Bure : des bas publics contre des hauts fonctionnaires

Les nucléocrates au trombinoscope

paru dans lundimatin#139, le 26 mars 2018

Le 7 mars dernier, Sebastien Lecornu annonçait la tenue d’un débat public sur la gestion des déchets nucléaires. La manœuvre dilatoire est évidente, trop évidente pour faire oublier que pendant que certains débattent, d’autres décident.

A peine plus de deux semaines après l’expulsion du bois Lejus par près de 500 gendarmes mobiles et trois jours après la répression de la manifestation intervenue le 3 mars dernier, le secrétaire d’État « à la transition écologique » a donc dégainé, sous vos yeux ébahis, l’arme ultime de tout politique acculé par la pression des contestataires et chargé de faire accepter, malgré tout, ce qui a déjà été décidé : la Grande concertation. Le Gouvernement prévoit ainsi d’organiser un débat public national entre septembre et décembre 2018, sous l’égide de la commission nationale du débat public (CNDP).

Outre le fait que deux débats aient déjà eu lieu, en 2006 puis en 2013, sans que cela n’ait jamais conduit à remettre en cause le projet CIGEO, le procédé (répression-concertation) comme le champ d’intervention (haute technologie à fort potentiel toxique) ne manqueront pas de rappeler à certains un précédent peu glorieux, celui du débat public sur l’avenir des nanotechnologies.

Nanotechnos, megamythos

Les années 2000 avaient en effet été marquées par une opposition croissante au développement des nanotechnologies, sur fond d’interrogations quant aux impacts sanitaires et autres applications concrètes de ces technologies, notamment en termes d’armement et de surveillance. Le point d’orgue de la résistance à celles qui étaient alors qualifiées de « nécrotechnologies » fut probablement la contestation organisée à Grenoble contre l’inauguration du premier centre européen de recherche dans le domaine, Minatec, prévue le 2 juin 2006. Ce projet, visant à accroître les convergences entre capitaux privés et recherche publique dans le domaine des nanos et microtechnologies, a notamment été porté par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), historiquement puissant à Grenoble (qui lui doit notamment ses deux derniers maires PS, Hubert Dubedout puis Michel Destot). La manifestation du 1er juin 2006, quoique déterminée, était modeste au regard des enjeux et fut sévèrement réprimée, la ville étant quadrillée par un dispositif policier grotesquement surdimensionné.

Un changement de Président de la République, quelques procès et autres actions militantes plus tard, le Gouvernement tenta de reprendre l’avantage en déplaçant le théâtre des opérations, de la rue vers les amphithéâtres, de la prise de pouvoir vers la prise de parole, du refus pur et simple vers un échange poli de contre-arguments. En somme, c’est bien comme une véritable opération de domestication de la contestation qu’il fallait comprendre le débat public national, qui fut finalement organisé par la CNDP d’octobre 2009 à février 2010. Et les opposants ne s’y trompèrent pas, perturbant le déroulement de nombreuses réunions, quand celles-ci ne furent pas purement et simplement annulées. Le Gouvernement, caché derrière l’écran de fumé de la CNDP, fut donc contraint d’opérer un repli en lieu et place du déplacement prévu, le débat public se tenant finalement sur Internet, c’est à dire, comble de l’ironie, sans public.

De ce débat public, il ne reste aujourd’hui qu’un simple rapport, qui, en guise de bilan, ne tire pour seule conclusion brillante que « le débat a lieu (…) mais il n’est pas terminé », confirmant ainsi l’analyse de chercheurs s’étant penchés sur ce processus :

« S’il y a donc une influence des dispositifs sur l’expression des contre-discours, c’est moins par le contenu des critiques exprimées que par la manière dont ces critiques sont scénographiées et valorisées en tant que contre-discours (…). Du point de vue pragmatique, les effets de ces dispositifs sont relativement similaires : il s’agit avant tout de dresser des inventaires d’arguments et de repérer les trajectoires argumentatives possibles. Ni la conférence de citoyens ni le débat public ne sont en effet destinés à élaborer des décisions politiques effectives ; elles ne débouchent pas sur des avis contraignants concernant les modalités de la recherche ou la prise en compte de la toxicité des nanomatériaux. »

Il peut donc être d’ores et déjà admis par la plupart des parties que le prochain débat public annoncé par Lecornu n’a pas pour objectif de peser sur les choix du Gouvernement. En effet, dès lors que le ministre Hulot a pris soin de préciser que l’enfouissement des déchets radioactifs à Bure est à ses yeux la « moins mauvaise des solutions », il devient clair qu’il s’agit bien là d’une manœuvre visant uniquement à mettre en scène une contradiction, à anesthésier la contestation.

L’uranium, c’est pour ta pomme

Et pourtant, le débat sur les modalités de gestion des déchets nucléaires a bien eu et continue d’avoir lieu, quoiqu’en des termes bien différents de ceux que pourraient espérer les habitants condamnés à vivre à proximité de cette menace. Mais il n’a en revanche rien de public. Car il se tient en effet, en permanence, à l’abri de vitres glacées et de murs de bétons, dans d’anonymes salles de réunions mal climatisées, inondées de présentations powerpoint soporifiques, au gré des nombreux échanges électroniques qui saturent le quotidien de ceux qui ne les lisent qu’à peine, au détour de couloirs qui conduisent à des bureaux inondés d’une lumière de néons, elle-même absorbée par la moquette usée qui étouffe le bruit des pas de femmes et d’hommes pressés d’obtenir de leurs supérieurs une improbable décision.

De ces débats, à défaut d’en délivrer la teneur, il est toutefois possible d’en dévoiler les principaux acteurs. Ceux-ci, qui semblent vouloir oublier leur condition première d’êtres humains pour lui préférer celle, pourtant difficilement enviable, de simples agents, se voient régulièrement affublés du délicat sobriquet de « nucléocrates ». Et ces personnages si attachants, loin de crouler sous la honte d’être les premiers responsables de la poursuite de la folie nucléaire et de ses conséquences désastreuses, s’enorgueillissent au contraire de leur position, qu’elle soit l’aboutissement d’une vie de renoncement ou, à l’inverse, la première marche vers des responsabilités plus joyeuses encore. Les voici donc qui se pavanent sur Internet, laissant, ça et là, des traces de leurs prestigieux curriculum vitae qui permettent, ainsi, à une fonction, de rattacher un nom, une histoire voire, parfois même, un visage.

Pour la plupart, ils sont polytechniciens, les ingénieurs des mines se taillant la part du lion de cette chasse gardée qu’est pour eux l’industrie nucléaire. En mettant de côté ce qui relève du nucléaire militaire, pour mieux se concentrer sur les seules activités de nucléaire civil, et tout en convenant qu’un tel tableau n’a pas pour vocation de prétendre à l’exhaustivité (si vous pensez mériter d’y figurer et que vous sentez offensé par votre absence ci-après, n’hésitez pas à contacter la rédaction afin de voir réparer ce malencontreux oubli), il est possible de répartir ces personnages en trois grandes catégories, au regard de leurs fonctions respectives :

1. Ceux qui préparent les décisions

2. Ceux qui participent à la préparation et à l’application des décisions


3. Ceux qui ont un intérêt à ce que soient prises les bonnes décisions


Les guest-stars, si vous êtes arrivés jusqu’ici :

L’équipe dirigeante de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), structure de promotion réflexion sur le nucléaire, où l’on retrouve quelques-uns des noms mentionnés précédemment : http://www.sfen.org/organisation/gouvernance

Enfin, pour approfondir, quelques organigrammes complets (avec parfois les visages des intéressés) :

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