Depuis Beyrouth : L’instant

Ghassan Salhab

paru dans lundimatin#260, le 25 octobre 2020

Il y a un an débutait le soulèvement libanais. Certains amis sur place commémorent l’évènement, d’autres comme Ghassan Salhab s’y refusent. Il nous a transmis ce très beau texte publié en arabe le 23 octobre par nos confrères libanais de Megaphone.

Tu ne pourrais pas désirer être née à une meilleure époque que celle-ci,
où on a tout perdu.
Simone Weil

Je ferme enfin les yeux. Je ne dors pas mais mes yeux sont fermés. La lumière du jour perce à peine, des taches de couleur flottent au-dedans, indistinctes. J’entends tout ce qui bouge, respire. Tout. Rien n’échappe à mon ouïe. Les différents groupes électrogènes du quartier, le sifflement d’une bouilloire, le bourdonnement d’une mouche qui me nargue, une voiture qui s’éloigne, une autre qui s’approche, des klaxons lointains, un avion de ligne qui passe au-dessus, quelques aboiements, aigus, rauques, un tapis qui se fait battre, le cri d’une sirène, l’énième grondement circulaire des avions de chasse de Tsahal, une scie électrique au travail, la matière qui cède, une sonnerie de téléphone, quelques notes d’un piano, une voisine qui appelle le concierge, qui insiste, une série télévisée doublée, des gémissements, les notes de piano qui reviennent, tentent d’élaborer, le chat qui s’avance sur le haut du dossier du canapé, au-dessus de mon crâne dégarni, qui me tapote d’une patte, griffes rentrées, le troisième ou le quatrième appel à la prière du muezzin, puis le trou.

Mes yeux ont dû se rouvrir d’un coup, je ne sais plus. Je me suis retrouvé dans la rue, ces mêmes rues et places conquises l’automne précédent, j’ai failli écrire libérées, mais nul autre, ni les camarades, ni les indécis, ni les misérables, ni les tentes dressées, ni ce poing géant et ce drapeau de parade, ni la flicaille, ni la soldatesque, ni les mouchards, ni les gaz, ni les irritations, ni les ambulances, seuls les graffitis, les murs, les blocs, les barbelés et mon corps figé. Et ce tract à mes pieds, retourné, un peu chiffonné. Un nuage vient m’offrir un répit d’ombre, progressivement il couvre tout ce supposé centre-ville. Il bouge lentement, lourdement. Je finis par lever la tête. Rien de particulier de prime abord, un des gratte-ciel avait semble-t-il éclipsé le soleil, sombre menhir érigé. L’air cependant. Chaque molécule, chaque atome, ou presque. À peine visibles. Un instant je les avais confondus avec de la poussière. Ils ne bougeaient pas eux aussi. Ce n’est que quand je me suis mis à enfin me mouvoir qu’ils se mirent à en faire de même. On aurait dit qu’ils m’accompagnaient, que j’en faisais partie. J’avais hésité à me pencher et retourner le tract, un peu de rouge et de noir transparaissaient. J’avais tout autant hésité dans la direction à prendre. Mes pas décidèrent pour moi, ils ne me menèrent pas bien loin. Un vaste parking aérien puis un autre traversés, juste un véhicule, vraisemblablement abandonné, les quatre pneus à plat, un maladroit vous tous barrant le pare-brise arrière, et la mer qui s’étalait derrière d’autres barbelés. Deux navires jumeaux mouillaient, côte à côte, du bleu et du blanc, bleu de cobalt. Nul pavillon. Avaient-ils un nom ? Les bateaux en ont-ils obligatoirement un ? Ils avaient l’air intact, flambant neuf. Leur proue me faisait face. C’est si imposant, si rassurant, un navire à quai, deux navires identiques côte à côte, encore plus. Colosses étendus. On en oublierait ce qui les attend. J’étais resté à distance, la route entre nous, cinq cent mètres, huit cent peut-être. Les molécules et les atomes s’épaississaient, prenaient une forme de moins en moins abstraite et, en même temps, ils ne ressemblaient à rien. Ils semblaient m’attendre. Je tendis une main, la gauche je crois bien. Je l’agitais assez grotesquement au bout d’un moment. Ils ne réagissaient pas pour autant. Points obstinément fixes. De même le soleil derrière le gratte-ciel. De même les jumeaux, le bassin dans lequel ils avaient jeté l’ancre, tout autour, au-delà, l’horizon, aussi loin que mes yeux pouvaient distinguer, la moindre entité pour tout dire. Résolument fixes. Je ne savais plus s’il fallait en rire ou si je devais tout simplement m’en aller. J’avais le choix, côté ouest, ou le sens inverse, côté nord, ou encore faire machine arrière. Je me disais que les gens allaient forcément commencer par apparaître, ne serait-ce que l’un après l’autre. Cela allait se dissiper, il ne pouvait en être autrement. C’est à cet instant précis que j’entendis ce son lointain. Cela dura quelques secondes. Quelques autres secondes et cela se répéta. Toujours aussi lointain, toujours la même durée. Ce n’était pas un cri. De nouveau, après quelques secondes. Et de nouveau. Encore. Tel un métronome. Je ne parvenais pas à reconnaître ce son, sa nature. Au-dessus, le ciel s’était figé entre jour et nuit. Il ne basculait pas, ni d’un côté ni de l’autre. Il ne pouvait. La mer était son miroir.

Ce n’est qu’au bout de la neuvième fois que je me rendis compte que cela s’approchait. La même cadence, la même mesure. Une voix humaine assurément. Un chœur ? Un accord peut-être. Cela se rapprochait très lentement. Était-ce des mots scandés, un tambour qui les accompagnait ? Pour chaque mot, chaque vocable, un coup. Je pouvais les compter, mais je ne distinguais pas les paroles, pas encore. Cela n’en finissait plus de s’approcher.

C’est seulement au contact que se découvrent l’ami et l’ennemi. Une situation politique ne procède pas d’une décision, mais du choc ou de la rencontre entre plusieurs décisions. Qui part du proche ne renonce pas au lointain, il se donne juste une chance d’arriver. Car c’est toujours depuis l’ici et maintenant que se donne le lointain. C’est toujours ici que le lointain nous touche et que nous nous en soucions. 

comité invisible,  Maintenant

Illustration : Karen Keyrouz

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :