Ici La Réunion !

Chronologie de l’irruption des gilets jaunes

paru dans lundimatin#168, le 7 décembre 2018

Mercredi 28 novembre, A. Girardin, ministre des outres-mers, annonçait un certain nombre de mesures afin de juguler le vent de révolte et de blocages qui souffle sur l’île de la Réunion depuis le 17. Parmi ces mesures, la revalorisation du minimu vieillesse, le remboursement à 100 % de l’ensemble des soins dentaires et ophtalmologiques ou encore la création de 1500 places de crèches supplémentaires et la distribution de petits déjeuners gratuits dans les écoles. Rien de tout cela n’était clairement revendiqué, tout a été « donné » pour tenter de calmer les esprits. Sauf que les réunionais ne sont pas dupes : dans un article intitulé « Elle est gentille, Annick… », le journal réunionais Letangue, dont nous avons publié deux articles la semaine dernière, se moque : « Elle est souriante, elle a même l’air sympa, la MOM Annick Girardin. Mais il n’y a aucune raison de croire qu’elle va servir à quelque chose. » Nous publions ici une chronologie des blocages et des émeutes qui se sont succédés, jours après jours et qui permet de comprendre plusieurs choses : d’abord, que la détermination n’est jamais vaine ; ensuite, que le dialogue avec les représentants politiques est toujours une mauvaise farce ; enfin, que les miettes ne suffiront pas.

Samedi 17 novembre :

Sur toute l’île, une trentaine de barrages sont établis sur les routes et lesronds-points. AuNord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, tout est rapidement bloqué sur cette île plus petite que la Corse. Les administrations, les flux de l’industrie sucrière, mais aussi les touristes venus consommer de l’exotisme dans les stations balnéaires.

La nuit tombée, des barrages et des barricades fleurissent dans les quartiers populaires. Au quartier du moufia, des jeunes pillent le supermarché score express, parmi eux« il y a même des jeunes filles »écrit la presse réunionnaise stupéfaite. Au quartierdu Chaudron, théâtre des émeutes de 1991 et 2012, les manifestants tentent de piller le score Vauban, mais ils sont repoussés par la police. Affrontements, voitures incendiés, le cortège nocturne reflue vers le quartier des Camélias. Au Camélias, les émeutiers s’attaquent à lastation-serviceTamoil. Ils ripostent aux attaques des gendarmes par des jets de galets et de coktails molotov. Par ailleurs, un radar automatique est incendié.

La presse locale prétend que des automobilistes ont été rackettés cettenuit-là. Ils cherchent à tout prix à opposer les actions de blocage diurne des gilets jaunes et les actions de pillages et d’affrontement nocturne de la jeunesse. Les jours qui suivent prouveront au contraire l’extrême imbrication de ces formes de résistances.

Dimanche 18 novembre :

Les barrages reprennent sur toute l’île dès le matin. Les blocages s’étendentaux supermarchés : le carrefour de St Suzanne, le burger king et le leader price de St André, le Lecrec de St leu sont contraints de fermer sousla pression des gilets jaunes, prolongeant les gestes de pillage de la veille.

A 9h15, un touriste imbécile manque de renverser un gilet jaune en forçant un barrage à la Saline-les-Bains. Des axes stratégiques qui n’étaient pas bloqués la veille, comme la route des tamarins, sont investis par les manifestants. Pendant ce temps en France, à Orly, un jeune réunionnais est tabassé par la police sur un barrage de gilets jaunes. Le dimanche soir, il reste encore quelques barrages filtrantsçàet là en différents points de l’île. Les gilets jaunes annoncent la reprise des blocages pour lundi, le préfet - un colon venu de Nouvelle-Calédonie – n’a que le mot répression à la bouche.

La nuit tombée, le face à face reprend dans les quartiers entre la jeunesse réunionnaise et la police française :

A Saint Paul, les gilets jaunes provoquent un gigantesque embouteillage. Quelques automobilistes affirment avoir vu des manifestants armés de machettes. A 22h, avec l’appui d’un hélicoptère, les gendarmes attaquent lesbarrages. Mais les bloqueurs parviennent à se réfugier dans les quartiers du Crève-Coeur et de la Grande Fontaine, qui constituent leur base arrière. Quatre gendarmes sont blessés.

A Saint Denis, quartier Vauban, les affrontements reprennent : galets contre lacrymogènes. Barricades enflammés aux Camélias, mais aussi à St Pierre dans le sud et à St Marie dans l’est. Auport, les émeutiers vandalisent et incendient des concessions automobiles (Caillé et Contrans) où des voitures de luxe de marque Audi sont mises à feu. L’incendie se répand… 70 voitures brûlent. La police a procédé cettenuit-làà 19 interpellations. Le préfet réclame des renforts venus de France.

Lundi 19 novembre :

Les blocages se durcissent, dès 7 heures du matin. Au nord, l’aéroport de Gillot, le blocage - filtrant jusqu’alors - est désormais total. La quatrevoiesest obstruée à l’aide d’un semi-remorque et d’un camion poubelle. A Saint Denis, un barrage est également érigé au Barachois.Des pneus enflammés barrent la route du côtéde l’avenue Leconte de Lisle, près de la cité Cowboy.

Au sud de l’île, les barrages sont installés : le secteur de la Croix à la Rivière Saint-Louis, au rond-point deManapany, au rond-point deLa Cafrine, mais aussi à la Plaine des Cafres, à côté de l’ancienne discothèque la« Soucoupe ». A l’ouest, la route des Tamarins, lerond-point de Savannah, le rond-point duPortail Saint-Leu, ainsi que les routes qui mènent à Sans Souci et au Jardin d’Eden à l’Hermitage, sont également bloquées. A 9h30, on dénombre 29 barrages sur les routes de l’île et 36 à 16h30.

Mais c’est surtout le blocage du Port-est qui va changer la donne. Le Port-est, c’est par là qu’arrive l’ensemble des containers qui inondent l’île de marchandises importées. Les docks sont à l’arrêt, coupant l’île de tout ce qui la relie à la dépendance capitaliste et coloniale.

Juste à côté du Port-est, le SRPP, unique dépôt de carburant de l’île, est bloqué par des gilets jaunes. C’est une infrastructure stratégique majeure qui alimente l’ensemble desstations-servicesde la Réunion. Pris de panique, une partie des automobilistes se ruent à la pompe amplifiant immédiatement l’effet du blocage. Le président du syndicat des gérants destations-serviceappelle ses collègues à fermer boutique. Le plan ORSEC carburant est activé. 14 stations sont réquisitionnées pour les besoins de la police. Les premiers vols à destination de la réunion sont annulés en raison du blocage de l’aéroport.

A St Denis, les gilets jaunes qui bloquent la route du littoral sont repoussés à coups de grenades lacrymogènes et offensives. Ils se dirigent alors vers lecentre-ville. Plusieurs petits incendies et bris de vitrine de commerce ponctuent leur marche jusqu’à la préfecture. Puis, ils foncent vers l’hôtel de Région,sautent les grilles et s’y introduisent en nombre. Ils fracturent la porte principale en découpant le cadenas à l’aide d’une meuleuse à batterie. Ils en seront violemment expulsés par les gendarmes mobiles.

A midi, à St Pierre, l’Intersport du boulevardBank est pillé en plein jour. A Saint Benoît, le supermarché score est pillé puis incendié. Au Tampon un manifestant est arrêté sur un blocage en possession d’une machette.

Les écoles et les centres de formation ferment, l’université également. Les bus sont à l’arrêt. La collecte des déchets est suspendue. Plusieurs mairies interdisent la vente d’alcool, notamment à St Pierre et à St Louis. Ils croient pouvoir ainsi juguler les débordements. La ministre de l’Outre-Mer, Annick Girardin, appelle au calme. Le président de Région Didier Robert, également. Des renforts de gendarmerie arrivent en catastrophe de Mayotte.

A la nuit tombée, l’agitation s’amplifie. Dans le quartier du bas de la rivière à St Denis, des voitures sont incendiées, les barricades enflammées se multiplient. UnesupéretteVival est pillée. Ailleurs dans la ville, une centaine de personnes parvient cette fois à s’introduire dans le Score Vauban. Lerideau est éventré, le supermarché est vidé. Au Chaudron, c’est le Quick qui fait l’objet d’un incendie et d’un pillage. Au quartier de la Providence, à St Denis, un groupe dévalise le simply market. Au Port, c’est le Mac-Do qui est vandalisé et incendié. A Saint Paul, les émeutiers s’attaquent au magasin SFR et repartent les bras chargés de téléphones portables. Plusieurs véhicules du concessionnaire Auto-plus sont incendiés. Au tampon, c’est une pizzeria qui a été incendié, les manifestants ont également tenté de s’introduire (sans succès !) dans le supermarché.

Pendant ce temps à Paris, la sénatrice de la Réunion Nassima Dindar organise avec d’autres élus de la Réunion une« soirée réunionnaise »au Sénat, à l’occasion du congrès des maires. Champagne, petits fours, lectures de poèmes de Leconte de l’Isle, on se gargarise de folklore créole pendant que l’île de la Réunion s’enflamme.

Mardi 20 novembre :

Les blocages sur les routes se poursuivent. On décompte désormais 38 barrages sur l’île. S’appuyant sur les pillages de la nuit, certains gilets jaunes font le tourdes commercepour lesinciter à fermer. Au Port, le SRPP est toujours bloqué, plus une goutte de carburant ne sort du dépôt. 200 gendarmes mobiles sont envoyés en renfort de métropole.

Le préfet de La Réunion Amaury de Saint-Quentin, accompagné de Denis Chausserie-Laprée, procureur général de la cour d’appel de Saint-Denis, annonce l’instauration d’un couvre-feu de 21h à 6h jusqu’au vendredi 24 novembre au matin dans les 13 communes les plus concernées par les émeutes. Ainsi, la circulation des personnes sera interdite la nuitdans les villes de Saint-Denis, Sainte-Marie, Saint-Paul, Le Port, La Possession, Saint-Leu, Saint-Louis, Saint-Pierre, Saint-Joseph, Sainte-Suzanne, Sainte-Anne et Saint-Benoît et Saint-André. Seules les forces de l’ordre, ainsi que les personnes pouvantjustifier d’une raison professionnelle, ou d’une urgence médicale ou familiale sont autorisés à circuler la nuit. L’aéroport de Rolland Garros annonce une fermeture totale à partir de 17h30.

A 16h30, des délégations de gilets jaunes venus des différents barrages de l’île, convergent vers la préfecture afin d’y être reçu. Dans une ambiance chaotique, un grand nombre deporte-parolesimprovisés égrainent les revendications : augmentation du pouvoir d’achat, suppression de l’octroi de mer (taxe de 30 % sur l’ensemble des produits importées, héritage colonial de la Compagnie des Indes), démission d’uncertainnombre d’élus, levée immédiate ducouvre-feu(sauf pour les mineurs). Le préfet refuse de les recevoir et leur envoie sa directrice de cabinet. L’entrevue ne dure que quinze minutes. Les gilets jaunes annoncent la reconduction des barrages pour le lendemain. Pendant ce temps à l’aéroport, les gendarmes attaquent et gazent le barrage pour rétablir la circulation.

Au Port, à 19h, dès la nuit tombée etavant l’entrée en vigueur ducouvre-feu, des manifestant pillent le supermarché jumbo score et incendient des barnums sous lesquels s’amassent les articles de jardin.Au Chaudron, les émeutiers pillent également un supermarché Score, avant d’être repoussés par la police. Lors d’une course poursuite en 4x4, le commandant du GIPN de la Réunion se fait exploser la main avec sa propre grenade offensive ! Les syndicats de policiers pleurnichent. Des renforts supplémentaires sont affrétés depuis Strasbourg. Au Tampon, des voitures brûlent sur lerond-pointdes Azalées. A St Gilles, de multiples feux de poubelles et des affrontements avec la police viennent ambiancer l’horrible station balnéaire.

Pendant ce temps, les gros agriculteurs de la FNSEA annoncent vouloir profiter ducouvre-feupour organiser des convois afin de poursuivre la saison sucrière…

Mercredi 21 novembre :

Dès le matin, les forces de l’ordre débarquent en force au Port pour débloquer le SRPP. Ils parviennent à repousser les manifestants età lever le blocage à grand renfort de grenades. Les premières peines de prison tombent. Malgré tout, il y a encore 35 barrages sur les routes de l’île, et le blocage du Port-est tient bon. Les agences pôle emploi ferment, tous les services départementaux sont suspendus.

Les supermarchés annoncent une réouverture provisoire pour la seule matinée de samedi. Les réunionnais s’y ruent pour constituer des stocks dans une indescriptible cohue, ce qui contribue à vider les rayons de leur contenu. Au même moment,des manifestants qui prennent au sérieux la question du pouvoir d’achat pillent la supérette S’center du Port en plein jour.

Devant la préfecture à St Denis, des gilets jaunes se rassemblent de nouveau dans l’espoir d’une rencontre avec le préfet. Celle-ci est de nouveau refusée. Les manifestants annoncent la reconduction des barrages pour le lendemain.

A St Pierre, un automobiliste tire au flash-ball sur les gilets jaunes présents sur le barrage. La soirée est marquée par des incendies au quartier Beauséjour à Sainte Marie et à la ZAC Foucherolles à St Denis. A St Louis, des manifestants se sont attaqués au poste de police municipale. Au port, c’est une nacelle de chantier qui part en fumée.

Jeudi 22 novembre :

Les barrages routiers de l’île sont reconduits. On en décompte au moins trente sur les routes principales, mais les barrages sur les routes secondaires ne sont pas recensés. A petite île, des petits paysans rejoignent le mouvement et bloquent unrond-pointavec leurs tracteurs.

La matinée est marquée par des nouvelles scènes de cohue et de panique dans les supermarchés, la peur de la pénurie s’est amplifiée. Au Port, par leur simple présence, les gilets jaunes font fermer le supermarché Leclerc. Au Tampon, les manifestants ont invités les petits paysans locaux à venir vendre leurs produits sur lerondpoint : l’opération est un succès !

Le préfet de la Réunion annonce que 130 interpellations ont eu lieu depuis le 17 novembre. Il dénonce les« graves problèmes d’approvisionnement »provoquéspar les blocages, et se déclare pour la première fois« ouvert au dialogue ». Il se ditprêtà rencontrer une délégation de gilets jaunes, après avoir reçu des élus locaux et des syndicats.

Onze personnes, arrêtées pendant les évènements des nuits précédentes comparaissent au tribunal, en pleine grève des avocats ! Les peines de prison pleuvent.

Emmanuel Macron déclare, à propos de la situation sur l’île  :’Nous avons mis les moyens et nous allons continuer à les mettre pour assurer l’ordre public. Leministre de l’Intérieur me rappelait qu’un escadron serval, plus deux escadrons de gendarmerie mobile, sont envoyés à La Réunion’.Puis il conclut par cette déclaration prémonitoire :’J’ai demandé au gouvernement d’être intraitable. Parce qu’on ne peut pas accepter les scènes qu’on a vues à La Réunion comme dans d’autres endroits’Il ignore alors que d’ici peu, c’est au cœur même du Paris touristique et bourgeois que de telles scènes d’incendies, de pillage et d’émeutes défrayeront bientôt la chronique.

En fin de journée, les gendarmes expulsent de nouveau le barrage qui bloque l’aéroport de Rolland Garros. Annick Girardin, Ministre de l’Outre-mer (pour ne pas dire ces colonies), annonce sa venue sur l’île. La nuit est plus calme, mais elle reste agitéedans les villes de St André, le Tampon, St Louis, et Bras-Panon où une supérette Vival est pillée, un magasin de motos est partiellement pillépuis incendié. A Saint Denis, on signale quelques feux de poubelles dans les quartiers de la Source et de Bellepierre.

Vendredi 23 novembre :

110 gendarmes mobiles supplémentaires arrivent de Maison Alfort. Les vols à destination ou au départ de la Réunion sont toujours perturbés. Les barrages routiers sont reconduits. On en dénombre 22 sur les routes principales. Le blocage de l’aéroport de Rolland Garros - expulsé la veille par les forces de l’ordre - est rétabli. Des gilets jaunes du Nord et de l’est l’île ont convergé vers ce barrage à l’occasion d’une grande manifestation sur la quatre voix. Un syndicat de transporteur routier annonce rejoindre le mouvement. Une page facebook « tiembo 974 » (« la réunion tient bon ») est créée pour faciliter les gestes d’entraide. Elle rassemble très vite 11 000 réunionnais. On y propose de mutualiser les trajets en voiture, de partager les gardes d’enfants, ou encore de faire les courses pour les « gramounes » (les« anciens »en créole).

Dans un communiqué envoyé à la presse, une coordination de gilets jaunes réunionnais communique cinq revendications :« l’alignement du prix des produits de consommation sur ceux de la Métropole ; la baisse de la pression fiscale sur les carburants, le gaz, l’eau, l’électricité, les impôts locaux ; l’augmentation du SMIC, des retraites et des aides sociales ; l’annulation des dettes socialespour les petites et moyennes entreprises ; la baisse des cotisations sociales pour favoriser la création d’emploi. Le collectif précise qu’il ne se reconnaît plus dans l’identité politique locale et nationale. »

Le préfet quant à lui, annonce le renouvellement ducouvre-feu, et déclare :{}’S’il n’y a pas un minimum de circulation, c’est toute la vie au quotidien qui s’en trouve affectée. La problématique n’est plus une problématique d’essence, c’est une problématique de réfrigérateur : j’ai le souci que toutes les familles puissent nourrir leurs proches et se rendre dans leur magasin et que ces magasins soient réapprovisionnés’.De leurcôté, de nombreuses mairies renouvellent les arrêtés d’interdiction de vente d’alcool.

A 18 heures, les gendarmes parviennent à expulser le barrage de Gillot. Par ailleurs, ils campent avec leur véhicule blindé devant le SRPP pour empêcher les gilets jaunes de tarir de nouveau l’approvisionnement en carburant.

Les gilets jaunes désirent qu’une délégation de 24 personnes(unepar commune de l’île) soit reçue par le préfet. Celui-ci refuse, seules deux personnes sont finalement reçues. Pas de négociations, elles se contentent de déposer une motion au préfet, puis annoncent la poursuite des barrages jusqu’à la visite de la ministre de l’Outre-mer. Les chauffeurs de taxis rejoignent en klaxonnant le rassemblement des gilets jaunes devant la préfecture.

Les réunionnais décident encore une fois de braver ostensiblement le couvre feu. A Saint Denis : ils jouent du maloya (musique traditionnelle héritée des esclaves) devant les portes de la préfecture. Au Port-est, c’est carrément une boite de nuit improvisée qui s’installe sur le barrage, avec sonos et boules à facettes !

Samedi 24 novembre :

Après le déblocage du SRPP par la gendarmerie,et une série de livraisons nocturnes, c’est la ruée sur lesstations-services. Les heures de queues s’accumulent et les cuves à peines remplies se vident à vitesse grand V. Toujours cette peur de la pénurie, qui a pour principal effet de précipiter la pénurietant redoutée.

Les barrages sont moins nombreux. 24 points de blocages sur les routes principales dont un barrage mené par les transporteurs sur la quatrevoiesde St Suzanne. Cependant, un grand nombre de gilets jaunes converge de toute l’île en deux endroits stratégiques : au Port-est, lieu crucial du blocage de l’économie ; et à la préfecture, où le préfet est finalement contraint de sortir pour s’adresser à la foule et de recevoir une délégation de manifestants. Celui-ci affirme que 39 gendarmes et policiers ont été blessés depuis le début des évènements.

Pendant ce temps au Port-est, c’est plus de 3 000 personnes qui tiennent le piquet ! Derrière les grilles, des grues endormies, des containers plein à rabord bloqués depuis des jours. Devant lesgrilles : marmites partagées, maloya, et dockers solidaires du mouvement. L’ancien député Thierry Robert, venu avec son gilet jaune pour récupérer le mouvement est chassé par les manifestants.

Les Gilets jaunes du Port partent en cortège dans le but dereprendre le contrôle du SRPP. Ils sont massivement gazés parles forcesde l’ordre, ce qui provoque de nouveau un affrontement. Celui-ci a une teneur particulière puisque pour la première fois, il a lieu en plein jour, au moment où la jeunesse réunionnaiserévoltée et les familles en lutte marchent ensemble. Des véhicules de police sont caillaissés. Des renforts viennent se positionner autour de la SRPP.

Une coordination de gilets jaunes appelle à reconduire les blocages. Au Port-est et à St Pierre, des boites de nuit improvisées viennent de nouveau ambiancer les barrages.

Dimanche 25 novembre :

Couvert de ridicule, le préfet annonce la levée ducouvre-feu. Pendant ce temps, une élue municipale du Port démissionne de ses fonctions et appelle tous les autres élus locaux à faire de même… hélas sans succès ! 12 barrages persistent sur les routes principales de l’île et aucune marchandise ne sort du Port-est. Les rayons des supermarchés se vident inexorablement.

On annonce la réouverture progressive des écoles et des universités, la reprise de la CAF, pôle emploi, la collecte des déchets. Il souffle en ce dimanche comme un air de retour à la normale. Mais pourtant, après une semaine de blocage, d’émeutes et de manifestations, une coordination de gilets jaunes annonce « Nous voulons prévenir la population. Les blocages vont continuer et nous allons vers un durcissement (…) ’Nous rappelons que le préfet ne sera jamais notre interlocuteur. Nous ne rencontrerons madame Annick Girardin qu’à une seule condition :la retransmission en direct des discussions.’ (…) « Le peuple de La Réunion prend en main son avenir, le moment est historique. »

Lundi 26 novembre :

La ministre de l’outre-mer demande au préfet de la Réunion une baisse immédiate du prix des carburants. Mais cette annonce ne produit pas l’effet escompté, 39 barrages sont dressés sur les routes principales de l’île. Plusieurs mairies prennent des arrêtés pour interdire la vente de pétards et de feux d’artifice. Au Port des manifestants exigent du gérantsupermarché Score qu’il offre de la nourriture gratuite aux gilets jaunes afin que ceux-ci l’autorisent à ouvrir ses portes.

A St Denis, les transporteurs routiers qui ont rejoint le mouvement installent un campement devant la préfecture et annoncent qu’ils vont y rester jusqu’à l’arrivée de la ministre. Le blocage de l’île est total. La nuit est calme.

Mardi 27 novembre :

24 barrages se dressent sur les routes principales de l’île.

Dans la commune de l’Entre-Deux,les gilets jaunes font fermer les commerces et la mairie. Idem dans la commune du Tampon, mais aussi à la station balnéaire de St Gilles. Ailleurs, les rayons de supermarchés sont presque vides, le blocage du port-est ayant rendu impossible leur approvisionnement. De plus, en période cyclonique comme actuellement, ceux-ci sont supposés constituer une réserve de 25 à 45 jours. Depuis plusieurs jours déjà, le vaste mouvement de blocage les acontraintsà puiser abondamment dans ces réserves.

Après une assemblée générale, la CGTR (CGT Réunion) des ports et docks déclare :’Si les forces de l’ordre interviennentpour déloger les gilets jaunes,nous n’accepteronspas ça en tant que Réunionnais. Et la situation sera bloquée. Parce que là où les gilets jaunes bloquent, nous ne travaillerons pas. Et les CRS n’ont pas vocation à travailler sur les bateaux’.

Les forces de l’ordre attaquent certains barrages, provoquant des affrontements. Le plus important a lieu à la Possession. Les gendarmes mobiles gazent sanssommation le barrage et l’arrosent de grenades offensives, ignorant délibérément la présence des familles. Dans leur maladresse, ils vont même jusqu’à gazer l’EPHAD qui borde la route. Cela provoque la colère de la jeunesse de la Possession qui réplique avec des jets de galets, de bouteilles et quelques feux d’artifices. Une barricade enflammée illumine le pontau-dessus de la quatre voies. Paniqués, certains automobilistes font demi-tour et reprennent la route du Littoral à contre-sens jusqu’à St Denis !

La veille de l’arrivée de la ministre de l’Outre-Mer est donc marquée par un regain de tensions nocturnes, provoqué par la préfecture.

Mercredi 28 novembre :

Jour de l’arrivée d’Annick Girardin, ministre de l’Outre-mer. On dénombre une trentaine de barrages sur les routes. Beaucoup de gilets jaunes sont concentrés au barrage de Gillot pour interpeller la ministre dès sa sortie de l’aéroport. Celle-ci se retrouve, à peine débarquée, face à une foule très dense. Elle se saisit d’un mégaphone et déclare :« ’Les solutions, je les trouverai avec vous, pendant les heures que je passerai à dialoguer, si vous me laissez passer ».Elle cherche à jouer sur la division artificielle entretenue par la presse et les responsables politiques : « Je fais bien la différence entre ceux qui sont là avec des revendications, et ceux qui viennent la nuit pour casser ».

C’est le début d’un tour de l’île agité pour la ministre, qui se pliera à l’exigence des gilets jaunes réunionnais d’une retransmission en direct des débats sur les radios et télévisions locales. A chaque fois l’enjeu est de savoir qui peut représenter les réunionnais qui tiennent les barrages. A Saint Denis, unporte-paroleauto-proclamé recevra à sa sortie de la préfecture une volée d’insultes et même une tomate lancée par une main anonyme.

La coordination de gilets jaunes la plus importante de l’île refuse de rencontrer la ministre de l’Outre-mer :« Nous refusons de rentrer dans un bureau et négocier au nom d’une population sans que celle-ci puisse y prendre pleinement part ».Évoquant le traitement policier du mouvement, ilsaffirment :« l’
État a clairement montré qu’il n’était pas dans une démarche de dialogue avec les Réunionnais »

Le soir venu, la ministre fait un ensemble d’annonces en grande pompe.Il s’agit de lâcher quelques mesures sociales pour obtenir la levée des barrages, le rétablissement de la circulation sur l’île et le retour à la normale économique. Vu l’ampleur de la crise, et compte tenu de la situation particulière de l’île, Annick Girardin annonce :

- que le minimum vieillesse et l’allocation adulte handicapé seront portées à 900 euros

- le remboursement à 100 % de l’ensemble des soins dentaires et ophtalmologique pour tous les réunionnais.

- la création de 1500 places de crèches supplémentaires et la distribution de petits déjeuners gratuits dans les écoles.

Mais ces quelques miettes ne semblent pas satisfaire le peuple réunionnais. Le soir même à St Pierre, des affrontements opposent la jeunesse et les forces de police.

Jeudi 29 novembre :

26 barrages sur les routes. La préfète se rend à lasous-préfecturede St Pierre pour recevoir une délégation de gilets jaunes. Mais ces derniers ne reconnaissent pas la légitimité de ceux qui sont reçus par la ministre. Des gilets jaunes forcent la grille de la sous-préfecture afin d’y faire pénétrer la foule et de régler ce problème de représentation.La ministre se retrouve assignée à comparaître devant la foule, en direct sur les médias locaux. C’est de justesse qu’elle parvient finalement à s’extirper de lasous-préfecturecernée par les manifestants.

A St Benoit, dans l’est de l’île, les gilets jaunes encerclent la sous-préfecture avant même l’arrivée de la ministre. Celle-ci arrive par hélicoptère pour esquiver les barrages. Lors d’une longue discussion où celle-ci est interpellée en créole, elle implore les gilets jaunes de lever les blocages. La Chambre de Commerce et d’industrie estime que la perte pour les entreprises depuis le début du mouvement s’élève entre 500 et 600 millions d’euros.

Acculés par la pression populaire, même les députés de la réunion refusent de rencontrer la ministre ! 6 députés sur 9 refuseront l’entrevue.

A St Benoît,un radar automatique est incendié.

Vendredi 30 novembre :

A 7h30, la ministre serend en catimini sur le barrage du Port-est. La discussion est sans issue, et elle repart en moins de vingtminutesexfiltrée sous les huées des gilets jaunes et sous la protection d’un imposant dispositif de sécurité.

A St Paul, les gilets jaunes sont encore massés autour de la préfecture. Cette fois, un dispositif policier les empêche de franchir les grilles. Comme l’a dit la ministre cejour-là :« tout le monde a envie de parler, ça devient injouable ».Elle appelle à lever les barrages. Assise sur une chaise en plastique dans unesous-préfecturecernée, contrainte d’écouter les discours des gilets jaunes, dont celui de cette jeune réunionnaise qui résonne dans la sono :

« Madame la Ministre, vous cherchez des solutions, mais depuis le début, depuis plus de 50 ans, les ‘‘gramounes’’ vous le diront, ils ont la solution. Vous nous avez ramené des solutions toutes faites de la métropole, comme si la Réunion, une île tropicale, ressemblait à un département métropolitain. Vous êtes venue sur le littoral, vous avez fait le tour de la Réunion, St Denis, St Pierre, vous êtes allé au Port. Mais avez-vous connu les Hauts de St Paul, avez-vous connu les Hauts de St Jospeh ? Vous avez vu le Littoral, le coté touristique, le marché forain, la mer, la zone balnéaire. (...) Tous les partis politiques de droite, de gauche, du centre, nous ont promis la modernité. Et la modernité c’est planter du jumbo, du Leclerc à tous les coins derue. Il n’y a pas de modernité pour nous. On ne consomme pas voiture, on ne consomme pas Leclerc, on ne consomme pas Jumbo. C’est ça que la France a fait, calquer le fonctionnement métropolitain à la Réunion. Ce qu’il nous faut, c’est permettre aux gens depouvoir cultiver la terre, d’avoir un lopin de terre. Les habitants des hauts, maintenant, ils survivent en ce moment, plus et mieux que nous. Ils ont des légumes, des œufs, des poules, des terres. C’est les gens du littoral qui sont déconnectés de la terre et dépendants des supermarchés. Aujourd’hui, ce sont les hauts qui nous nourrissent. »

A 18h45, on recense 17 barrages sur les routes principales de l’île. La ministre est sur le départ, son dernier discours est pour ce soir. Elle n’a rien à annoncerde plus que les miettes du premier jour de visite. Elle contraint les présidents du Conseil départemental et de la Région à s’exprimer avant elle. Didier Robert, président de la région et cible privilégiée des manifestants, annonce la création d’un machin-truc consultatif composé de réunionnais tirés au sort et susceptible d’enclencher des referendums d’initiatives populaires.

La ministre s’envole vers Paris, en promettant une visio-conférence retransmise en direct avec la coordination des gilets jaunes de la Réunion.

Samedi 1er décembre :

Les blocages sont moins nombreux. Une dizaine de barrages seulement aujourd’hui. La fatigue se fait sentir après des semaines de mouvement. La tension monte avec les automobilistes. Pourtant, les vols à destinationet au départ de la Réunion sont toujours fortement perturbés. Le Port-est reste entièrement bloqué. La nuit sur la ligne d’horizon de la mer, on peut voir les lumières des super- tankers alignés avec leurs containers dans l’attente d’un déblocage de la situation. Les rayons des supermarchés sont plus vides que jamais. Les queues devant lesstations-servicesrestent interminables. Certains commencent à craindre une pénurie de gaz. L’économie resteparalyséeet de plus en plus de personnes sont au chômage technique ou partiel.

Le président de région, Didier Robert, annonce l’alignement des prix à la Réunion sur ceux de la France métropolitaine. Comment ? En assurant la prise en charge du transport des marchandises vers l’île par la région, l’État et l’Europe ! Il propose également un referendum populaire sur l’octroi de mer. Les élus locaux et nationaux mettent le paquet pour stopper le mouvement. Mais à Savannah, un groupe de gilets jaunes bloque le centre commercial Jumbo score.

Dans le centre de St Denis, rue Maréchal Leclerc, des policiers sont en faction. Ils craignent qu’une manifestation ait lieu. Il n’en sera rien.Peut-êtreque la manifestation parisienne de ce samedi, inspirera les gilets jaunes de la Réunion. En tout cas, il semble y avoir un flottement au sein de la coordination des gilets jaunes. Celle-ci après avoir nommé uneporte-parole, finit par la limoger presque immédiatement après via un communiqué collectif.

Dimanche 2 décembre :

Une vidéo-conférence retransmise dans les médias locaux, est l’occasion pour la coordination des gilets jaunes d’interpeller de nouveau la ministre de l’outre-mer. Elle est retransmise sur écran géant devant la préfecture. 200 personnes sont présentes. A l’issue de l’échange, les gilets jaunes se disent insatisfaits des annonces faites par la ministre de l’outre-mer et le président de région. Ils appellent à changer de stratégie : suspendreprovisoirement les barrages routiers tout en maintenant le blocage du Port-est, organiser des blocages plus ciblés pourbloquer l’économie en se concentrant sur les grands groupes commerciaux et les grandes surfaces. Le but affiché : faire baisser la tension avec la population locale tout en poursuivant le mouvement et en maintenant la pression. Les gilets jaunes réunionnais appellent également à mettre la pression sur les élus, les institutions, les centres d’impôts. De nombreux appels circulent sur internet. Le plus important appelle à converger de nouveau vers l’hôtel de région ce lundi, pour exiger la démission immédiate de Didier Robert. Par ailleurs une coordination des gilets jaunes du Sud appelle à profiter d’un répit de quelques jours pour faire des réserves de nourriture avant de dresser de nouveaux barrages routiers sur l’ensemble de l’île...

Depuis le début, le surgissement des gilets jaunes est absolument imprévisible et débordant. A l’île de la Réunion, la situation reste totalement ouverte. La paralysie totale de l’économie a acculé les décideurs à lâcher des choses absolument inédites sur les prix et le pouvoir d’achat des retraités pauvres à la réunion. Ces annonces, si elles ne viennent pas à bout du mouvement, peuvent au contraire donner à beaucoup le goût et l’envie d’aller plus loin…

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