Cauchemars et facéties - une semaine parisienne

« Il y avait quand même quelques commentaires de paresseux ’’c’est une manif de la première guerre mondiale ou quoi ?! Ils connaissent pas les transports !’’ »

paru dans lundimatin#54, le 30 mars 2016

Nous avons reçu un long récit - anonyme - de plusieurs événements ayant marqué la dernière semaine de mobilisation contre la loi travail, à Paris. C’est un genre de vidéo youtube littéraire - un long témoignage, un seul point de vue, déroulé en temps réel. Nous le publions tel quel, en espérant qu’il apportera un commentaire éclairant aux nombreuses images des manifestations qui ont déjà circulé, et que nous plaçons au fil du récit.

Lundi 21 mars

Lundi à Tolbiac se tenait une AG « interluttes ». Il y avait environ 400 personnes présentes, une grosse AG donc. Au début de l’AG un lycéen prit la parole pour exprimer son souhait de séparer les casseurs des autres lycéens dans les futures manifestations. Un autre lycéen lui répondit immédiatement, en disant qu’il y avait plusieurs manières de lutter, que personne ne l’empêchait de le faire « pacifiquement », qu’il devrait donc aussi laisser tranquille ceux qui luttent autrement mais que surtout nous devrions surtout parler de ce que nous avons à faire ensemble. Cette intervention permit d’éviter un long débat stérile, tout le monde se tut alors quant à ce sujet.

Une fois ce genre de détails réglés, les propositions commencèrent à fuser. L’objet de l’AG était surtout de parler de la manifestation du jeudi après-midi (le 24). En premier lieu les lycéens en profitèrent pour inviter tout le monde à venir à « leur » manif le jeudi matin à 11h à Nation.

On se mit rapidement d’accord sur la pertinence pour les jeunes, étudiants et lycéens de prendre la tête de la manifestation l’après-midi. La parole circulait de manière assez fluide, on sentait une réelle envie de se constituer en force dans ce mouvement, de trouver des idées pouvant déplacer le cours normal des choses. Il y avait l’envie de sortir en cortège la nuit, beaucoup parlaient de la nécessité d’une occupation. Un autre, ambitieux, proposa d’occuper Solférino. Un ancien travailleur en hôtellerie nous parla de tous les palaces qui se trouvent dans les environs du parcours de la manifestation à venir. Il dit que c’était là que la bourgeoisie internationale se retrouvait et qu’on devrait aller les emmerder là-bas. Toutes ces idées étaient reçues par des acclamations. On savait bien qu’il serait dur d’occuper Solférino ou un palace mais pourquoi nous serions nous privés d’exprimer au moins notre souhait d’y parvenir si jamais des circonstances inhabituelles le permettaient ?

Il y eut aussi une superbe intervention d’un ado qui semblait avoir quatorze ans ce qui ne l’empêchait pas de s’exprimer clairement devant 400personnes, je dirais même plus de réveiller 400 personnes. Il souligna l’importance de la jeunesse dans ce genre de situation. « Nous jeunes sommes peut-être précaire, mais pas encore empêtrés dans le monde du travail avec un crédit à payer, c’est pour cela que c’est à nous de donner de la force au mouvement... » D’autres interventions diverses et variées suivirent comme celle de celui qui était vraiment remonté contre les ballons et les sonos des syndicats « qui nous empêchent de nous exprimer librement dans la rue ». Lui voulait clairement trouver une carabine à plomb pour les ballons et un pistolet à eau pour les sonos.

La grosse surprise de cette AG fut l’envie de matérialiser ces propositions immédiatement. Lorsque la palabre commença à endormir l’audience, un visionnaire prit la parole : « Nous avons évoqué notre envie de défiler la nuit, partons tout de suite, nous sommes nombreux et motivés et c’est la nuit, allons-y ! ». Applaudissements. Tout le monde se lève met sa veste et sort : WAouuu.

Bon en fait pas exactement tout le monde, cinq minutes plus tard c’est deux cent personnes qui quittent Tolbiac et partent en manif sauvage. Encore cinq minutes et la majorité du cortège se masque. Évidement personne ne savait où se trouvait la permanence du PS la plus proche, thank god for google. Le cortège avançait vite ; quelque chants furent scandés, la majeure partie exprimaient une certaine animosité vis-à-vis des forces de l’ordre. Ces dernières ne se montrant pas, au bout de deux trois rues nous prîmes confiance dans notre entreprise.

Déjà les plus prudents réorganisaient la rue, poubelles et barrières semblaient avoir beaucoup plus de sens à se trouver au milieu de la route que sur les trottoirs - permettant de garder une certaine distance entre le cortège et d’éventuels flics. L’absence de planification veut aussi dire, qu’arrivés au PS nous n’avions pas le matériel permettant d’offrir à ce bâtiment le ravalement de façade mérité. Toujours est-il qu’une barre de ferraille trainait là, le rideau de fer fut ouvert (juste pour montrer qu’on aurait pu rentrer), puis les carreaux éclatés et un tag « fin du PS, naissance de notre force » ; tout cela suffit à exprimer le sentiment de la foule quant au parti au pouvoir.

Quelques minutes plus tard le cortège reprit son rythme soutenu, et de plus en plus s’appropria la rue. Quand on s’installe on fait un peu de ménage. Le cortège entreprit de signaler les choses semblant particulièrement vide de sens. L’on marqua à l’aide de tout ce qui trainait là (principalement des caillasses) les banques, agence de voyages et boutique Yves Rocher. Non vraiment on sentait une libération dans les gestes de certains. Nous gagnâmes alors la place d’Italie. En arrivant, aux abords des terrasses de café certains chantèrent « ne nous regardez pas, rejoignez-nous », effet comique garanti. Les clients de la terrasse voyaient une hordes de barbares fanfaronnant, de surcroit masqués comme des terroristes, qui les invitaient à les rejoindre. Inutile d’essayer de décrire leurs expressions faciales. Plus loin sur la place nous aperçûmes le commissariat du 13e qui de loin ressemblait à une fourmilière - ils se réveillaient.

Les badauds comprirent que le cortège n’aimait pas les contrôleurs de la RATP, deux de leurs véhicules garés là furent le réceptacle de l’énervement généré probablement par de nombreuses amendes. Sans avoir particulièrement de plan nous prîmes l’avenue des Gobelins tout en continuant notre travail de destruction de choses insensées. Au bas de l’avenue aussi naturellement que nous étions partis nous nous dispersâmes. Plus tard j’entendis parler d’une vague charge de CRS n’aboutissant à rien, il n’y eut aucune interpellations. Quelle surprise nous étions nous offerts, quel bonheur d’exprimer immédiatement avec tant de cohérence la position d’une part de la jeunesse !

Jeudi 22 mars, matin

Les lycéens avaient accepté de partir de place d’Italie, Nation étant trop loin de Montparnasse [le point de départ de la manifestation syndicale]. Ce point de départ rompait avec les habitudes des lycéens, c’est peut-être cela qui diminua l’affluence. L’ambiance était tendue. Beaucoup de flics en tout genre.

Finalement le cortège se forma et d’entrée de jeu beaucoup se masquèrent. Malgré une certaine tension, le cortège était dense et confiant, appuyé par trois banderoles à sa tête. Une certaine habitude de la manif à force de répétitions... Les lycéens étaient attentifs aux mouvements du cortège et des forces de l’ordre. Les boulevards étant tellement larges, il était impossible d’empêcher la présence de gardes mobiles sur les cotés du cortège. Les flics et les manifestants se scrutaient. Il était clair que ça allait mal se passer. Au premier croisement, les hostilités étaient lancées, quelques cailloux, une tentative de s’engouffrer boulevard Arago avant d’être repoussés boulevard Port-Royal. À ce moment on aurait pu s’attendre à une séparation dans le cortège ; rien n’en fut. Boulevard Port-Royal la manif ne toléra plus la présence des CRS sur le coté et une vingtaine d’entre eux furent attaqué, avec nombre de projectiles. Un tir de flashball dans une banderole. Comme leurs collègues étaient en train de prendre une douche de cailloux, dos au mur, les autres flics chargèrent depuis l’avant du cortège. Les banderoles reculèrent le plus calmement possible (c’est-à-dire pas du tout calmement). Plus ou moins au même moment, quelques agents de la bac pénétrèrent le cortège pour tenter d’interpeller quelqu’un : échec total. Les pancartes se transformèrent en de solides gourdins qui vinrent s’écraser sur la tête des assaillant dont certains durent être sauvés par des gardes mobiles.

Après cela le cortège reprit sa lente route (non sans quelque heurts supplémentaires) direction Montparnasse et le reste de la manifestation, étudiants et syndicats. En approchant de Montparnasse nous nous rendîmes compte que les syndicats avaient ramené ballons et sonos mais pas grand monde pour aller avec.

Jeudi 22 mars, midi

Comme convenu les jeunes prirent la tête du cortège mais les étudiants peu réactifs ne suivirent pas et nous nous trouvâmes en nombre insuffisant à l’avant. Evidemment, une embrouille éclata entre le service d’ordre de la CGT et les jeunes, quelques coups partirent et la BAC en profita pour pénétrer le cortège. Le SO poussa dans leurs bras les manifestants, la BAC prit aussi quelques coups mais parvint tout de même à faire des interpellations. S’en suivirent des chants du type « SO collabo ».

Finalement le cortège se mit en route et effectua, dans l’ennui, son minuscule trajet vers l’arrière des Invalides. Le camion à saucisses était déjà en place à l’arrivée et tous crurent à une morne fin de journée.

Jeudi 22 mars, après-midi

Les smartphones commençaient à relayer la vidéo lamentable que vous avez maintenant tous vu, le fameux uppercut de CRS sur ado de 15 ans. Nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour parler de ça, car fort heureusement les étudiants de P7 sauvèrent la journée en se mettant à défiler autour de la place en chantant. Beaucoup de jeunes et tous ceux qui ne voulaient pas accepter cette fin minable eurent tôt fait de les rejoindre. Nous fîmes deux tours de place avant de nous engouffrer dans la seule avenue qui n’était pas bloquée : celle d’où l’on venait. Une fois le dispositif policier dépassé, nous tournâmes à droite en le contournant avec une facilité déconcertante. Rapidement nous nous rendîmes compte que nous n’étions pas bloqués, bien au contraire, une certaine folie traversa le cortège qui se mit à scander « tous à l’assemblée ». Réussir à partir en manif sauvage dans ces zones hostile était chose inespérée. Les ambitions du cortège étaient nobles mais personne ne connaissait bien le quartier, chaque décision de bifurquer était donc prise au hasard ou presque ; on parle ici d’itinéraire instinctif. L’instinct est souvent insuffisant au bon déroulé d’une entreprise, nous avons raté la petite rue qui allait droit à l’Assemblée (lointaine), notre objectif premier. L’on notera que quelques-uns avaient prévu un plan dans le cas ou nous aurions réussi à rentrer dans l’Assemblée Nationale. Sachant que nous ne pourrions rester plus de cinq minutes, le plan était d’inciter tout le monde à prendre au plus vite la place de parlementaires pour prendre une décision, probablement la dissolution de la République ou l’annulation de la France.

L’on passa à coté du ministère des affaires sociales, quelques bouteilles lui furent balancées simplement pour signifier que nous nous étions rendu compte que c’était un ministère. À l’arrière, les CRS avaient formé une longue ligne qui suivait le cortège, appuyés par une belle brochette de baqueux. La pression qu’ils exerçaient sur le cortège augmentait mais ils étaient tout de même tenus à distance par divers projectile à efficacité variable.

Finalement nous nous sommes engagés dans une rue étroite qui débouchait sur le Champ de Mars. Au fond de la rue se dessinait la tour Eiffel. Certains ne se rendant pas bien compte de la situation ont bien cru qu’ils allaient la faire tomber. Imaginez l’euphorie des sauvages s’apprêtant à prendre d’assaut ce symbole du progrès et du triomphe de la civilisation ! Évidement l’illusion ne dura pas. Arrivés sur le Champs de Mars nous nous rendîmes à l’évidence que la taille de cette plaine ne nous laissait d’autre choix que la dispersion. C’est donc devant le regard ébahi des touristes que les sauvages se dispersèrent, poursuivis pour bon nombre d’entre eux par la BAC et les CRS jusque dans le quartier voisin. Il y eut deux interpellations.

Vendredi 23 mars

A la suite de la scandaleuse vidéo, où un flic se permet d’envoyer une droite à un gamin de quinze ans déjà sonné, un rassemblement fut appelé devant le lycée Bergson à 10H00 le lundi. Il y avait déjà plusieurs centaines de lycéens, et le rassemblement grossissait quand des cortèges d’autres lycées arrivaient, acclamés par la foule. Deux trois lycéens prirent un mégaphone et montèrent sur un muret. Ils invitèrent tout le monde à être pacifique et parlèrent d’un gymnase dans lequel on allait pouvoir discuter. Mais la spontanéité de la foule l’emporta sur le discours. Un type alluma une grosse enceinte, des dizaines de personnes entamèrent quelques « pas de danse », d’autres craquèrent une paire de fumigènes et un cortège effervescent se mit en route. Dans ce cortège il n’y avait que des lycéens mis à part trois ou quatre parents d’élèves, et quelques personnes soutenant ce mouvement de réponse à une dégueulasse patate de flic.

Au pas de course la foule s’élança vers le commissariat du 10e. Certains distribuèrent quelques oeufs en souvenir de ce qui avait valu au gamin de se faire mettre à terre : jet d’oeufs. Le cortège ne cassait rien ; l’objectif était clair : le commissariat. Une fois sur place, aucun discours ne fut prononcé, ce qui n’empêcha pas le sentiment général de s’exprimer. Le commissariat essuya un déluge de projectiles divers et variés. Il n’y avait rien d’autre à faire pour les flics alors prisonniers de leur demeure que de filmer les manifestants dans l’espoir mesquin de les serrer plus tard.

Sans que grand monde sache pourquoi, nous reprîmes la direction du lycée Bergson. N’importe qui pouvait lancer un chant, dans l’espoir d’être repris ; « tous les flics sont des bâtards » « police, police, on t’encule », etc. L’ambiance était joyeuse et détendue simplement parce que ce que nous faisions était juste dans une conception universelle de la notion de justice.

On pouvait avoir l’impression que c’était une habitude tellement le mouvement de foule coulait dans Paris. Il y avait quand même quelques commentaires de paresseux « c’est une manif de la première guerre mondiale ou quoi ?! Ils connaissent pas les transports ! » Tout était simple : ils ont explosé un jeune, on explose un commissariat. En fait un commissariat ce n’est pas suffisant, c’est pour cela qu’arrivés à Bergson, une personne cria « tous à la mairie » devant laquelle nous nous retrouvâmes quelques minutes plus tard. Les camions de CRS garés là partirent.

La mairie était fermée, alors direction le commissariat du 19e. Le mektoub fait parfois bien les choses : des urbanistes éclairés avaient en prévision de notre arrivée positionné un chantier juste à coté du commico. Le dit chantier offrit un vaste choix d’objets à fracasser sur les vitres du commissariat. Ardoises, barrières, caillasse, morceaux d’échafaudages se trouvèrent athlétiquement projetés contre la façade. Face à ce comissariat se trouve un collège qui arbore exactement la même façade. Cette maladresse de design généra une courte hésitation. Pendant que les plus énervés ravalaient la façade du comico la foule acclamait les plus beaux gestes : attaques de fenêtres blindé à la pelle, joli lancer de choses en ferrailles sur la porte, tentative de conversion d’un tube métallique en bélier, etc.. Il y eut un unique tag sur ce comico. Tag de ciconstance, simple, précis : « nique la police ».

Une fois cette noble tâche accomplie le cortège reprit sa route. Les propositions étaient diverses, chacun voulait amener la manif chez lui. Les plus répétées étaient toutefois « gare du nord » et « commissariat de la goutte d’or ».

Malheureusement aucune de ces cibles ne fut atteinte mais la manif n’en resta quand même pas là. Midi sonna lorsque nous étions en route vers Jaurès. Les lycéens sont habitués à un rythme de vie bien précis. À midi on mange. C’est donc tout naturellement qu’un Franprix fut pris d’assaut. Les employés tentèrent de fermer le rideau métallique ce qui ne fit rien du tout sachant que les lycéens à l’aide de leurs bras tendus empêchèrent ce dernier de se fermer. À la sortie du supermarché les gourmands envoyèrent sur une foule en délire chocobons, ferrero rocher, kinder pingui ou bueno, jus de fruits, sandwich jambon-emmental, salades bonduelle, etc. 400 mètres plus loin la foule reprit son pas de course, non de sprint, les flics n’arrivaient de nulle part, il n’y avait rien à signaler ?? Si un autre Franprix !! Rebelotte.

C’est donc les sacoches remplies que nous arrivâmes à Jaurès. Un SDF ne crut pas si bien faire le matin où il s’installa sur cette aération du métro. Il fut inondé de chocolats et de jus fruits. Nous laissâmes le SDF quelque peu secoué par ce père noël matérialisé en dizaines de lycéens excités. Plus loin sous le métro aérien ce sont les migrants qui eurent droit à leur ration de marchandises. On entonna un « solidarités avec les migrants » de circonstance, pour agrémenter le repas. D’autres criaient « donnez tout ! » ou « c’est noël ». En tout cas les lycéens de Bergson ont assuré une exemplaire redistribution des richesses en 10 minutes.

Un peu plus loin on bifurqua au métro La Chapelle alors les forces de l’ordre commencèrent à débouler en masse de peur que nous arrivions à gare du nord où nous aurions assurément semé un chaos paralysant. Petit à petit les groupes de lycéens furent dispersés et ce fut la fin d’un moment exceptionnel.

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