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(3 phrases)
Emmanuel Thomazo
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Les oiseaux chantent, je pénètre dans mon pavillon d’écriture, une vieille grange branlante planquée au fond d’un champ envahi par les herbes folles, je m’affale dans le fauteuil, un fauteuil roulant, la table de ping-pong vermoulue est constellée de chiures de pigeons, je regarde une momie noire peinte au fond d’une antique armoire délabrée, une momie noire aux bracelets d’or, main gauche enveloppant le sexe, main droite posée sur le cœur, une momie noire à la tête séparée du corps par une force non humaine, nous nous regardons, nous jouons au ping-pong avec le silence, jamais un mot de trop entre la mort et moi, je pivote en fauteuil roulant pour m’emparer d’une planche de noyer sur laquelle est clouée mon increvable Remington, je pose l’assemblage en équilibre sur les accoudoirs, demi-tour, je prends la rame de papier traînant sur la table de ping-pong, j’introduis une feuille vierge dans le chariot de la machine à écrire, je passe à mes doigts deux poings américains directement reliés par des câbles d’acier aux pignons qui entraînent les roues du fauteuil, je commence à écrire, le mouvement de mes doigts enfonçant les touches de la machine à écrire se communique aux roues du fauteuil qui m’emporte sur les chemins du monde, j’écris, j’écris avec tout l’éventail des mots, je fabrique des phrases, des phrases qui disent quelque chose, des phrases qui ne disent rien, peu importe, des phrases, il me faut des phrases, des phrases pour vivre aimer mourir, je sème mes feuilles noircies à tous les vents, j’écris, je ne peux pas raconter ce que j’écris, je passe partout, je suis à Hambourg, je suis à Johannesburg, je suis à Cherbourg, les mouettes ricanent.
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