Déborder la carte : pour une médiance insurgée

(ou comment penser les manifestations en géographe)
Hortense Gauthier

paru dans lundimatin#540, le 3 novembre 2026

Les interdictions désormais systématiques de défiler dans les centres-villes sont bien évidemment des mesures sécuritaires visant à maintenir un ordre chancelant. Hortense Gauthier propose ici d’analyser,en géographe, la façon dont la ville se reconfigure depuis quelques semaines. C’est-à-dire la manière dont notre rapport existentiel à l’espace se déplace.

Le corps de Paris a été percé de grandes artères par le Baron pour maitriser les foules et faire circuler la troupe, on le sait. Dans un XIXe siècle de révolution, foules et troupes ont déterminé l’urbanisme du contrôle. Mais d’Haussmann au Grand Paris, la capitale est aussi restée celle des barricades, de la Commune à 1968, jusqu’à celle des trottinettes en feu.

Automne 2026, suite à une journée et une nuit de grande manifestation incrémentée de danses émeutières, de désarmements des vitrines et de pillages redistributifs, dans la suite d’un mouvement lycéen et étudiant, un président déclare :  « La recommandation générale, c’est qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir. Les gens qui veulent continuer à manifester, quand ce sont des organisations syndicales, les préfets proposeront des tracés alternatifs. Quand ce ne sont pas des organisations syndicales, partout où on le peut, on interdira »

En province, de nombreuses villes ont interdit toute manifestation en centre-ville le samedi suivant, 24 octobre : Lyon, Marseille, Limoges, Angoulême, Montpellier, Nice, Toulon, Perpignan ...

À Paris, le traditionnel trajet Bastille-Nation est refusée, et la manifestation autorisée renvoyée à suivre le périphérique, de porte d’Italie à Porte de Vincennes.

La veille encore, on se demandait : allons-nous aller à Bastille quand même ? Allons-nous nous faire nasser et gazer avant même le début de la manifestation, comme à République, et dans une quinzaine de grandes villes sur tout le territoire du pays le 17 octobre ? Serait-ce un piège ? Mais les syndicats ont plié face à l’exécutif et ont accepté cette relégation périphérique pour garantir la « sérénité » des manifestant.es et l’ordre public. Un parcours inédit. Nous n’aurons ni la Bastille ni la Nation, nous serons dé-portés en bordure de la capitale, mis au ban.

Une foule immense s’y rendra alors, inquiète, frémissante, mais aussi rassurée de ne pas avoir à braver frontalement le dispositif policier et traversée d’un sentiment de victoire. Sur les réseaux, certains célèbrent cela en écrivant : « mddrr l’autre naze a voulu exiler la manif en petite couronne ça nous a juste offert des boulevards full panoramiques et le peuple en 4K quel génie »

Ok, on a de belles images, il y a foule, mais sur le terrain, quel territoire construisons-nous ?

Et de quelle victoire pourrait-on se réjouir ? Celle d’avoir vaincu la peur de sortir dans la rue malgré la violence de la répression policière ? Celle de faire masse sur ces grands boulevards périphériques, entre voies ferrées, entrepôts et grands immeubles récents ? Celle d’avoir démontré notre pacifisme et notre calme obéissance en marchant dans des périmètres encadrés ? Celle d’avoir accepté que toute autre manifestation devait être qualifiée de « sauvage » ?

Nous avons donc défilé sagement sur ce boulevard des maréchaux, la maréchaussée ouvrant la marche, et se tenant peu nombreuse et à distance sur les flanc de la manifestation. Pas de casse, pas de feu. Nunez dira le soir-même ’les cortèges se sont bien passés’.

Etrange, amère victoire que d’avoir répondu sagement à cette relégation périphérique, que d’être rentré dans le rang de la légalité. Si au moins nous l’avions décidé, marcher autour de Paris intra-muros, investir ses marges, si au moins cela avait pu créer une interface entre les Parisien.es du centre et celles et ceux des banlieues … Mais nous étions juste repoussé.es à la lisière, sous surveillance d’un hélicoptère, repoussé.e sur les bords de la ville, comme une punition pour des élèves trop agités à qui on ferait faire 20 tours de cour pour se calmer.

Etrange victoire en négatif qui a fait apparaître au centre de Paris un vide, une fermeture presque générale des commerces, barricadés derrières leurs panneaux de bois, de nombreux évènements culturels annulés et de musées fermés, comme Art Basel, la foire d’art contemporain, le jardin de Tuilerie, Le Louvre, le musée de l’Orangerie, l’Arc de Triomphe … Etrange consolation de se dire qu’au bord, ça palpitait et chantait, et au milieu, le coeur exsangue de la ville marchande et touristique était pétrifiée, les Centaures gardant l’Elysée. Une ville confinée de l’intérieur, et nous marchant autour ... peut-être qu’en renversant le regard, nous pourrions nous dire que nous avons réussi à créer un siège momentanée ? En immobilisant les flux productifs des centralités urbaines, les centre-villes des grandes métropoles étaient aussi évidées de leur fonction commerciale, magasins recouverts de bois, vitrines aveugles, cafés et restaurants ralentis... La pression périphériques de foules, même écartées, agissait à distance, en siphonnant le coeur des centres urbains et en redistribuant les énergies. Notre affaiblissement pourrait-elle devenir une force ? En voyant les photos de Bordeaux de Vincent l’Hostis, ami photographe, on peut se rappeler le travail visionnaire de Nicolas Moulin en 2001 [1] : Vider Paris. Peut-être se dessine ici une piste :..

Etrange victoire par la défaite, quand on pense à la violence qui s’est déchainée sur la fin de la manifestation parisienne, piégée sur le cours de Vincennes, sous la pluie et les gaz, quand on pense à la violence de la répression policière qui s’est abattue sur les manifestant.es dans les villes de provinces, aux mains arrachées encore, aux crânes ensanglantés, tandis que des milices d’extrême-droite pouvaient défiler et agresser sans être inquiétées …

Les Gilets jaunes avaient réussi à dessiner une nouvelle géographie de la contestation et à démonter les topographies de leur existence pour faire émerger une nouvelle condition écouménale, pour reprendre le concept d’Augustin Berque (géographe). En investissant les ronds-points, point nodal de la périurbanisation, lieux de passage censés fluidifier la circulation des flux du capitalocène et des migrations pendulaires _ pour que les travailleur.euses se connectent le plus efficacement à leur travail avant de revenir à leur zone pavillonnaire sans frottements, fluides et flexibles _ des zones où se rassembler, et à habiter, ils avaient stoppé le trafic et avaient fait apparaître ces espaces anodins dans leur radicale spécificité. Ils avaient illuminé de fluo jaune la fadeur de ces aménagements pour en faire des bastions de résistance dans les flots de la circulation marchande. En osant s’attaquer à la fois aux hauts lieux du pouvoir (quartier de l’Elysée) comme à ses infrastructures les plus ordinaires, à ces points de passage où s’organisent la reproduction quotidienne de l’ordre économique, ils avaient fait de l’immobilité et du ralentissement une forme de sabotage et de la présence collective une interruption du mouvement perpétuel de la valeur. Leur puissance tenait précisément à ce déplacement : bloquer la circulation, c’était rendre visible ce que sa fluidité dissimule habituellement ; et aussi réinventer leur territoire devenu alors écoumène à travers cette relation vivante et réciproque entre l’humain et son milieu.

Là où l’aménagement périurbain ne prévoyait que trajectoires silencieuses et contrôle des corps, ils avaient fait de ce topos, les ronds-points ( lieu physique, mesurable et objectif, défini par Aristote comme un « récipient immobile » qui contient un corps) une chôra, c’est-à-dire un`lieu existentiel où pouvaient surgir des corps, des voix, des solidarités, des échanges véritables. Suspension du temps comptable et de l’espace cartographiable, le rond-point, conçu pour que rien ne s’y arrête, est devenu l’endroit même où l’on pouvait faire obstacle, et élaborer une nouvelle relation à l’écoumène, active, sensible et politique.

Le 17 octobre a aussi fait surgir une nouvelle jonction territoriale, des colères multiples (anciens Gilets jaunes, lycéens, étudiants, travailleurs et organisations syndicales) se sont diffractées dans une même reconquête de l’espace public pour investir les centres métropolitains, les grandes places, les boulevards et les abords des lieux de pouvoir. De Paris aux villes moyennes, les restrictions imposées aux itinéraires, les interdictions de rassemblement dans le centre et les interventions policières ont produit une cartographie-grenade, faite de chocs, d’éclatements, de deflagrations, de brouillage ; et à l’entravement de la circulation par un maintien de l’ordre explosif ont répondu la dispersion et la recomposition permanente des groupes et l’explosion des vitrines. La contestation plus mobile, fragmentée, cherchant ses prises dans les interstices de la métropole, se reformait au gré des contrôles et des déplacements, tentait de rejoindre les lieux dont l’accès lui était disputé et de déjouer la distribution politique des centralités de la ville.

La place, le boulevard ou les quartiers institutionnels ne sont pas de simples coordonnées mais constituent des espaces stratégiques où se concentre la visibilité du pouvoir, où s’expose sa prétention à ordonner les circulations et à déterminer les usages légitimes de la ville. Lorsque les manifestants cherchent à rejoindre l’Élysée, la Concorde ou les grands axes parisiens, ils contestent ainsi le partage spatial de la colère : ici elle peut être tolérée, là elle devient indésirable. Opération topographique de gouvernement des corps : il ne s’agit pas uniquement de prévenir les désordres, mais de déterminer qui a le droit de cité, dans l’espace. L’organisation de l’espace a toujours été elle-même l’objet du conflit entre le pouvoir et les corps.

La lutte, celle des jeunes, celle contre la vie chère, ne s’est donc pas simplement déplacée de la périphérie vers le centre mais a bien mis en tension les différentes échelles de la géographie métropolitaine, reliant les lieux où se vivent matériellement les contraintes économiques aux lieux où se concentrent les symboles et les institutions du pouvoir. Et elle se traduit désormais en une lutte pour la ville elle-même : pour la possibilité de s’y déplacer, de s’y rassembler et d’y faire entendre une parole et une existence collective. La lutte actuelle devient une bataille pour la géographie même de l’apparition : qui peut occuper la ville, en parcourir les artères, sans être contrôlé, arrêté, qui peut habiter ses places et faire de sa présence un événement ? Le conflit autour de la production et de l’appropriation de l’espace, et de la légitimité des corps à être ici ou là est d’autant plus tendu qu’il est modelé, augmenté par l’usage des technologies de surveillance (drone, reconnaissance faciale, surveillance algorithmiques).

La contestation vient troubler l’organisation urbaine, produit de l’ordre social et économique, en faisant surgir des usages imprévus, des rassemblements non planifiés et des solidarités qui débordent les assignations spatiales. Elle révèle que l’espace n’est jamais un simple contenant, mais une relation vivante, conflictuelle et historiquement construite entre les corps, leurs milieux et les possibilités d’action qui leur sont offertes. L’écoumène se recompose alors dans cette friction : dans le passage de la circulation à la présence, de la trajectoire à la rencontre, de l’espace administré à la chôra vécue et partagée. Là où la métropole surveille et prescrit aux corps ses mouvements, la lutte ouvre la possibilité d’un habiter autre, ni stable ni unifié, mais capable de rendre visibles les déterminations spatiales, économiques et politiques qui façonnent nos existences et de les transformer.

L’espace urbain est donc est devenu simultanément le milieu de la lutte et la matrice de son empêchement. C’est dans cette tension que se dessine alors les stratégies géographiques et les logiques d’une nouvelle médiance à déployer : opposer à la ville sécuritaire et marchande, qui distribue la légitimité des corps et canalise leurs mouvements, une géographie vivante, faite de présences éruptives, de frictions et de solidarités imprévues. Les ronds-points avaient interrompu les flux, les rues, en cet automne 2026, les ont redistribués. Il s’agit donc de faire dérailler la carte pour retrouver l’écoumène, de soustraire l’espace à son évidence marchande et administrative pour en rouvrir les possibles. Défaire les cadastres qui nous assignent, déplacer les frontières qui nous séparent et faire surgir, au cœur même des espaces ordonnés par la peur, la possibilité d’un monde commun. Mais tant que l’espace urbain sera géré et administré de façon policière et néo-coloniale, tant qu’il sera considéré comme une carte militaire et non comme un milieu de vie, un écoumène, le pouvoir devra faire face aux « débordements » comme il dit. Comme pour les rivières, à force de contenir les eaux, d’endiguer leurs méandres, d’assécher leurs zones humides et de contraindre leurs circulations, on finit par fabriquer les conditions de leurs crues. Les eaux retrouvent alors des chemins oubliés, bifurquent, se gonflent et se ramifient, et redessinent les contours du territoire.

Quelle nouvelle géographie du contrôle et de la lutte se dessine alors à nous aujourd’hui ? Quel écoumène pouvons-nous faire surgir dans ce nouveau cadastre de la répression ? Comment sortir des nasses, fixes et mobiles, qui ne cessent de canaliser les flux de nos corps et d’étouffer nos souffles ? Alors que le gouvernement poursuit l’étouffement du mouvement par une logique sécuritaire de plus en plus oppressive, allons-nous accepter de défiler en marge des centres urbains ? Allons-nous être capable de nous réapproprier cette topographie du contrôle ou la déjouer pour inventer des chôra où respirer ?

Ne plus tourner en rond, sortir de la nasse, et inventer une médiance insurgée … en poursuivant la perspective d’Augustin Berque, il ne s’agit donc pas seulement de reconquérir des espaces confisqués, mais de réinventer, par la lutte, les relations qui nous lient à nos milieux de vie. La médiance n’est pas juste une manière d’occuper l’espace : relation constitutive, à la fois matérielle et symbolique, par laquelle les êtres humains transforment leur milieu autant qu’ils sont façonnés par lui, elle nous appelle, par les soulèvements actuels, à réouvrir l’écoumène, à faire de la lutte non seulement une résistance aux topographies du pouvoir, mais une puissance de transformation de notre être-au-monde. Il nous faut réinventer les conditions de nos circulations, de nos présences, non pas chercher à maîtriser les flux, mais laisser advenir des confluences, multiplier les affluents, cultiver des bassins de solidarités et inventer d’autres cours possibles pour accueillir les débordements. Faire monde contre la carte à travers une géographie de l’insoumission.

Hortense Gauthier

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