Chants pour une maison « de la tête de cortège »

« D’un côté une logique machiavélique : taper, cibler, couper, nasser, interdire pour faire peur, mettre en prison, éclater, grenader, perquisitionner. De l’autre, une histoire kafkaïenne : un policier se défend contre un bâton mou : tentative d’homicide volontaire, interdictions administratives sans aucune logique, déclarations absurdes et gouvernement sénile. Difficile de savoir ce qui est de l’ordre du Prince ou de Kafka. »

paru dans lundimatin#62, le 28 mai 2016

I. La tête de cortège est ma maison.

L’actualité, une unité de désastres
Ce monde, un souvenir ruiné.
Le monde ou rien
« Rien » : ce qui attend ceux qui attendent.

Je ne suis Ni Violent, Ni non-violent.

Je ne suis ni fragile ni indestructible. La peur coexiste avec ma colère.

Je ne suis jamais moi-même et la Police est mon pire obstacle. Partout autour, il n’y a que des alliés ;

Je suis devant, avec tous mes frères et soeurs. Nous marchons, ingouvernables. Chacun.e dans une direction différente et pourtant commune.
La bienveillance et l’attention sont l’atmosphère, la charpente de ce territoire nomade.

Je suis dans la tête de cortège.

Pourtant, je rentre seul chez moi.
Pourtant, il me manque comme un goût, une couleur.

Mais j’ai bon espoir. L’espoir fait vivre. L’optimisme tue.
A cette machine nomade, si forte, si multiple et hétérogène, peut-être lui faut-il un espace plus figé ?
Un espace de rencontre, de liens. Pas un espace qui rêverait d’une centralité mais qui agirait par multiplicité. Une multiplicité peinant à se retrouver dans les gaz et les explosions.

Une maison plutôt qu’un quartier général,

Un Château plutôt qu’un fort.

J’ai bon espoir. Voilà vingt-trois manifestations que je suis dans la tête de cortège,
Voilà vingt-trois manifestations qu’elle ne faiblit jamais,
Jamais ne faillit.

Un espace qui produirait ce que chacun souhaite enfin : un changement d’échelle, un petit saut en avant qui vient s’ajouter aux centaines d’autres.
Je suis la tête de cortège et j’ai l’envie d’un toit, de toi et de nous.

II. Ma maison a des ennemis

« Et un dédain profond, un dédain écoeuré pour tous ces gens qui travaillent pour l’humanité, qui luttent pour la patrie et qui donnent leur vie pour que la civilisation continue… » F. Pessoa.

Contrairement aux allégations de certains, personne n’est là « pour en découdre avec la police ». Cette-dernière est comme un mur, et lorsqu’on s’en prend à un mur, personne n’a l’idée de dénoncer « des individus présents pour en découdre avec des murs ». Voilà toute la vérité.

Qu’un lycée ou une école vienne d’être occupé, la police s’érige entre l’évènement et son avènement, que l’on souhaite manifester notre colère du 49-3 devant les élus : la police s’érige en muraille, que l’on souhaite ne pas finir dans un panier à crabe en manifestation, encore une nasse et nappe de gaz.

À cela, on glose : mais un mur est mort, ne respire pas, ne pense pas, n’a pas de famille ou que sais-je d’autre.

Tentant de répondre à cette simple question : « pourquoi le monde, tel que nous le connaissons et présageons, n’est-il pas renversé par tous les moyens possibles ? » ; Günther Anders répond :

« Bref, l’homme en tant que tel n’existe plus, il n’y a plus que des êtres qui d’un côté agissent ou produisent, et de l’autre éprouvent des sentiments ; l’homme en tant que producteur et l’homme en tant qu’individu sensible, la réalité n’échoit qu’à ces fragments d’homme. Ce qui, il y a dix ans, nous avait remplis d’horreur-que le même homme puisse être à la fois employé dans un camp d’extermination et père de famille, que ces deux facettes d’une même personnalité n’aient pas été des obstacles l’une pour l’autre parce qu’elles s’ignoraient, cette horrible insignifiance de l’horreur n’est pas restée un cas exceptionnel. Comme […] êtres, nous sommes tous schizophrènes, au sens le plus vrai du mot. »

À cette terrible Banalité du mal qui répand le sens du devoir et de l’obéissance dans une situation où — ça crève les yeux — l’ordre est au service du pire à venir, ma maison retrouve ce lien perdu, ce lien entre la sensibilité d’un homme et d’une femme et ce qu’ils font, comment ils agissent dans le monde.

La police est à l’image de ce monde. Horrible insignifiance de l’horreur qui produit ce mur, cette disjonction permanente entre une affirmation politique et ce qu’elle implique d’existentiel, de matériel. A Nuit Debout elle dit : Changez le monde, discutez, mais surtout ne vous mettez pas à habiter la place, à prendre un peu sérieusement ce que vous dites. Aux manifestant de la Loi Travail elle dit : Manifestez, c’est l’état de droit, mais ne bloquez, n’entravez, n’attaquez surtout rien. De toute façon la loi est déjà passée. La Police produit ce mur qu’on chérit sous le nom « d’état de droit ».

Ma maison n’a rien de précieux si ce n’est de combattre la schizophrénie

III. Une maison pour Joseph K, un bourreau pour le Prince.

« Les rapports directs avec l’administration n’étaient pas trop difficiles, car malgré la qualité de son organisation, elle n’avait toujours que des choses lointaines et invisibles à défendre au noms de lointains et invisibles messieurs, tandis que K. luttait pour des intérêts vitaux et immédiats, il luttait pour lui-même ; et au moins dans les tout premiers temps, de sa propre initiative, car c’était lui l’attaquant ; et il n’était pas seul à lutter, il avait manifestement à ses côtés d’autres forces qu’il ne connaissait pas, mais auxquelles il pouvait croire, vu les mesures prises par les autorités. Cependant, en lui cédant d’emblée sur des broutilles - il ne s’était guère agi de plus, jusque-là, les autorités lui ôtaient la possibilité de petites victoires faciles et avec cette possibilité, la satisfaction et la légitime assurance qu’il en eût retiré en vue de plus grandes batailles. Au lieu de quoi, en laissant K. se promener à son gré dans les limites du village, elles le dorlotaient et l’affaiblissaient, elles éliminaient toute espèce de lutte, et en contrepartie elles le cantonnaient dans une vie sans caractère officiel, une vie totalement embrouillée, trouble et bizarre ». Kafka, Le Château.

“Gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser.” Machiavel, Le Prince.

Le cortège de tête craque, s’ébroue, joue, farandole,
Hurle, chante, stresse, jette, s’arrête, redémarre, cabriole.
On tente de le fissurer, ma maison se fait de plus en plus attaquée,
On souhaite sa fin, partout annoncée.

« Nous sommes dans un état de droit, c’est notre bien le plus précieux » déclare-t-on. Sinistre ironie d’un monde qui permet l’état d’urgence permanent et le 49-3, légalise l’impunité policière et charge « de tentative d’homicide volontaire » des personnes s’attaquant à une voiture.

Les chemins de l’administration : l’enfer.
Une vie embrouillée, trouble et bizarre. Déters.
D’un côté une logique machiavélique : taper, cibler, couper, nasser, interdire pour faire peur, mettre en prison, éclater, grenader, perquisitionner. De l’autre, une histoire kafkaïenne : un policier se défend contre un bâton mou : tentative d’homicide volontaire, interdictions administratives sans aucune logique, déclarations absurdes et gouvernement sénile. Difficile de savoir ce qui est de l’ordre du Prince ou de Kafka.

Ils tentent de séparer et de briser.

[« Je me briserai en petits morceaux jusqu’à ce que je sois un tout. »]


Mais nous sommes de la même maison, du même flot.
Nous restons un tout lorsqu’ils séparent et actons séparément comme un tout.

Un lieu pour en finir avec la logique du Prince, une maison pour Joseph K. Le Prince ne pourra jamais séparer ce qui se vit soudé, Joseph K gagnera enfin sa bataille contre lui-même et le monde qui l’a produit comme tel.

Le cortège de tête est ma maison et je sais qu’elle comporte beaucoup de pièces, chacune emplies de merveilles. Pourtant, le loup souffle sur le toit et tente d’effriter. Tous et toutes, du cortège de tête, avons tenus tête pendant de longues heures. De pluie, de grêle et de vents, nous sommes devenus éléments. Impossible de chasser le mauvais temps.

Une maison pour le cortège de tête, celle du Prince tombera.

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