Dans la nuit du 21 au 22 mai 2026, avant la finale de Coupe de France OGC Nice–RC Lens, une centaine de supporters niçois ont été impliqués dans des violences autour du quai de Valmy et du Canal Saint-Martin. Le parquet et la préfecture ont fait état de 65 interpellations, dont quatre mineurs, et de six blessés, dont un grave ; des couteaux, cagoules, gants renforcés, protège-dents et armes improvisées ont été signalés parmi les éléments saisis ou relevés. L’enquête cherche encore à établir si l’épisode relève d’une attaque de passants et riverains ou d’un affrontement convenu entre groupes hooligans. Cette nuance importe juridiquement mais politiquement, elle n’efface rien.
StreetPress [1] rapporte des témoignages décrivant une bande de hooligans niçois, avec des alliés lillois et nancéiens, ayant attaqué un bar et des passants. Plusieurs témoins évoquent des saluts nazis, des symboles nazis, des propos racistes, notamment l’idée d’aller « casser du noir et de l’arabe », ainsi que des personnes identifiées comme « gauchos » ou « antifas ». Un homme noir aurait reçu un coup de couteau dans le dos en tentant de s’interposer. Le football qui dégénère est une berceuse pour éditorialistes fatigués, le vrai objet étant une violence de bande qui trie ses cibles selon les vieux critères de la politique fasciste : race, gauche, vulnérabilité et présence dans l’espace public.
La mention de la BSN n’est pas un détail folklorique. La Brigade Sud Nice a été dissoute par décret le 28 avril 2010 [2] ; StreetPress rapporte qu’un chant « La BSN est toujours là » aurait été entendu après les violences, et rappelle que la BSN s’est ensuite recomposée autour de la Populaire Sud Nice, principal groupe ultra niçois. L’État adore dissoudre, cela donne l’illusion d’un acte chirurgical. Les groupes, eux, savent très bien que les noms meurent plus vite que les sociabilités, les locaux, les bars, les codes, les amitiés viriles et les chaînes Telegram.
Il faut donc cesser avec la thèse imbécile du « sport apolitique ». Le football n’est pas fasciste par essence. Il est un terrain social. On y trouve des traditions populaires, ouvrières, antiracistes, antifascistes, commerciales, virilistes, mafieuses, municipales et policières. À St. Pauli, l’émergence d’une culture supportériste antifasciste dans les années 1980 s’est construite face à la présence néonazie en tribune. À Clapton, Dulwich Hamlet ou Enfield Town, il existe des cultures ultras antifascistes et solidaires. À Livourne, les affinités antifascistes de tribune sont un marqueur historique. Le problème n’est donc pas « les ultras » mais bien la conquête fasciste de certains segments ultras, puis leur utilisation comme infanterie sociale.
La tribune fascisée fonctionne comme une école basse intensité de la milice : discipline de groupe, déplacements coordonnés, uniformisation vestimentaire, culte de la force, entraînement au contact, banalisation de l’attaque collective et sélection de l’ennemi. Mediapart [3] documentait déjà, à propos de Lille, les connivences entre ultras, hooligans et militants d’extrême droite. StreetPress [4] a enquêté sur le Club 15.43, décrit comme un lieu de sociabilité de l’extrême droite niçoise, avec retape auprès de supporters ultras de l’OGC Nice. Blast [5] a traité la banderole raciste lors d’OGC Nice–OM comme un symptôme supplémentaire de l’extrême droitisation des stades. On peut toujours appeler cela « passion » mais il s’agit bien d’une infrastructure.
Historiquement, rien de neuf sous le crâne rasé. Dans les années 1930, la violence fasciste française n’était pas un excès périphérique mais une méthode d’occupation de rue, de provocation, de test de l’adversaire et d’intimidation. Contretemps [6], à partir des travaux de Chris Millington sur Clichy, rappelle qu’entre le massacre de Clichy et la Seconde Guerre mondiale, d’autres morts suivirent dans des affrontements impliquant ennemis politiques et police. La rue est l’endroit où l’ordre social vérifie qui peut circuler, parler, boire, aimer, militer ou simplement exister.
Même logique dans les années 1970 : Ordre nouveau devient la cible centrale de l’antifascisme révolutionnaire, et la Ligue communiste organise des contre-manifestations à chacune de ses initiatives. Contretemps [7] décrit alors une séquence d’agression et de riposte. La formule est sèche parce que la réalité l’est : le fascisme n’est pas seulement une opinion réactionnaire, c’est une opinion qui cherche des jambes, des poings, des murs, des horaires, des quartiers, des bars et des listes de noms.
Les années 1980 et 1990 ajoutent la couche skinhead, bande, contre-culture, racisme de rue et FN en ascension. Lundi Matin [8], à propos du film Les Rascals, insiste sur cette France des bandes antifascistes, des menaces néonazies à Paris, de la violence raciste omniprésente et de l’extrême droite redevenant force institutionnelle dans les années 1980. La fiction touche ici au réel : quand les fascistes prennent confiance électorale, leurs bras deviennent plus légers. Ils se lèvent plus vite.
La liste des morts devrait suffire à enterrer le bavardage sur « deux extrêmes ». Ibrahim Ali, tué à Marseille en 1995 par des colleurs d’affiches du FN ; Brahim Bouarram, jeté dans la Seine en 1995 par des militants néonazis présents dans une manifestation du FN ; Clément Méric, militant antifasciste et syndicaliste assassiné en 2013 à Paris. Contretemps [9] rappelle ces noms parce que la mémoire dominante préfère dire « dérapage », « fait divers », « affrontement » mais jamais « continuité ». Or la continuité est précisément le sujet.
La séquence récente confirme cette continuité.
L’attaque de l’ACTIT à Paris en février 2025 [10] montrait déjà un commando d’extrême droite visant une soirée de projection antifasciste, avec la signature vocale « Paris est nazi ». Là encore, ce n’est pas une métaphore, c’est un programme miniature. Entrer, frapper, terroriser et repartir en marquant symboliquement le territoire.
Conceptuellement, il faut nommer trois opérations.
- Première opération : la désignation. « Noirs », « Arabes », « gauchos », « antifas » : le fascisme simplifie le monde en cibles.
- Deuxième opération : la meute. Il remplace l’argument par le nombre, la politique par l’encerclement, la doctrine par le coup porté à plusieurs.
- Troisième opération : la dépolitisation après coup. La presse parle de « rixe », les autorités de « troubles », les clubs de « minorité violente », les élus de « ne pas amalgamer ».
Très bien, n’amalgamons pas. Séparons donc très proprement les supporters de football des hooligans fascisés, puis traitons les seconds pour ce qu’ils sont : des entrepreneurs de terreur raciste.
Il faut distinguer contradiction principale et contradictions secondaires.
- La contradiction secondaire : rivalité de clubs, culture ultra, circulation de groupes hooligans et vieille économie masculine de l’honneur imbécile.
- La contradiction principale : la fascisation rend disponibles des fractions organisées de jeunes hommes blancs pour faire police hors police. Ces fractions peuvent s’habiller en supporters, militants identitaires, colleurs d’affiches, « patriotes », videurs, combattants de free fight ou défenseurs autoproclamés de civilisation. Le costume change. La fonction reste : produire de la peur chez les racisés, les militants, les femmes, les queers, les pauvres trop visibles, les corps non conformes à leur petite mythologie d’Europe de parking.
Ugo Palheta [11] définit l’antifascisme non comme simple opposition morale à l’extrême droite, mais comme lutte politique visant aussi à enrayer le processus de fascisation et à saper les conditions sociales, politiques et idéologiques dans lesquelles les mouvements fascistes prospèrent. C’est exactement ce que le commentaire libéral refuse de voir : les bandes ne tombent pas du ciel. Elles poussent dans un compost fait d’impunité, de virilisme, de racisme d’État, de concurrence sociale, d’affaiblissement des organisations populaires et de banalisation médiatique de l’extrême droite.
Le regain d’agressivité des groupuscules d’extrême droite s’inscrit dans une séquence de fascisation et de durcissement autoritaire ; les groupes identitaires peuvent agir comme supplétifs des logiques policières, notamment contre les migrants. On peut discuter les termes, mais le mécanisme est visible : quand une bande fascisée patrouille, elle ne défie pas l’ordre. Elle l’imite. Elle l’exécute en version sale, enthousiaste et privatisée.
Le football fournit alors une couverture commode. Le déplacement de supporters permet la mobilité. Le maillot fournit l’alibi affectif. La rivalité sportive donne une première couche de justification. Les autorités, elles, préfèrent traiter cela comme un problème de maintien de l’ordre sportif plutôt que comme une production politique de violence raciste. C’est pratique : on interdit l’alcool, on encadre les bus, on compte les fumigènes, puis on découvre avec une surprise d’enfant qu’un groupe équipé pour la chasse ne venait pas uniquement comparer les mérites tactiques d’un 4-3-3.
Il faut aussi refuser l’autre piège : faire comme si toute conflictualité de rue était symétrique. Libcom [12], à propos des campagnes antiracistes de supporters de Leeds, rappelle que les violences racistes liées aux groupes fascistes ne relevaient pas seulement de rencontres consenties entre hooligans, mais d’agressions raciales contre des individus ou communautés entières ; d’où la nécessité, pour des fans antiracistes, de nommer les groupes fascistes comme enjeu central de la bataille culturelle. La symétrie est une paresse de dominant car elle met sur le même plan ceux qui veulent chasser et ceux qui veulent ne pas être chassés.
Reste notre tâche. Elle n’est pas de supplier l’État de « mieux dissoudre » ce qu’il laisse repousser. Elle n’est pas de confier aux directions de clubs, souvent obsédées par l’image plus que par les victimes, le soin de distinguer passion populaire et terreur politique. Elle est de reconstruire une culture antifasciste populaire, enracinée, documentée, capable de nommer les groupes, leurs lieux, leurs relais, leurs habitudes et leurs alliances ; capable aussi de défendre l’accès à l’espace public pour celles et ceux que ces bandes veulent faire disparaître. Pas une esthétique de posture mais une hygiène collective.
La morale provisoire tient en une ligne : quand une centaine d’hommes organisés débarquent pour « casser du noir et de l’arabe » et des « gauchos », le sujet n’est pas la mauvaise réputation du football. Le sujet est la bonne santé du fascisme de rue. Et comme toujours, il porte très mal la lumière.







