(à l’arrache)
Pardon d’enfoncer à nouveau les portes ouvertes mais il y en a encore qui se cognent aux encoignures.
On était au formidable festival de polar de Cognac, la journée insurrectionnelle du samedi 17 octobre. Dans la salle de la Salamandre, avec des amis et amies chers et chères, auteurs, autrices, réals, acteurs, actrices, lecteurs, lectrices, et surtout avec Dany et Bernard (l’un des derniers grands directeurs et organisateur de festival de polar qui défend les « petits » éditeurs, et surtout qui ne cesse de réaffirmer une ligne politique, celle qui fait la réputation de ce genre littéraire dit « engagé »), à parler livres, films et séries ou docs projetés dans la salle au-dessus, causer romans de barricades et d’insurrection, pendant que c’était dehors que ça se passait…
On a vu, revu, vérifié beaucoup de vidéos, parfois mal légendées, on a recoupé ce que racontaient les camarades, des scènes dont ils ont été témoins. La violence inouïe des flics (on connaissait) sur des gamins, des provocations multiples, des flics-casseurs, des flics-pilleurs, des tabassages en règle, des gazages à dose jamais vue avec nassage, sur des points de départ de manifs, donc des citoyens conduits à un état de colère et de révolte ultime, des manifestants venus de partout, lycéens (mineurs et majeurs), parents, étudiants, travailleurs, ouvriers, commerçants, minots des quartiers, black blocs… Même combat et mêmes slogans bien souvent, méthodes « divergentes » -aucune condamnation de ma part des uns ou des autres émeutiers /car tout cela ne serait pas arrivé si…
(Bon, on a recoupé autant que possible, mais de nombreuses infos restent effectivement, par ailleurs, invérifiables)
Alors qu’on se retrouve entre auteurs et autrices qui choisissent la fiction pour tenter, souvent, de définir ce que sont les contours du réel, de manière la plus réaliste possible, on se heurte, dans le réel, lors de nombreux échanges, à des gens qui ignorent et récusent la réalité… Je raconte que mes deux filles, dans deux manifs différentes, à Angoulême et à Marseille, ont été gazées et nassées d’emblée, à peine arrivées au point de rencontre, dans une ambiance pacifique, et l’on m’assure que non, que ce n’est pas arrivé, que ce sont les « casseurs » -comme si, à ce stade et dans ces lieux, le pillage et la casse sortaient par ailleurs miraculeusement du champ politique. Je discute avec un ancien flic qui écrit des romans, qui est persuadé que la police n’a jamais gazé d’entrée de jeu… Il n’a pas l’info, pourtant relayée partout, on a les témoignages en direct d’une femme qui était devant la mairie de Bordeaux avant d’arriver à Cognac, c’est sourcé, c’est vérifié et recoupé, mais non, « ça n’est pas arrivé près de chez vous ». On a le doc sur le maintien de l’ordre sur Arte, on a le copain qui connait bien le truc de l’intérieur et qui raconte comment les formations des CRS aujourd’hui incluent ce « savoir-faire », l’usage de la violence préventive et incitative, les techniques des « appariteurs », les flics-casseurs. Tout ça est sourcé, documenté, mais non. L’écrivain dit : « Non, je pense que c’est faux, ça n’arrive pas ». Ne vérifiant pas pour autant que c’est le factuel.
La question « d’où vient la violence ? » est constamment éludée ; il n’y a aucune lisibilité des événements.
Alors ils cherchent le « bon » mot, celui qui va bien ; nous on dit les émeutiers, pas les « casseurs » - résultat de la novlangue et de l’inculture, soit la triste conséquence de la fin de l’instruction pour tous et des politiques d’éducation populaire, qui touchent ceux qui n’ont pas appris, qui transfèrent alors leur frustration et haine poisseuse précisément sur les jeunes qui veulent, eux, apprendre (tout est cohérent, ici) ; l’Histoire de France, l’Histoire des luttes sociales et politiques sont devenues un héritage peu à peu « refusé ». (Trop de « dettes » dans l’héritage ? Tout ce que les acquis/conquis sociaux doivent aux luttes, aux combats de rue, à la casse, à une certaine forme de violence ?) Bref, des tas de gens ne croient pas le/au réel, ils pensent et estiment que le réel se trompe, ils verrouillent tout pour que le réel reste à l’extérieur, s’accrochent à un récit imaginaire que même les auteurs de fiction ne parviennent hélas plus à ébranler. Le comble. C’est comme le déni climatique ; une partie des gens a fait sécession, se sont eux-mêmes expatriés ou exfiltrés hors de leur propre espace de pensée. Tout ça est préalablement rendu possible par les médias/courroies de transmission du pouvoir (surtout la télé, on est d’accord), par l’ultra-efficacité de la superstructure, par la « sécession des élites » (qui n’habitent plus le réel), et par la malveillance des gens ordinaires, fabriquée par des décennies de politiques violentes et maltraitantes. C’est un peu un comble aussi d’observer la cessation d’activité du cerveau dans le monde du polar aujourd’hui… Comment autant d’esprits et de plumes contre-révolutionnaires et réactionnaires ont pu infiltrer cette littérature ? (« Si les lycéens se font gazer, c’est qu’ils l’ont bien cherché ! », ai-je entendu ce week-end dans la bouche d’un écrivain). Il y a 25 ans, ça se frittait plutôt entre stals et trotskards et totos et anars, la majorité (presque) défendait l’ami Battisti et le principe d’une littérature « d’intervention sociale », gauchiste, héritage des grands auteurs de romans noirs hard-boiled américains des années 1920-1940, Hammett ou Chandler, encartés ou proches du Parti Communiste américain à l’époque. Ça parait fou et scandaleux pour nombre d’écrivains de polar en 2026. Ils ne comprennent même pas.
Car les autres auteurs de polar visés par ces derniers écrivent sur la violence sociale, le plus souvent ils la connaissent de près (ils/elles), ainsi que la causalité de la chose qui se traduit par une autre forme de violence, ce que certains appellent « délinquance ». Des innocents ont été blessés dans leur chair. Les gens n’en peuvent plus. Les pratiques de l’émeute étaient prévisibles et méritent mieux que des spéculations morales et moralisatrices au rabais ou le déni. Pourquoi ne pas simplement accepter que cette réalité EST réelle et tangible et observable/vérifiable ?
D’une façon plus générale, elle n’est pas innocente, cette très artisanale « pensée » de déni (pardon : vive l’artisanat ! ), de la part de gens qui ne comprennent même plus ce qu’ils défendent.
En prétendant défendre les nouvelles technologies porteuses de progrès, ils forment un inquiétant maillage fait de pensées formatées, consensuelles et convergentes, bref des sortes d’IA humaines parfaitement complémentaires des IA dont ils pensent le plus grand bien « puisqu’on n’a jamais essayé » -rituel pervers et mécanique qui est une très bonne mesure de la baisse de l’intelligence collective (merci la jeunesse et les résistants divers, de nous prouver le contraire, par votre conscience aiguisée, votre courage et votre détermination, cette intelligence et humanité (!) collectives qui (re)voient le jour). Bref, en défendant ce technocapitalisme qui permet à des machines de créer des bulles spéculatives/financières, pour que le capital soit toujours mieux (et vite) rémunéré tandis que le travail ne le sera bientôt plus, ces gens réfléchissent en mode paléolithique -même si j’ai plutôt de la sympathie pour les chasseurs-cueilleurs d’il y a 40 000 ans, mais on ne va pas polémiquer sur l’invention de l’agriculture, quand on a tout fait vriller en inventant en même temps le gardien des stocks de grains, vrai premier banquier de l’histoire.
Bref, tous ces impensés, tous ces impenseurs, c’est fou. Renier et récuser le réel est fou. Avec quels alibis ? (Ce qui me rappelle by the way un canard polar sympa où on bossait jadis et qu’on regrette.) Animal on est mal, il fait un temps à sauter d’un parachute en avion. Amen.
Cédric Fabre
(Cédric Fabre est un journaliste et écrivain marseillais, auteur notamment de La commune des minots, Série Noire/Gallimard, 2000, et de L’invention du futur, IN8/Faction, 2026)





