Charlotte, Caroline du Nord : « Bienvenue à la fin du monde »

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paru dans lundimatin#75, le 6 octobre 2016

Le 20 septembre, à Charlotte, Keith Lamont Scott, un Noir de 43 ans, meurt sous les balles de la police, dans la plus pure tradition américaine. Ce n’est ni le premier ni le dernier. La réponse de la rue a été immédiate, ajoutant un nouvel épisode de violence et de colère à la séquence ouverte par les émeutes de Ferguson.
Des camarades américains nous ont fait parvenir un récit de première main des nuits du 21 et du 22 septembre.

Rien ne parvient à refermer la séquence de désaffection massive envers les institutions ouverte par la révolte de Ferguson. Le flot ininterrompu de critiques opposées au mouvement insurrectionnel, les pacificateurs des organisations de gauche, la Garde Nationale et les résurgences d’un fascisme populaire ont certes donné un rythme décousu à la rébellion, mais ont jusqu’à présent échoué à l’éteindre complètement. Aucun mensonge ne peut neutraliser les effets enivrants de la vérité.

Personne ne peut douter de l’absolue lucidité stratégique des insurgés du 20 septembre dernier, qui ont rompu avec les illusions malsaines auxquelles s’accrochent des millions de personnes, illusions qui les privent des moyens les plus basiques de résister aux exécutions racistes perpétrées par la police. Dans un développement créatif de la tactique devenue commune depuis deux ans de révolte, ils se sont précipités sur l’autoroute I-85, ont pillés les cargaisons des semi-remorques coincés dans le trafic avant de les brûler en plein milieu de la chaussée.

21 SEPTEMBREDEUXIÈME JOUR

Pendant la deuxième nuit de désordre, il a suffi d’une demi-heure pour révéler la polarisation éthique qui sous-tend, dans son entièreté, le mouvement Black Lives Matter. Ce qui est communément décrit comme un mouvement en comporte, en réalité, au moins deux. Et c’est encore une simplification. La structure capillaire du pouvoir a probablement produit 5, 10, 20 bases de transformation et de réagrégation affectives, tout cela derrière des slogans identiques. Dans tous les cas, il est clair qu’il existe des forces investies dans une politique de complaisance vis-à-vis de la police, qui se restructurent autour des questions des indictments (les inculpations des policiers, NdT), des diversity trainings (des stages de sensibilisation à la diversité, NdT), des caméras embarquées, des review boards, etc. Ces factions – dont les chapelles organisées du mouvement BLM, les groupes de gauche, les églises, les organisations étudiantes, et les « alliés blancs », incluent plus ou moins la base – forment de manière évidente les tendances révisionnistes d’une séquence historique ouverte par des prolétaires noirs insurgés, des anarchistes, des groupes communistes, des gangs et des éléments énervés de la classe travailleuse.

À seulement sept heures et demie du soir, la nuit du 21 septembre, 600 personnes ont marché sur une église dans le centre-ville de Charlotte. Alors que les prières commençaient, des jeunes masqués dans la foule les interrompaient, en criant « Fuck this Jesus shit ». Une démarcation claire était ainsi tracée entre les éléments qui voulaient que la nuit déborde et ceux qui voulaient la garder sous le seuil de la normalité. La majeure partie de la foule a chassé la police. Un petit groupe de policiers a cherché refuge à l’hôtel Omni, qui s’est fait attaquer. Justin Carr, un manifestant, a reçu une balle en pleine tête. Le sang ayant coulé sur le trottoir, la situation avait changé. Des centaines de personnes ont pillé le magasin des NC Hornets au coin de la rue.

Nous recevons alors le message selon lequel quelqu’un a été abattu à l’hôtel Omni. Nous nous garons, nous courons en direction de la manifestation. Alors que nous reprenons notre souffle, du gaz lacrymogène est déversé dans la foule. Des grenades assourdissantes nous explosent dans les pieds. À ma gauche et à ma droite, des gens masqués renvoient à coups de pied les cartouches de gaz. Je couvre mon visage d’un t-shirt. Des centaines de personnes s’écrient de joie et bondissent sur place. Quelques-unes toussent. Un jeune homme avec des tatouages sur le torse et sur les bras me regarde et me dit, derrière son masque, « On y est ! Bienvenue à la fin du monde ». En face de moi, un nuage de gaz géant voile à peine un mur de policiers en armure anti-émeute.

Une heure durant, la foule a contrôlé les rues autour de l’EpiCentre, utilisant des barricades policières et des containers pour bloquer la chaussée. Les émeutiers ont méthodiquement détruit les vitrines de l’Hotel Hyatt et d’autres boutiques, pendant que les barricades étaient laissées sans défenses. Des poubelles ont été enflammées et des voitures de polices défoncées à coup de marteau. Des éléments de la foule ont attaqué des voitures au hasard, pendant que d’autres fumaient de la weed en rappant le désormais célèbre « Fuck the Police » de Lil Boosie, l’hymne du mouvement.

Quand les lignes de la police anti-émeutes se sont finalement approchées de la foule, sous une pluie de pierres et quelques feux d’artifices, ils ont commencé à tirer davantage de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. La foule s’est alors divisée en au moins deux groupes qui ont continué à piller et à vandaliser tout ce qui pouvait l’être jusqu’au bout de la nuit.

IT’S GOING DOWN IN UPTOWN

L’exécution de Keith Scott a eu lieu dans une zone au nord de Charlotte, bien loin de l’agglomérat de tours financières et de sièges sociaux pour lesquels la ville est célèbre. Il est remarquable que l’émeute du mercredi ait pris place dans le cœur même de Charlotte et que les manifestations aient continués de s’y dérouler. Cela fait une différence notable avec les émeutes ayant récemment eu lieu à Milwaukee. Au bout de deux jours d’émeutes à Sherman Park (Milwaukee), presque tous les commerces de la zones avaient été brûlés, pillés ou vandalisés, avec comme seules cibles immédiates la police et les médias. Dans le centre de Charlotte, il y avait tout à détruire, même le Nascar Museum (l’équivalent d’un Musée de la Formule 1, NdT).

Bien sûr, le fait que les émeutes se déroulent dans un centre financier majeur impliquait aussi qu’elles rencontrent des limites différentes. La plupart des centres-villes ont été totalement rénovés pour répondre aux nouvelles exigences contre-insurrectionnelles qui suivirent la dernière grande vague de rébellion, dans les années 60. Tout ce qui peut être vissé au sol est vissé au sol, les caméras sont partout, et les êtres sont insensiblement guidés et répartis par des infrastructures « smart » entre divers commerces et hauts-lieux de shopping. Tout au long de la nuit, la rareté des projectiles a rendu difficile la défense contre les incursions de la police. En fait, sans quelques personnes dotées d’une certaine expérience tactique, il n’y aurait pas eu de projectiles du tout. Cela s’est révélé être une véritable pierre d’achoppement lorsque, à la fin de la nuit, une barricade laissée sans défense a permis à un nombre relativement restreint de policiers à bord d’une voiture de golf blindée (sic) de disperser un groupe bien plus conséquent de combattants, qui furent incapable de trouver quoi que ce soit pour les attaquer. Les voitures de golf ont donné un avantage matériel majeur à la police, qui pouvait s’en servir pour transporter les forces anti-émeutes très rapidement. Elles ont joué un rôle clé dans la dispersion d’une foule qui s’était tenue pendant des heures. Cela a donné à la police une mobilité qui n’est pas typique du maintien de l’ordre à l’américaine, mais est plutôt la norme en Grèce ou en Catalogne. De semblables développements doivent être contrés, à l’avenir. À cette fin, nous soumettons cette proposition : ces voitures de golf, comme toutes les autres, ont des pneus normaux qui peuvent être crevés et n’ont ni fenêtres ni portes, ce qui laisse leurs occupants vulnérables aux attaques. Elles sont dotées d’un canon sonore et embarquent jusqu’à 5 policiers complètement équipés

RAPIDEMENT, À PROPOS DES DYNAMIQUES INTERNES À LA FOULE

La nuit du 21 septembre la foule semblait être totalement unifiée par son objectif : occuper des espaces arrachés au contrôle de la police, et piller et détruire tout ce qu’ils contenaient. Le centre-ville de Charlotte n’étant rien de plus qu’une zone commerciale aménagée, il n’y avait vraiment rien à épargner. Il a suffi de quelques grenades assourdissantes pour renvoyer chez eux les pacificateurs. Les briseurs de vitrines pouvaient s’attendre à ce qu’on les encourage. Des centaines de personnes s’aidaient mutuellement à se masquer, à enflammer du mobilier urbain, à renvoyer les cartouches de gaz lacrymogène, à fabriquer des projectiles, à se protéger de la police. Cependant, les hostilités n’étaient pas seulement dirigées contre la police et la propriété, et s’attarder sur les dynamiques raciales dans et hors de la foule est de la première importance stratégique.

  • Les émeutiers blancs étaient plus ou moins acceptés par la foule majoritairement noire, comme cela s’était vu à Milwaukee. Comme l’a déclaré un participant influent, « Tout le monde est noir ce soir », après avoir vu des blancs participer à l’émeute.
  • Les motards blancs ont été soumis à une sorte de « shibboleth » : il leur était demandé de lever le poing et de déclarer « Black Lives Matter ». Ceux qui refusaient voyaient leur véhicule détruit et piétiné. C’est également arrivé, par moments, à des motards noirs également, ce qui suggère un courant antisocial dans la foule, mais la tendance générale était tout de même d’ordonner racialement la situation. Cela se produisait surtout lorsqu’il n’y avait rien à brûler, pas de policiers, pas de fenêtres à casser.
  • Par conséquent il semble que la question raciale était comme un vecteur pour déterminer l’éthique de la foule.

Alors que nous tenions l’intersection près de l’hôtel Hyatt depuis plus d’une heure, en le détruisant par le feu, deux jeunes masqués commencent à amener un gros bloc de béton au milieu de la foule afin de faire des projectiles pour résister à une charge imminente des forces de police. Une femme commence à crier, sans s’adresser à personne en particulier, que « ces blancs ne sont pas avec nous et doivent partir ». Elle marche vers eux et leur arrache le bloc de béton. Un groupe de gens remarque la scène et encourage les jeunes à reprendre le béton. Alors qu’elle continue de hurler qu’il faut le lâcher, un homme noir le ramasse et commence à le casser pour faire des projectiles. La police gaze tout le monde et reprend le contrôle de la zone.

LACESSITE DU PARTI

La police charge notre blocus sur l’autoroute en descendant la rampe d’accès. Tout le monde se précipite vers ce que nous pensions être une rue, mais est en réalité une station de tramway. Finalement nous trouvons assez de pierres et en lançons une douzaine depuis le pont sur la police en bas. Un des policiers doit être plutôt bon tireur, et quelques cartouches de gaz lacrymogène atterrissent sur le pont. Nous continuons à travers un hôtel, passons quelques escaliers avant de retrouver la rue. Les fenêtres tombent de tous les côtés. Un 7-11 (chaîne de supérettes, NdT) se fait piller. Des pierres sont lancées sur des policiers à vélo et fracassent les vitrines derrière eux. « Éclatez cette merde, éclatez cette merde », hurle quelqu’un de toutes ses forces quand nous apercevons une agence de Bank of America, bien éclairée. Le bloc entier est ravagé. La police semble de plus en plus déterminée à nous disperser, et nous sommes nous-mêmes un peu inquiets. Nous avons tenu l’espace efficacement pendant des heures mais notre capacité à le faire devient de plus en plus limitée.

Le 22 septembre, trois jours après l’exécution de Keith Scott, une autre manifestation était prévue dans le centre-ville de Charlotte. Les personnes arrêtées la veille étaient encore enfermées, sur demande de la Garde Nationale. Robert Pittenger, membre du Congrès, dit aux caméras que tous les manifestants détestent les blancs parce que « les blancs réussissent ». Les médias de droite fabriquent et exagèrent des « tensions raciales » qui étaient minimales, voire inexistantes. Des personnalités de gauches donnent le monopole de l’initiative à la police, en faisant naïvement et délibérément apparaitre les insurgés comme un simple mouvement de protestation honteusement victimisé par un ennemi excessivement militarisé.

Des centaines de personnes se sont rassemblées et ont réussi à bloquer brièvement l’autoroute I-277. La police a tiré du gaz et des balles en caoutchouc en direction de la foule. Des membres du clergé, des avocats, des gauchistes et d’autres ont eu recours à la force physique et à l’intimidation pour assurer la relative docilité de la foule, rejetant hors du cortège des gens masqués, ou qui lançaient des bouteilles, ou même qui insultaient simplement la police. Les contre-révolutionnaires, les réactionnaires, les pacificateurs et les réformistes espèrent déjouer l’insurrection et refermer son horizon révolutionnaire. Cela devrait être impossible.

Les pouvoirs et les rythmes expérimentaux qui sont en train de faire éclater l’Amérique, exposant ses incertitudes et ses transformations, doivent composer entre eux un plan de consistance. Il y aurait dû y avoir des espaces et des moments dédiés à la rencontre et à la discussion. Nous avons besoin d’églises, de parcs, de stations de radio, de maisons collectives, de centres, de petits commerces, de n’importe quel endroit qui peut abriter un évènement public cherchant à combattre l’idiotie des réformistes comme de la police. Peut être qu’un faux groupe organisé aurait pu faire des déclarations audacieuses à la presse, en appelant à des formes plus profondes de désordre. Peut être qu’un petit groupe de gens dévoués aurait pu étendre l’imagination des émeutiers par la perturbation bien sentie d’un média important – comme pendant l’insurrection de 2008 en Grèce – ou, par une manifestation éclair hautement destructrice, renégocié le rapport de force pour la semaine à venir. Est-il également impossible d’imaginer un collectif d’herboristes et d’acupuncteurs organisant une clinique temporaire, rendant disponible des traitements contre le gaz lacrymogène, le gaz au poivre, les balles en caoutchouc ? Quel complexe d’appartements récemment vidés de leurs occupants aurait pu être pris et transformé en laboratoire du potentiel révolutionnaire ? Ces talents, ces pouvoirs, ces capacités, ces outils ne se développent pas en une nuit.

Il est clair que quelque chose grandit, entre la résistance au projet de pipeline dans le Dakota, la grève nationale toujours en cours dans les prisons, et les mouvements d’insurrection contre les exécutions racistes de la police. Il y a eu une grande décharge d’énergie et de protestation depuis Ferguson, et surtout depuis le début de l’année. Nous devons continuer à élaborer et à intensifier le processus insurrectionnel, pour construire ce que nous pouvons, là où nous le pouvons, et pour détruire ce qui est à notre portée. Vivre et combattre ensemble. Les pouvoirs conquis dans la destruction des dispositifs doivent être rendus irréversibles, sinon de nouvelles formes de contrôle émergeront, qui seront moins attaquables, plus obscures, plus résilientes. Même le plus dévoué des manifestants ne peut se satisfaire uniquement d’émeutes.

La vérité est dans la révolte.

R.I.P.
_ Keith Lamont Scott

and
Justin Carr


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