DADA et le Bitcoin

Richard Prince reprend le geste de Marcel Duchamp, avec en guise d’urinoir une nouvelle cryptomonnaie.

paru dans lundimatin#127, le 23 décembre 2017

Alors que la neutralité du web 2.0 connaît ses derniers battements de cœur des artistes s’amusent sur le web 3.0 et tentent par la même occasion de mettre en question l’infrastructure technique et les mécanismes économiques derrière ce « nouveau » web.

C’est ce que nous indique ce discret post déposé hier sur Reddit :

L’artiste Richard Prince bien connu pour ses célèbres appropriations de photos Instagram aurait donc investi la technologie Blockchain pour y exposer sa dernière œuvre.

L’œuvre en question : une cypto-monnaie émise sur le marché à seulement une unité et intitulée : ReadyMadeToken. Ce qui, dans le monde « réel », reviendrait à exposer une pièce de 1 euros dans un musée pour ensuite l’investir du statut d’œuvre d’art.

L’exposition et la vente aux enchères de cette unique pièce monnaie est organisée par la mystérieuse « distributedgallery » dont le propos est le suivant :

« L’objectif de Richard Prince est ici d’expérimenter avec les technologies blockchain en modifiant le statut des crypto-monnaies : d’un médium d’échange à une œuvre d’art exclusive. Par ce geste, Richard Prince s’interroge sur ce qu’est l’argent, met en lumière les croyances sur lesquelles il s’appuie et ses liens avec le marché de l’art. » http://www.distributedgallery.com/#/

Il s’agirait donc pour Richard Prince de reprendre et d’étendre le geste de Marcel Duchamp quand celui-ci exposait en 1917 un urinoir au grand public.

Si cette œuvre d’art cryptographique ne peut-être décolérée de l’intérêt financier évident auquel elle est indexée – la vente aux enchères s’arrête quand le cap de 5000 ETH (un équivalent du bitcoin) est atteint soit à l’heure actuelle à peu près 3 millions d’euros – elle met aussi en question ce nouvel eldorado des traders qu’est l’univers cryptographique. En effet à l’heure où les médias ne cessent de nous baratiner avec le prix effarent du Bitcoin - occasionnant par la même toute une série de regrets chez ceux qui n’en n’auraient pas acheté il y a quelques années et se trouvent donc désormais dans l’incapacité financière d’acheter une Lamborghini – cette œuvre interroge notre rapport à la monnaie, que celle-ci soit fiduciaire ou cryptographique.

Ce qui s’annonce partout comme une « révolution » : la blockchain, le bitcoin, les dernières prouesses de la cryptographie, se retrouve ici parfaitement dénudé dans la forme d’une pièce de monnaie qui ne sert strictement à rien si ce n’est à être acheté.

En inoculant ainsi le geste Duchampien dans l’univers cryptographique Richard Prince ne fait finalement que rappeler le mouvement tautologique du capitalisme en répétant la formule primitive et structurante de la logique du capital exposée par Karl Marx en 1867 : A—M—A’ (argent—marchandise- plus d’argent) à savoir : transformation de l’argent en marchandise et retransformation de la marchandise en argent.

Par la même occasion Richard Prince nous rappelle que le geste de Duchamp s’ouvrait dès le départ à la possibilité de son « éternelle répétition ». En effet le Ready-Made n’était pas seulement l’occasion de bouleverser radicalement le monde l’art en conférant un caractère sacré à n’importe quelle marchandise par le simple doigté performatif de l’artiste. Il était et il est toujours le moyen de mettre en question notre entrelacement vivant avec la logique du capital.

Il semble donc qu’avec ce ReadyMadeToken Richard Prince soutient la thèse selon laquelle l’avant-garde n’est pas quelque chose qui apparaît un jour pour disparaître ensuite mais bien une posture qui se répète à travers différentes périodes historiques. Car répéter le « geste ready-made » revient reconduire l’attitude critique de Duchamp, si contradictoire soit-elle. Le choix de Richard Prince d’installer son œuvre sur la technologie blockchain est donc l’occasion pour lui de démontrer que cet univers cryptographique n’est pas immunisé du geste centenaire de Marcel Duchamp. Confirmant par la même sa puissance de traversée dans le cours de l’histoire et sa capacité à éclairer notre présent et ses possibilités technologiques, si géniales ou si absurdes soient-elles.

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