs. Dans le regard du bourreau peut-être, dans ses plaisanteries. Elles ne sont pas absurdes. Elles témoignent de son existence. Elles sont l’expression de sa conscience tranquille. Le pas lourd du geôlier circulant dans la prison se passe de longues explications. Il en dit plus que ses rapports. Sa tranquillité n’est pas une menace, elle signifie sa puissance, là où réside le sentiment inatteignable de sa légitime importance. Une évidence en somme.
Deux lourdes portes en acier s’ouvrent sur la prison au début du film et les deux mêmes lourdes portes se referment à la fin du film. À l’intérieur le bruit des serrures scande la vie carcérale. Des gardes en apparence désœuvrés ouvrent et ferment à clés les portes d’un étage, d’un couloir, d’une cellule – le silence est plus terrible que la mort. Il s’agit d’une parfaite métaphore. Triomphe du collectivisme puisque la volonté individuelle est impuissante face à un destin qui sera fatal à ceux qui crurent aux promesses de justice au nom desquelles ils s’étaient battus... jusqu’au sacrifice.
Une sorte de fatum idéologique contre lequel on ne peut rien. Si ce n’est le décrire comme le fit l’auteur de cette nouvelle, Gueorgui Demotov (1908 - 1987) physicien, ingénieur, écrivain, arrêté en 1938 à Kharkiv, prisonnier du Goulag dont l’œuvre ne sera reconnu qu’en 1990,
Deux Procureurs a été écrit en 1969.
Jean-Luc Debry






