Salut, Serge, J’ai reçu ta lettre du 12 décembre (…) Je t’aurais déjà répondu, si les questions que tu me poses ne réclamaient du temps et de la disponibilité. « Du temps en prison ! » il me semble t’entendre dire. Et en effet, je me surprends moi-même à en réclamer quand, arrivé à la fin de la journée, je n’ai pas fait tout ce que je m’étais promis de faire. Le temps court et me dévore, qui aurait pu l’imaginer quand la vieillesse n’était encore qu’un thème littéraire. D’où ça peut bien sortir, cette frénésie de vouloir faire on ne sait quoi, avec la hâte de celui qui s’est mis le temps contre soi.
Je crois t’avoir déjà écrit que travaillais à ma biographie. Pas d’autofiction, pas cette fois, mais une autobiographie complète, à découvert, ventre à terre. Trois ans que j’y travaille, je l’ai apportée avec moi de la prison de Parme, avec la masse de documents qui m’ont été procurés par des personnes chères à mon cœur. Du berceau jusqu’à presque le cercueil, un millier ou plus de pages de mémoires auxquelles j’ai mais fin ces jours-ci – après, il y aura les révisions, et les coupes.
Ça ne me semble pas vrai, trois années passées à lutter d’abord contre moi-même, dans l’esprit de qui s’agrippe aux raisons, en ramant contre les difficultés exténuantes (ici, pas d’Internet) dont la structure carcérale excelle. Et maintenant que j’ai dit « fin », il ne m’est rien resté. Sinon, la prison, comme la vit chaque prisonnier qui a perdu, ou n’a jamais eu, la distance nécessaire pour se raconter sans fard. Et alors, tu comprends, cher ami, que tes questions, en un moment pareil, sont tombées dans un gouffre. Au fond duquel je devrais redescendre pour racler et ramener ce qui peut être resté coincé en bas.
De l’isolement en Sardaigne, en Haute Sécurité, le chemin pour Massa a été long, plein d’obstacles. Je n’y serais jamais arrivé sans le soutien de tant de gens qui se sont dépensés pour me faire arriver jusqu’ici. Non pas tout à fait indemne, mais l’esprit l’est encore.
La prison de Massa était encore l’espoir, une lueur pour le condamné qui ne craint pas de reprendre en main sa propre vie dans le parcours pour la liberté. Mais c’est ce que doivent aussi penser les habituels médias serviables qui, dès qu’ils ont su la nouvelle de mon arrivée ici, se sont déchaînés, en menaçant de rétorsions les autorités locales pour toute facilité qu’elles m’auraient accordée.
Ce n’est pas que je m’attendais à une ouverture, pas de la part de ceux qui ont fait de la vengeance une raison d’Etat. Mais, on se dit, avec tous les problèmes concrets qui assaillent le pays, pourquoi s’en prendre à un simulacre périmé, inoffensif, effacé entre les replis de l’histoire ?
On reste au fond d’inguérissables optimistes.
C’est ainsi que ce qui pouvait être interprété comme un signal de maturité et de pacification, au moins par rapport à un passé qui ne peut plus nuire à personne, s’est avéré en fait un nouveau goulet d’étranglement. Pour une condamnation à la perpétuité comme la mienne, les délais prévus pour obtenir les premiers bénéfices [par exemple, des permissions de sortie, NdT] sont de dix ans de prison, j’en ait déjà fait 17 mais, s’agissant de moi, pour les autorités compétentes, ça ne suffit jamais. Confrontés aux règles d’usage, ils se raccrochent à n’importe quoi : dernièrement, je me suis même entendu dire que ma pensée reste celle d’autrefois. Inutile de demander à quelle pensée ils se réfèrent, personne ne croit au « subversif irréductible », mais peut-être qu’il suffit de beaucoup moins ; ce sont des prétextes.
Sur le traitement général, Massa tente de résister comme elle peut aux restrictions qui tombent des sommets : la politique répressive basée sur la punition investit catastrophiquement un système pénitentiaire déjà à bout. A Massa, les détenus disposent encore de diverses, quelquefois intéressantes, activités pédagogiques et culturelles, l’interaction avec l’extérieur reste vive, la direction fait ce qu’elle peut pour impliquer la population détenue. Mais le chemin est étroit et peu sont ceux capables de le suivre. Alors même que « récompenser certains » est une idée infantilisante et verticale d’une relation, qui doit plutôt être comprise comme un échange mutuel de valeurs : connaître, pur reconnaître un changement
C’est le système pénitentiaire lui-même qui, avec une sur-occupation de 150%, ne tient plus. D’un côté, vétuste : il manque de tout, des structures matérielles au personnel, aussi bien de surveillance que dans les structures éducatives et sanitaires, agents qui font des services épuisants qui compliquent le contact avec la population détenue. 63 mille détenus et quatre cents en plus chaque mois. Mais le drame est moins dans la quantité que dans le manque de signification de la détention, c’est-à-dire l’absence de projet de vie, présente et future.
Une meilleure connaissance de la réalité pénitentiaire pourrait favoriser le recul d’une abstraction cognitive de la part de la magistrature et une réduction de la prétention à l’isolement total. Une convergence entre administration, politique et juridiction indispensable à une amélioration des conditions de vie des détenus. Mais est-ce cela que veut la politique ? Défendre les détenus n’a jamais apporté de suffrages aux partis. Et par les temps qui courent, défendre même les plus évidents droits civils du citoyen de base est considéré comme une obstruction, un fardeau pour le Marché.
Les régimes démocratiques de l’Occident colonisateur se réduisent à des structures toujours formelles, tandis que les mécanismes sécuritaires s’étendent et que les espaces pour l’action collective se restreignent. Dans un monde qui a viré à droite, le pôle de la justice s’aplatit complètement sur celui de la force. Dans ce sens, Pascal le disait de manière concise : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » Ainsi, l’Etat génocidaire d’Israël, avec le soutien des oligarchies mondiales occidentales, peut cracher impunément sur l’Onu. Et le gouvernement Meloni, qui chez lui fait la guerre aux pauvres, n’est qu’un point-virgule dans l’a trame de l’Empire qui veut la fin de l’Etat de droit, ou de l’Etat tout court ? Et ceux qui mettent en discussion la narration officielle peuvent être détenus pendant des mois sans procès.
Le coup de boutoir décisif à la démocratie, auquel nous assistons aujourd’hui, est l’aboutissement d’un parcours commencé dans les années 70, en coïncidence avec la crise de l’industrie manufacturière. Pour maintenir le taux de profit, l’Etat régulateur du système capitaliste lançait alors les premières attaques pour s’en prendre aux droits des travailleurs.
Nous sortions d’une période historique où il semblait que les conquêtes des droits des travailleurs étaient désormais des acquis, comme semblait acquise la politique réformiste des grandes social-démocraties du Nord. C’était un temps où le Capital, pour son propre confort, s’alignait, se soumettait parfois, à l’Etat démocratique. Mais les crises économiques qui se sont succédées, leur fréquence augmentant jusqu’à nos jours, ont favorisé ce populisme de droite pour dénaturer le travail et les droits qui lui étaient liés jusqu’à devenir un phénomène global qui marque aujourd’hui la géo-économie.
C’est dans le ventre mou des partis de gauche des années 70 que naîtra, transversalement, ce grand mouvement politique et culturel qui tentera de freiner, quelquefois aussi d’inverser par la force, l’attaque que le Capital s’apprêtait à lancer contre les instances politiques et sociales qui s’agitaient dans et hors de l’arc constitutionnel.
Pour une importante minorité politique, s’il y avait encore des doutes sur la nécessité de la lutte armée pour contrer un système capital-fasciste, après le coup d’Etat au Chili en 1973, organisé et soutenu par les USA, la certitude s’imposa aux mouvements marxistes mondiaux que ce ne serait pas à travers le suffrage universel qu’on ferait abandonner le pouvoir à une bourgeoisie massacreuse [« straghista » : allusion aux attentats-massacres de la Stratégie de la Tension, NdT].
C’est cette conviction qui mènera à la lutte armée en Italie et sera aussi le début du parcours subversif qui me conduira à prendre les armes. Un choix dramatique, en plus d’être aveugle, qui exigera une rigoureuse autocritique des acteurs de cette période armée, qui se sont, comme moi, arrogés le droit de vie et de mort sur le supposé ennemi de classe, à vaincre non plus par la force des idées et de l’imagination, comme se proposait de le faire 68, mais sur le champ de bataille. Nous voulions monter à l’assaut du ciel, à la conquête du futur, et nous l’avons fait armés comme des troglodytes.
Mais l’histoire des années 70 ne se réduit pas à la lutte armée, comme le voudraient les propriétaires de la mémoire, c’est avant une histoire de changements, qui n’étaient pas seulement pensables mais qui se réalisèrent concrètement (la lutte armée naquit devant l’impossibilité de débouchés), investissant principes et valeurs, les conditions de vie des personnes, les rapports sociaux de production et de reproduction, les relations interindividuelles. Les années 70 libérèrent créativité, énergies, imaginaires, affirmèrent des choix et des valeurs jusque-là niées, inventèrent des cultures, des langages, des pratiques et des institutions, mirent en jeu les compétences et les savoir des sujets directement intéressés. Avec l’objectif de penser ensemble le bien-être commun, la justice sociale, la dignité du travail, le respect de la nature.
Telle est la richesse des années 70 que je n’hésite pas à revendiquer. Ce sont les valeurs qui m’ont guidé et soutenu pendant quarante années d’exil, de cavale, de fuite et de prison ; mais aussi de découverte, de rencontres magnifiques, en surfant sur le rêve, toujours le même rêve de justice sociale, avec conscience, toujours et en toute circonstance.
Cesare
Massa, le 27/01/2026
L’Italie comme laboratoire de l’Occident, c’est une banalité de base qui se vérifie encore et toujours. On l’a constaté autrefois, de l’invention du fascisme historique au début du XXe siècle, à la décennie de la Horde d’or du long 68, immédiatement suivie de la « guerre au terrorisme » comme justification de toutes les lois liberticides, et de la reconversion enthousiaste de la gauche institutionnelle à l’ultra-libéralisme. On a vu encore le laboratoire fonctionner quand cette post-gauche prétendait avoir la peau, par les voies judiciaires, d’un Berlusconi, qui n’était après tout que l’extrémisation de ce qu’elle était : erreur fatale qu’auraient dû méditer les démocrates étatsuniens s’essayant à barrer la route à un retour de Trump par la même méthode, alors qu’aussi bien Berlusconi que Trump étaient aimés de leur base non pas malgré leurs turpitudes mais, entre autres, grâce à elles. Après plus de quatre années de gouvernement melonien, on peut commencer à dresser les contours d’un avenir qui pourrait être aussi bientôt celui du canton français. Dans cet esprit, on publiera ici, en plusieurs livraisons, des documents susceptibles d’éclairer la question. Pour commencer, il me semblait s’imposer de prendre des nouvelles d’un représentant d’une génération qui a voulu renverser la table du festin capitaliste voilà plus d’un demi-siècle.
S.Q.





