Ceci n’est pas une pièce de théâtre

Un texte témoin et foutrac, mélange de radios, conversations et vécu de la manif du 8 décembre à Caen Mondeville.

paru dans lundimatin#169, le 14 décembre 2018

Par Monella Guenier

La veille de l’acte IV, je pense à notre imaginaire collectif.

Aux moyens déployés pour le délogement de rochers.

J’entends à la radio :

« Des infidélités du temps »« Des coups de cœur »

« De l’absentéisme vocal »« De l’actuel gouvernement »

« C’est consternant ! »« Allez un petit peu d’optimisme ! »

« Je me lance dans la permaculture »

Un homme âgé abrité sous son parapluie s’arrête devant la vitrine du bar tabac où je bois mon petit café. Il s’excuse de nous bloquer la vue sur la rue.

— Pardon, mais c’est indécent ! Parler aujourd’hui du trou de la sécu.

— oui

— N’oublions jamais de garder notre humour, il faut rire de tout ça.

Dans les coulisses, des psychologues sont mobilisés pour les chocs traumatiques.

Il y en a qui vident les magasins avant de les protéger avec des panneaux.

À la radio on parle de la diagonale du vide.

« Dune part non négligeable »

« Gagner 20 millions de Français »

« — Donc, cette fracture territoriale vous la ressentez ? »

« — Vous êtes gilet jaune vous même ? »

« — Vous comprenez Paul n’a pas eu le choix »

« — c’est un désir légitime l’accès à internet moins sportif »

« Les gilets jaunes le vivent mal »

— C’est pas ça qu’ils vivent mal !

— N’importe quoi ! De quoi ils parlent !

Il y a caricature du gilet jaune. Un portrait après blessure.

« Toutes les références sont toujours très parisiennes »

Le Français râleur.

Comme c’est mesquin…

L’onde de choc fait peur.

La bête en nous

Le dieu en nous

OH OUI, oui, oui, oui, oui…

« Collectif marre du gilet jaune »

La radio est éteinte.

Une soupe sur le feu quand même. On va voir des ami-e-s quand même. On pense à demain Acte IV quand même. On ira. Le chat lape son eau. Le vent tempétueux maltraite les objets. Les arbres presque nus se déhanchent. Le chat émet un miaulement plaintif. J’attends. Le vent s’immisce dans les recoins, fait sauter les bâches, je vole.

Et puis plus rien. Il est temps de fumer.

On m’a volé mes enfants ! La fracture est dans l’œil lucide.

Une véritable armée demain, un ciel rouge. Pour ceux qui sont irremplaçables.

« Bon match ! »

Jackpot.

Il y a des gens qui prennent l’avion qui vont ailleurs vivre autre chose.

On voulait être là, assister au déclin, être témoins de la folie, témoins du pire, non, non, on était loin de se tromper, c’était déjà tout vu.

Y a quand même la soupe sur le feu qui mérite un œil.

ACTE IV

Scène première

Caen, Mondeville, Samedi 8 décembre.

Avant d’arriver à la zone commerciale de Mondeville on utilise nos jambes, on marche quelques kilomètres. on prend des petits chemins, une longue procession se dirige quelque part. On a des gilets jaunes ou pas, des écharpes, des bonnets, des pancartes ou pas, des croissants ou pas. De l’eau ou pas. Sur la route dans une zone étrange et pavillonnaire deux enfants sont au balcon. L’un deux est trop petit et ce ne sont que ses cheveux qui dépassent, il se contente de glisser son regard au travers les fentes. L’autre enfant regarde avancer le défilé décousu vers son but, la petite fille élève un gilet jaune et le secoue en riant. La beauté et l’espoir dans ce sourire.

Nous marchons librement dans cette zone de non lieu où toutes les boutiques ont fermé rideaux.

Sur le périphérique, les gilets jaunes sont en nombre important. Sur le pont, dans la rue, dans les centres commerciaux environnant, sur le périph.

Ambiance tranquille dans les gaz de la circulation filtrée et bouchée. Une journée longue en perspective. On discute entre nous.

Au bout d’un certain temps les gens s’étonnent de la non intervention des forces de l’ordre.

— Il y a certainement eu des directives d’en haut, pour pas qu’il y ait de problèmes dans notre ville.

Une demi heure plus tard, un cortège s’approche. Des camions bleus. Des gendarmes armurés descendent et se positionnent. Sur le pont, la nationale est là en renfort.

UNE sommation, DEUX sommations, TROIS !

Tirs de lacrymogène.

Mouvements diffus des gilets jaunes.

— Il faut monter ! Sur le talus ! Comme dans les châteaux ! Il faut se mettre en hauteur !

On grimpe tant bien que mal. Certains restent en bas. les grenades sont lancées en direction des manifestants. Les projectiles atterrissent aussi sur le périph alors que des voitures y sont bloquées. Les automobilistes sont en deuxième ligne.

— Restez ! Revenez !

Il fait tout blanc. On ne voit plus. On ne respire plus.

Un cri. Un homme soutenu par un autre passe à quelques centimètres de moi, il hurle. La moitié de son visage est en sang. Il plonge son regard horrifié dans le mien.

L’homme a reçu un tir de flash ball en pleine face au niveau de l’œil. Tout de suite après des manifestants prennent peur et délogent des tiges de métal d’un grillage. Le blessé est pris en charge par des manifestant équipés d’une trousse de secours. Il est déplacé au fur et à mesure que les hommes de main avancent.

Tous égaux, dans le hammam de lacrymogènes.

Masques ou pas, lunettes ou pas, sérum physiologique ou pas, jambes ou pas. Enceinte ou pas. Enfants ou pas, jeunes ou pas.

Une petit boutade : - Vous nous faites pleurer encore ! Ça fait rire.

— Qui a besoin de sérum phy ? Interroge quelqu’un.

Nouveaux tirs. Grenades de des-encerclement, flash ball, lacrymogènes.

La foule recule, recule encore. On cherche les copains. De nouveaux blessés. Une jeune femme est tombée elle ne peut plus respirer. Un homme s’écroule près d’un panneau publicitaire. Flash ball dans la cuisse.

Dans le désert de Mondeville, sur son bitume, il n’y a rien pour se protéger des tirs. Certains délogent des panneaux de circulation pour boucliers, des poubelles sont traînées sur le front, une barricade ridicule s’organise, le feu prend. Des hommes se défendent avec ce qu’ils peuvent trouver. C’est une marée cette foule, malgré le danger et les gaz, les gens reviennent et font face. Si les forces de l’ordre ont gagné un pouce, on reprend la main.

Plus tard je parle à un des leur.

— Rejoignez nous ! Mais au regard du gars, je déchante vite.

— Faut du cran pour venir vous parler, vous ne trouvez pas ? Parce qu’on est pas habillés pareil. Vous tirez des flash ball, il y a des blessés, un homme avec le visage en lambeaux. Vous dormez bien la nuit ? Vous pouvez vous mettre en arrêt maladie, tout le monde fait ça quand on nous demande de faire l’impossible. Vous savez que l’on est là pour vous aussi. Pourquoi vous faites ça ?

— On est là pour maintenir l’ordre.

— Mais qu’est-ce que l’ordre ?

— Vous empêchez les gens de circuler. On vous a fait des sommations, vous n’avez pas écouté.

— Il y a des femmes enceintes et des personnes âgées vous tirez à tout va !

— Elles auraient du rester chez elles, elles savaient comment ça allait se passer.

— Vous réprimez en usant de violence.

— Il y a des casseurs.

— Des casseurs ? Je vois aucun saccage de boutique. Fermées oui. Les gens se protègent de vos tirs en arrachant les panneaux de signalisation. Vous attisez la colère.

Feux de poubelle.

Cailloux ? Déjà faut-il en trouver.

Je recule. Ça suffit.

J’entends un autre casqué dire que dans sa famille il y a de nombreux gilets jaunes et qu’il discute avec eux.

Certains de ceux qui sont ici sont des délocalisés, en les délocalisant, à ne pas les faire intervenir dans leur régions, ils auront moins peur de mutiler leur propre famille. Parce qu’on pense à eux tout de même. On pense à l’équilibre psy des « troupes ».

Tiens, ça serait drôle de faire un cordon de manifestant mutilé, en première ligne.

De la chair à canon. ON va faire des panneaux avec des photos trash. Ça pourrait être bien. De voir jusqu’où la surdité, jusqu’où toute cette folie est possible, jusqu’où ?

Vous êtes allés trop loin.

Mon visage brûle, mais ce n’est rien. On a pas mangé mais je n’ai pas faim. On a des kilomètres dans les pattes, des litres de lacrymo dans les poumons, on continue. Puis on s’en va.

On garde son humour. Les yeux ont vu. Le cœur a mesuré la gravité.

La radio est allumée à nouveau :

« Mini pelle pour nettoyer les dégâts » Il y a des gens payés au lance pierre pour nettoyer.

« Des gens à neutraliser »« Du jamais vu en mémoire de maire »

« Majoritairement des hommes »« Des profils plus marqués »

« Ultra droite »« Ultra gauche »

« Traitement rapide de tous ces dossiers »« Les gilets jaunes triompheront »

« Arrestations préventives »

« Treize heures de GAD alors qu’ils venaient pacifiquement »« En cellule dans des conditions déplorables »

« ADN, Empreintes »« Sérum phy et lunettes de protection »

« — C’est qu’on m’invite à ne pas revenir la semaine prochaine ! »

« Commerces touchés »

Bon c’est bon là ? Tu te poses ?

« Des réponses très concrètes, très directes »« Échauffourées »

« La tension que connaît le pays »« Maintient son rassemblement »

« Calmer les gilets jaunes belges »

« Les conditions de circulations : oui , les gilets jaunes sont toujours là ! »

« Accident »

Oui, je veux bien que t’aille voir si les pâtes sont cuites, merci.

« Point de bonus offensif »« Le bon goût de la liberté »

« Turbulent »« Encombré »

« Porteuse d’ondées »« Étonnement silencieux »

« Hué »« Sifflé »« Insulté »

« TWITTé »

En ligne du fin fond j’ai pris des distances. Je ne vais pas très bien.

« La méthode à trouver »« Feuille de route »

« Budget »« Contrôle citoyen abouti »

« Spectaculaire »« Les ferments »

« Un peuple très politique »« Sujet très complexe, spécialistes »

« Partenaires sociaux »« De bonne politique d’écoute »

Oh ouais t’as tout préparé merci !

« Un président qui ne sait pas »« Qu’il s’excuse »

« Il a pas compris je pense »« Une offre politique des gilets jaunes »

« N’ont pas réussi »« Élire des représentants »

« Les rails d’un intérêt global »« Pas d’étiquette »

« Braqué »« Remaniement »

« Femme seule avec des enfants »

« On sait tous où est l’argent »« Aller chercher la richesse où elle est » 

« On vient chacun notre tour »« Les chiffres sont faux, puisque l’on se relaye »

« Qu’ils arrêtent de mentir »« On nous embrouille »

« Sa personne est discréditée »« Pas à ce niveau de haine »

« Quel est le niveau de sympathisants »« 70% »

« Assez mécontent, très mécontent »« Pas sur des intentions de vote »

« Expérience de sondeur »« ça donne des idées »

« Accusé de sédition »« Appelés à venir manifester sans enfants »

« Interpellés »

— Les gens sont dans un confort de pensée, ils peuvent pas comprendre.

— C’est bizarre ce fossé.

« Pas d’offre politique en France »

- Ils vont pas penser qu’un mouvement comme ça peut générer autre chose.

« Qui est en ligne ? »

« Un peu radicaux »

— Ils pourraient saisir le truc plutôt que ce débat politique avec des enjeux de partis.

« Arbitrage »« Leur referendum qui serait respecté »

« Bouillonnement passionnant et intéressant »

Adolescents à genoux, mains sur la tête, insultés, humiliés.

— C’est bizarre d’entendre parler les gens si intelligemment quand la veille t’as vu un homme le visage en lambeau.

« C’est pas par hasard »« Faire parler la majorité silencieuse »

« Le mot de la fin »« 2000 points de bocage »

« Légitime d’y aller »« Minorité silencieuse »

« Il s’est passé quelque chose en France »

« On parle pas assez de la marche pour le climat »« pas démérité »

Promis

— Y a quand même un truc, ils vivent pas les choses, ils sont incapables de mesurer avec leurs tripes.

— C’est bien ce que tu dis.

« Le lambeau »« Bilan »

« Ministère de la santé »« Gardes à vues »

« Sans antécédents judiciaires »« Auteur principal de graffitis »

« Marche »

« Rappel à la loi pour détention de gilet jaune, de masque de chantier et d’une bombe de peinture dans la voiture »

Circonstance du drame

« Rafales »

— Combien de thunes ? Ils ont pas dit pour les thunes.

— Il y a des gens qui veulent la révolution et d’autres qui ne veulent pas, c’est simple.

— C’est le truc des médias, t’es chez toi il se passe rien, tu regardes la télé ou t’écoutes la radio, tu vois plein de choses, des gens qui se mobilisent, des images, tant que ce n’est pas réel, t’es incapable de mesurer la gravité du moment.

— C’est exactement ça, ils veulent nous faire croire que tout ça c’est du bidon, ils visent à discréditer le mouvement à travers la condamnation des violences, l’impossibilité d’avoir un porte parole, des revendications claires, l’impact économique. C’est hallucinant.

A partir du réel

Comment réparer les justes ?

« Pour combien d’euros êtes vous prêts à quitter les rond points ? »

Je pense à l’Amour.

C’est étrange, ça se durcit et au même moment il y a cette richesse du coeur qui émerge de toute part.

« La réponse du président n’est pas suffisante » « Partage des richesses »

« Mais vous êtes qui pour dire ça ? » Les gilets jaunes n’ont pas de porte parole.

« Regardez sur les réseaux sociaux les réactions ! »

— Nous on adore les repas partagés, les moments de convivialité.

Ce soir nous allons danser sans chemises sans pantalons !

Ce soir nous allons danser nus sous les bombes.

Un mois de collectif, de convivialité, ça change un être humain.

Les sources premières.

Un homme tremble après le discours du président.

Le vertige me prend.

Comment briser les gens ?

Ambigu.

Abattu.

Insomnies.

Monsieur le président, ceci n’est pas une pièce de théâtre.

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